15:46, 17/09/2026, jeudi
Éthiopie-Érythrée: vers une nouvelle guerre dans la Corne de l’Afrique ?
Huit ans après leur rapprochement historique, l’Éthiopie et l’Érythrée sont de nouveau engagées dans une dangereuse guerre verbale. Les accusations se multiplient, les contentieux territoriaux restent ouverts et le port stratégique d’Assab cristallise les craintes d’une confrontation directe.
ans un communiqué publié le 12 septembre 2026, le ministère érythréen des Affaires étrangères a accusé le gouvernement du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed de
"déstabiliser activement la Corne de l’Afrique".
Asmara affirme également qu’Addis-Abeba aurait intensifié sa rhétorique guerrière depuis plus de trois ans, contesté des accords internationaux et soutenu des organisations cherchant à renverser le régime érythréen.Le pouvoir érythréen accuse par ailleurs l’Éthiopie d’héberger et d’encourager les Forces de soutien rapide (FSR), engagées depuis avril 2023 dans une guerre contre l’armée soudanaise. Contacté par l’AFP lors de la publication de ces accusations, le porte-parole du Premier ministre éthiopien n’avait pas immédiatement répondu.
Cette confrontation diplomatique ne constitue toutefois pas un épisode isolé. Elle s’inscrit dans une détérioration progressive des relations bilatérales depuis la fin de la guerre du Tigré, en 2022. L’alliance militaire qui avait rapproché Addis-Abeba et Asmara contre les forces tigréennes a laissé place à une rivalité alimentée par les ambitions maritimes de l’Éthiopie, les divisions internes du Tigré et la régionalisation de la guerre au Soudan.
De l’annexion à la paix historique de 2018
Ancienne colonie italienne, l’Érythrée a été fédérée à l’Éthiopie en 1952 dans le cadre d’une décision des Nations unies. Son autonomie a ensuite été progressivement supprimée avant son annexion par Addis-Abeba en 1962.
Cette décision a alimenté une guerre d’indépendance qui a duré trois décennies. Après la chute du régime éthiopien de Mengistu Haile Mariam, l’Érythrée a organisé un référendum et obtenu officiellement son indépendance en 1993. Cette séparation a également privé l’Éthiopie de son accès direct à la mer Rouge.
Les relations entre les deux nouveaux États se sont rapidement dégradées. En 1998, un différend frontalier autour de la localité de Badmé a déclenché une guerre particulièrement meurtrière. Le conflit, qui s’est achevé en 2000, aurait fait environ 80 000 morts. Malgré l’accord d’Alger, les deux pays sont restés pendant près de vingt ans dans une situation de "ni guerre ni paix", avec une frontière fermée et des relations diplomatiques interrompues.
L’arrivée d’Abiy Ahmed au pouvoir en 2018 a profondément modifié cette situation. Le Premier ministre éthiopien et le président érythréen Issaias Afwerki ont officiellement mis fin à l’état de guerre en juillet 2018, avant de signer un nouvel accord à Djeddah en septembre. Les liaisons aériennes, les communications et plusieurs postes frontaliers ont alors été rétablis. Ce rapprochement a largement contribué à l’attribution du prix Nobel de la paix à Abiy Ahmed en 2019.
Mais cette réconciliation reposait davantage sur une convergence politique entre les deux dirigeants que sur un règlement approfondi des différends bilatéraux. Durant la guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, les forces érythréennes ont combattu aux côtés de l’armée fédérale éthiopienne contre le Front de libération du peuple du Tigré.
L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 entre Addis-Abeba et les autorités tigréennes, a mis fin aux principales hostilités sans associer l’Érythrée aux négociations. Cette exclusion a contribué à éloigner Asmara de son ancien allié. Les deux pays ont ensuite recommencé à s’accuser mutuellement de soutenir des groupes armés et de menacer leur souveraineté.
Assab, le Tigré et le Soudan au cœur de l’escalade
La question maritime constitue désormais l’un des principaux points de tension. Enclavée depuis 1993, l’Éthiopie dépend largement des infrastructures portuaires de Djibouti pour son commerce extérieur. Abiy Ahmed affirme depuis 2023 que son pays doit obtenir un accès durable et sécurisé à la mer Rouge.
Pour l’Érythrée, ces déclarations peuvent dissimuler une volonté de prendre le contrôle du port d’Assab, situé sur la côte érythréenne. Addis-Abeba affirme privilégier une solution négociée, mais l’évocation répétée d’un droit éthiopien à la mer est perçue à Asmara comme une menace contre l’intégrité territoriale du pays.
Le 7 février 2026, le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Gedion Timothewos, a accusé l’Érythrée d’occuper certaines parties du territoire éthiopien et d’apporter un soutien matériel à des groupes armés. Dans cette lettre, Addis-Abeba demandait le retrait des soldats érythréens tout en proposant des négociations sur les questions maritimes, notamment un accès à la mer Rouge par Assab. Asmara avait rejeté ces accusations, les qualifiant de "fausses et fabriquées".
Le Tigré représente un deuxième foyer de confrontation. Les divisions entre les factions tigréennes, la présence contestée de forces érythréennes dans certaines zones et les accusations de soutien à différents groupes pourraient transformer la région en champ de bataille indirect entre les deux États. Une reprise des hostilités risquerait également d’anéantir les fragiles acquis de l’accord de Pretoria.
La guerre au Soudan ajoute une troisième dimension à cette rivalité. L’accusation érythréenne concernant un soutien d’Addis-Abeba aux FSR intervient après une enquête de Reuters publiée en février 2026. L’agence rapportait l’existence, dans l’ouest de l’Éthiopie, d’un camp destiné à entraîner plusieurs milliers de combattants liés aux FSR, en s’appuyant sur des témoignages, des documents et des images satellites. Le gouvernement éthiopien et les FSR n’avaient pas répondu aux questions détaillées de l’agence.
Une guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée pourrait ainsi fusionner plusieurs conflits jusqu’ici distincts. Des groupes tigréens, des factions soudanaises et différentes puissances régionales pourraient soutenir des camps opposés.
Un affrontement autour d’Assab renforcerait également la militarisation de la côte occidentale de la mer Rouge, à proximité de routes maritimes essentielles au commerce international. Il pourrait provoquer de nouveaux déplacements de population et aggraver une situation humanitaire déjà catastrophique au Tigré et au Soudan.
La guerre n’est pas encore inévitable. Son coût humain, économique et militaire constituerait un puissant facteur de dissuasion pour les deux gouvernements. Mais l’absence de dialogue durable, la multiplication des accusations et l’imbrication croissante des conflits régionaux augmentent le risque d’un incident mal maîtrisé.
Le danger le plus immédiat n’est donc pas nécessairement une déclaration formelle de guerre. Il réside plutôt dans une succession d’affrontements indirects, de soutiens à des groupes armés et de provocations frontalières susceptibles de déboucher progressivement sur une confrontation ouverte. Huit ans après la paix historique de 2018, la Corne de l’Afrique se retrouve de nouveau suspendue aux décisions d’Addis-Abeba et d’Asmara.
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