La rédaction
16:30, 03/09/2026, jeudi

Éthiopie : vers une présidence exécutive et un nouveau régime politique ?

L’Éthiopie pourrait s’engager dans l’une des plus importantes réformes institutionnelles de son histoire récente. À l’issue du Dialogue national, achevé le 22 août 2026 après 40 jours de discussions, les participants ont largement soutenu une proposition visant à fusionner les fonctions de Premier ministre et de président afin de créer une présidence exécutive.

La réforme n’est toutefois pas encore adoptée. Les recommandations issues du Dialogue national doivent être transmises aux institutions compétentes et pourraient être examinées par le Parlement lors de sa reprise des travaux en octobre.Si elle aboutit, la modification toucherait directement l’architecture du pouvoir définie par la Constitution fédérale de 1995.

Aujourd’hui, l’Éthiopie fonctionne comme une république parlementaire fédérale. Le président est le chef de l’État et exerce principalement des fonctions institutionnelles, tandis que les plus hauts pouvoirs exécutifs appartiennent au Premier ministre et au Conseil des ministres. La création d’une présidence exécutive réunirait donc dans une même fonction des prérogatives aujourd’hui réparties entre deux postes.

Une transformation qui s’inscrit dans une longue histoire de l’État éthiopien

La portée symbolique de cette réforme est d’autant plus forte que l’Éthiopie possède l’une des plus anciennes traditions étatiques du continent africain. Son histoire politique s’est construite autour de royaumes et d’empires successifs, avant de connaître au XXe siècle une succession de ruptures institutionnelles.

En 1896, la bataille d’Adoua constitue un moment fondateur de cette trajectoire. Les forces de l’empereur Menelik II infligent une défaite majeure à l’armée italienne, empêchant alors l’établissement d’un protectorat italien. Cette victoire contribue à faire de l’Éthiopie un symbole durable de résistance africaine à l’expansion coloniale européenne.

Le pays sera néanmoins occupé par l’Italie fasciste entre 1936 et 1941, avant le retour de l’empereur Haïlé Sélassié. Cette parenthèse distingue l’histoire éthiopienne de l’image parfois simplifiée d’un pays qui n’aurait jamais connu d’occupation étrangère.

La place particulière de l’Éthiopie se retrouve également dans son histoire diplomatique. Le 28 septembre 1923, l’Empire éthiopien rejoint la Société des Nations. En 1945, l’Éthiopie figure également parmi les membres fondateurs de l’Organisation des Nations unies et signe la Charte des Nations unies.

La monarchie impériale entre en crise en 1974. Le 12 septembre, Haïlé Sélassié est renversé par le Derg, le comité militaire qui prend progressivement le contrôle de l’État. La monarchie est ensuite formellement abolie en mars 1975.

Le pays entre alors dans une longue période de régime militaire socialiste qui se termine en 1991. Une nouvelle Constitution, adoptée en 1995, établit la République fédérale démocratique d’Éthiopie et consacre un système parlementaire fédéral.

Trois décennies plus tard, la proposition de présidence exécutive pourrait donc ouvrir une nouvelle étape dans l’évolution institutionnelle du pays.

Abiy Ahmed au centre des interrogations sur la concentration du pouvoir

Le débat prend une dimension politique immédiate en raison de la position d’Abiy Ahmed. Premier ministre depuis 2018, il dirige le Parti de la prospérité, qui a remporté une nouvelle majorité écrasante lors des élections législatives de juin 2026.

Selon les résultats annoncés, le parti au pouvoir a obtenu 438 des 486 sièges alors attribués à la Chambre des représentants du peuple. Cette majorité renforce considérablement la position politique du Premier ministre au moment où s’ouvre le débat sur une éventuelle réforme constitutionnelle.

Cette domination parlementaire place Abiy Ahmed dans une situation particulièrement favorable si la réforme est engagée. Les informations disponibles indiquent que le Parlement conserverait un rôle déterminant dans la désignation du titulaire de la nouvelle fonction.

Pour les critiques de la réforme, la fusion des deux fonctions pourrait ainsi renforcer davantage la concentration du pouvoir autour de l’actuel chef du gouvernement. Certains observateurs considèrent même qu’Abiy Ahmed pourrait devenir le principal bénéficiaire politique du changement institutionnel.

Les défenseurs du projet avancent au contraire un autre argument. Une présidence exécutive pourrait, selon eux, contribuer à dépasser certaines logiques de représentation fondées sur les appartenances ethniques et offrir une figure nationale disposant d’une légitimité politique plus large.

Cette question est particulièrement sensible dans un pays organisé depuis 1995 autour d’un fédéralisme largement structuré selon des critères ethnolinguistiques.

Le contexte sécuritaire renforce ces inquiétudes

Mais la légitimité du processus reste contestée. Plusieurs partis d’opposition importants ont boycotté le Dialogue national, tandis que les groupes armés n’y ont pas participé. Cette absence nourrit les critiques sur la capacité du processus à produire un consensus suffisamment large pour réformer durablement les institutions.

Le contexte sécuritaire renforce ces inquiétudes. Des insurrections et affrontements se poursuivent en Oromia et en Amhara. Dans le Tigré, l’accord de Pretoria de novembre 2022 a mis fin à la guerre ouverte entre le gouvernement fédéral et les forces tigréennes, mais les tensions politiques et sécuritaires restent fortes et les risques de déstabilisation n’ont pas disparu.

La proposition de présidence exécutive arrive donc à un moment décisif. Pour ses partisans, elle pourrait clarifier le fonctionnement de l’exécutif et favoriser une représentation nationale dépassant les appartenances régionales et ethniques. Pour ses opposants, elle risque au contraire de réduire les contre-pouvoirs dans un système déjà très largement dominé par le Parti de la prospérité.

Après l’Empire, le Derg et la République fédérale parlementaire, l’Éthiopie pourrait ainsi entrer dans une nouvelle phase institutionnelle.

Mais avant de parler véritablement de changement de régime, une étape essentielle reste à franchir : transformer les recommandations du Dialogue national en réforme constitutionnelle effective.

Le véritable enjeu sera donc moins l’annonce d’une présidence exécutive que les garanties institutionnelles prévues autour de cette fonction, le rôle accordé au Parlement, l’équilibre entre les pouvoirs et la capacité du processus à intégrer les forces politiques restées en dehors du Dialogue national.

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