Enquête: Non, la justice turque ne traque pas les LGBT, elle poursuit tous les criminels

David Bizet
14:02, 17/09/2026, jeudi
Yeni Şafak
Enquête: Non, la justice turque ne traque pas les LGBT, elle poursuit tous les criminels
IHAIHA
Le ministre turc de la justice, Akin Gürlek, accusé à tort par la presse occidentale de "traquer les LGBT", le 15 septembre 2026

La Türkiye persécuterait les LGBT ? Les chiffres racontent autre chose. En six mois, la justice d'Akın Gürlek a traité 56 178 suspects et en a écroué 25 376. Les enquêtes visent des stars, des clubs de football, des escrocs en ligne, Haluk Levent, les géants du poulet, des confréries religieuses et des gangs. L'opération "Ailem Güvende" compte environ 60 détentions. Le ministère a aussi rouvert 638 dossiers non élucidés, dont l'affaire Gülistan Doku.

Depuis dimanche, un titre tourne en boucle dans la presse occidentale:
"la Türkiye persécute les LGBT"
. Le raccourci est commode. Pourtant, il est faux.

La justice turque ne cible pas une communauté. En réalité, elle poursuit tous les criminels dans tous les milieux. Les stars de la télévision, les présidents de club, les héritiers milliardaires, les icônes de l'humanitaire, les chefs de confrérie, les gangs de rue. Et même d'anciens députés du parti au pouvoir.

Depuis février, aucun milieu n'échappe au ministre de la Justice, Akın Gürlek. Nous avons donc repris chaque dossier, un par un, avec les noms, les dates et les chiffres. Voici ce que les éditorialistes pressés ont oublié de lire.

Opération "Ailem Güvende": ce que dit vraiment le dossier

Commençons par l'affaire qui fâche. Dans la nuit du 12 septembre 2026, police et gendarmerie ont mené des descentes simultanées dans 15 provinces. L'opération porte le nom "Ailem Güvende" ("Ma famille en sécurité").

Cinq parquets la coordonnent: Istanbul, Ankara, İzmir, Aydın et Mersin. Au total, la justice vise 162 suspects, 9 associations et 13 établissements.

Des chefs d'accusation précis

Les charges ne portent pas sur une orientation sexuelle. Elles visent l'infraction à la loi sur les associations, la diffusion de contenus obscènes et l'exposition d'enfants à ces contenus.

Par ailleurs, une partie des établissements est soupçonnée de faciliter la prostitution. Les enquêteurs ont d'ailleurs perquisitionné des boîtes de nuit et des salons de massage à Taksim, Cihangir et sur l'avenue İstiklal.

À Ankara, un juge a relevé des publications jugées obscènes sur le site et les réseaux de l'association Kaos GL, accessibles aux mineurs. Le parquet a donc ouvert une enquête sur la base de l'article 226 du Code pénal.

De manière tout à fait logique, les autorités turques ont fermé les comptes de réseaux sociaux de ces établissements et membres des réseaux impliqués.

En France, pays qui compte l'un des taux de pédocriminalité les plus élevés d'Occident, on a du mal à comprendre cette logique. Il est de ce fait normal qu'Emmanuel Grégoire, actuel maire de Paris qui a contribué au recrutement de dizaines de pédocriminels qui ont sévi dans les écoles parisiennes, s'offusque de la logique turque.

Le volet financier

L'argent occupe une place centrale. Selon l'enquête, six associations d'İstanbul ont reçu au total 3 359 167 dollars de l'étranger, à différentes périodes. Les enquêteurs veulent savoir d'où viennent ces fonds et à quoi ils ont servi.

En Occident, on est d'ordinaire scrupuleux sur les activités financières d'agents étrangers. Il est logique et normal qu'en Türkiye, pays souverain où la quasi totalité de la classe politique est souverainiste, ces scrupules soient de rigueur. Il n'en est rien, l'Occident donneur de leçon n'apprécie pas que "le Turc" demande des comptes sur les financements étrangers.

Et quand ces financements sont effectués de manière occulte ou qu'ils aient servi à des activités illégales, l'Occidental préfère accuser d'homophobie.

Le bilan judiciaire

Au 16 septembre, les juges avaient placé au moins 60 personnes en détention provisoire. À Mersin, ils ont écroué 26 des 33 personnes interpellées. À Aydın, cinq sur six. À İzmir, 16 personnes.

Dans le même temps, la police a interpellé 106 manifestants devant le tribunal de Çağlayan, à İstanbul. Tous ont été relâchés après les contrôles médicaux.

Chacun peut contester ces poursuites devant un juge. C'est le rôle des avocats. En revanche, parler de
"chasse aux homosexuels"
relève du slogan, pas du journalisme. Pour le comprendre, il faut regarder le reste du tableau.

Moins de 200 LGBT arrêtés sur 56 178 suspects

Akın Gürlek a pris la tête du ministère le 11 février 2026. Il dirigeait auparavant le parquet général d'İstanbul.

Dès son arrivée, il a restructuré la direction des affaires pénales. Il a ainsi créé sept départements spécialisés: crime organisé et stupéfiants, terrorisme, financement du terrorisme, sécurité numérique, catastrophes, scellés judiciaires et crimes non élucidés.

Un bilan officiel vertigineux

Le ministère a publié début septembre le bilan de ses six premiers mois. Contre le crime organisé, la drogue et la délinquance économique,
la justice a mené 5 035 opérations dans les 81 provinces
.

Elle a traité 56 178 suspects. Parmi eux, les juges en ont écroué 25 376 et placé 10 085 sous contrôle judiciaire. De plus, le ministère a suivi de façon centralisée 2 386 opérations antiterroristes.

Faites le calcul. Face à ces 25 376 détentions, la soixantaine de placements liés à "Ailem Güvende" représente environ 0,2 %. Et ce chiffre ne figure même pas dans le bilan semestriel, publié avant l'opération.

Drôle de croisade, en effet. Regardons maintenant qui compose les 99,8 % restants.

Showbiz: la drogue n'épargne ni les stars ni les milliardaires

Le monde du spectacle turc a découvert la garde à vue en série. L'enquête a démarré quand Akın Gürlek dirigeait encore le parquet d'İstanbul. Elle a ensuite pris une ampleur inédite.

Avant même sa nomination, l'enquête avait touché le monde des médias. Mehmet Akif Ersoy, ancien directeur de la rédaction de Habertürk, et la présentatrice Ela Rümeysa Cebeci ont été écroués.

Le 8 janvier 2026, les juges ont placé 19 personnes en détention sur 26 déférées. Parmi elles figuraient Muzaffer Yıldırım, propriétaire du Bebek Otel, et son directeur général, Arif Altınbulak.

Le 25 mars, la vague suivante a frappé le sommet de la société stambouliote. La police a interpellé les hommes d'affaires Hakan et Kerim Sabancı, héritiers de l'une des plus grandes familles industrielles du pays.

La liste comprenait aussi Fikret Orman, ancien président de Beşiktaş, et Burak Elmas, ancien président de Galatasaray. Les mannequins Didem Soydan et Güzide Duran faisaient partie du coup de filet. Un mandat d'arrêt visait par ailleurs l'actrice Hande Erçel, alors à l'étranger.

Le juge a écroué quatre suspects. En revanche, il a laissé libres les deux Sabancı, Fikret Orman et Burak Elmas, avec une interdiction de sortie du territoire.

Les analyses sont ensuite revenues négatives pour Hakan Sabancı, Fikret Orman et Burak Elmas. Elles étaient également négatives pour Kerim Sabancı et Güzide Duran. Tous ont contesté les accusations. Ils restent présumés innocents, et la procédure le montre: on enquête, on analyse, on tranche.

Le mot d'ordre est lancé par le ministère: le statut social ne protège pas de l'impunité
Même la presse d'opposition a suivi.
Sözcü
et
Halk TV
, deux des plus grands quotidiens d'opposition, ont largement couvert les
"VIP parties"
. Idem pour
Gerçek Gündem
ou Cumhuriyet. Et pour cause, nombre des personnalités interpelées étaient perçues comme
"proches"
du pouvoir. La seule critique que l'on a pu lire dans la presse turque était le fait que rendre public les noms des personnes impliquées entachaient leur réputation en cas de relaxe.
Comme ces informations n'allaient pas dans le sens d'une
"justice turque aux ordres du Palais"
que l'on aime bien raconter en Occident, vous n'avez sans doute rien vu passer dans la presse française.

Acteurs et musiciens

Le "nettoyage" organisé par Gürlek ne s'est pas arrêté là. Le 9 avril, le parquet d'Istanbul-Anatolie a visé 14 personnalités pour usage ou fourniture de stupéfiants. La gendarmerie en a interpellé 11.

La liste comprenait l'acteur Burak Deniz, le musicien Emir Can İğrek et le rappeur Norm Ender. On y trouvait aussi l'actrice Hafsanur Sancaktutan, le chef Somer Sivrioğlu et l'actrice Sinem Ünsal, vedette de la série "Uzak Şehir".

Le 11 juin, une nouvelle opération a touché 22 personnes. L'actrice Beren Saat, le chanteur Kenan Doğulu, l'acteur Enis Arıkan et le chanteur Berdan Mardini en faisaient partie.

Puis, le 16 juillet, le parquet de Bakırköy a ouvert des procédures contre 25 suspects: artistes, acteurs, hommes d'affaires et gérants d'établissements. Les gendarmes ont notamment interpellé la chanteuse Sıla Gençoğlu, le chanteur İlyas Yalçıntaş et le réalisateur Fatih Aksoy.

Encore une fois, le ministère tient sa ligne:
être un artiste n'est plus une excuse valable pour exercer des activités criminelles.

Akın Gürlek assume cette ligne. Selon lui, les enquêtes visant les personnalités connues ont un effet dissuasif. Il annonce même d'autres dossiers dans de nouveaux secteurs.

Les médias d'opposition, de leur côté, ont documenté chaque étape. T24, Medyascope et Cumhuriyet ont publié le détail des décisions et des dépositions. Aucun n'a présenté ces opérations comme une chasse visant une communauté particulière.
Aucun média n'a demandé au ministère d'arrêter ses opérations.
La seule critique lisible dans la presse a été celle d eBirGün qui s'est interrogé sur la médiatisation et la présentation de ces opérations anti-drogue.

Là encore, en Occident, plus particulièrement en France, où les personnalités médiatiques accrocs aux narcotiques ne sont pas ou peu poursuivies par la justice, on peut avoir du mal à comprendre un gouvernement turc qui chasse les dealers de drogue des plateaux TV.

Football: les dirigeants des grands clubs dans le filet

Sous Gürlek, le football turc vit également un grand nettoyage. Les paris truqués minent ce sport depuis des années. Désormais, la justice remonte jusqu'aux bureaux des clubs.

Neuf jours après l'arrivée du ministre, le parquet d'Istanbul a frappé dans 10 provinces et 33 adresses. Il visait 33 dirigeants de clubs professionnels.

Les enquêteurs leur reprochent d'avoir parié contre leur propre équipe, pendant des matchs contre un autre club. La police a interpellé 32 suspects.

Le 28 février, le parquet a bouclé un acte d'accusation visant 34 suspects. Il concerne notamment le milieu de Fenerbahçe Mert Hakan Yandaş et le joueur de Galatasaray Metehan Baltacı.

Selon le rapport de la cellule anti-blanchiment MASAK, le TRACFIN turc, Mert Hakan Yandaş a transféré plus de 4,45 millions de livres à un tiers entre 2021 et 2025. Cet intermédiaire aurait aussitôt misé ces sommes sur une plateforme de paris. Le parquet requiert contre lui de 4 à 13 ans de prison.

Autrement dit, la justice vise les deux clubs les plus populaires du pays, sans distinction.

Le 17 juillet, le parquet a lancé une opération d'une précision rare. Il a obtenu des sept plateformes légales de paris les données des années 2020 à 2026. La MASAK a ensuite croisé ces données avec les comptes bancaires.

Le résultat est accablant pour plusieurs dirigeants. L'ancien dirigeant de Beşiktaş Tolga Kırgız aurait joué 1 488 coupons sur les matchs de son propre club, en faveur de l'adversaire ou sur le nombre de buts. Son ancien collègue Kerem Gürel en aurait joué 996.

La liste touche aussi Galatasaray. Maruf Güneş, vice-président de la société sportive du club, figure parmi les suspects. Les clubs d'Adana Demirspor, de Gençlerbirliği, de Boluspor, d'Erzurumspor, de Bandırmaspor ou encore d'Altay sont également concernés.

Le parquet a réclamé la détention de cinq suspects. Pourtant, selon T24, le juge a laissé libres les 15 personnes déférées, sous contrôle judiciaire.

Ce détail compte. Il montre une justice qui enquête, et des juges qui gardent leur liberté d'appréciation.

Le 5 septembre, à la veille du derby Fenerbahçe-Beşiktaş, la gendarmerie a ciblé les flux d'argent vers les paris illégaux. Elle a identifié 345 sites de paris et 110 moyens de paiement.

La justice a donc gelé 1 200 comptes bancaires appartenant à 1 048 personnes physiques ou morales. Elle a aussi ordonné le blocage d'environ 98 000 sites liés à ces réseaux.

Le ministre prévient déjà: le basket est aussi dans le viseur. Sözcü, quotidien kémaliste très critique du pouvoir, a d'ailleurs consacré sa une à la garde à vue des anciens dirigeants de Galatasaray et de Beşiktaş.

On est vraiment à des années-lumière de ce que racontent les "médias" européens qui aimeraient voir une justice politique qui n'existe que dans leur fantasme turcophobe.

Finance et escroqueries en ligne

Si la justice visait seulement les ennemis du pouvoir, ce chapitre n'existerait pas.

Le 26 mars 2026, un juge d'Istanbul a écroué
Bayram Ali Bayramoğlu
. Cet homme a présidé la MÜSİAD, le puissant patronat conservateur turc, entre 1999 et 2004. Il a surtout siégé à l'Assemblée comme député AKP de Rize, de 2007 à 2011.

Le chef d'accusation est clair: activité non autorisée sur les marchés de capitaux. L'Autorité des marchés financiers (SPK) l'accuse d'avoir laissé des sociétés dont il était responsable servir au trading à effet de levier, notamment sur le forex, sans autorisation.

Bayramoğlu conteste. Il affirme n'avoir rien signé et n'avoir perçu aucun revenu. Cependant, le chroniqueur İsmail Saymaz, de la chaîne d'opposition Halk TV, a pointé les contradictions entre le rapport de la SPK et sa défense.

Toujours dans le volet de la lutte contre la criminalité financière, le 2 juin, le parquet d'Istanbul-Anatolie a visé 114 suspects dans 27 provinces. La police en a interpellé 89.

Le mode opératoire était redoutable. Les escrocs utilisaient le logo de banques et le nom de vrais cadres ou analystes. Ils créaient ensuite de faux groupes d'investissement sur les réseaux sociaux.

Le bilan est lourd: 269 victimes pour 600 millions de livres de préjudice. Les comptes suspects affichaient même 60 milliards de livres de transactions, avec des sociétés écrans basées à Büyükçekmece et Beylikdüzü.

C'est pourquoi la justice a placé sous administration quatre sociétés, 15 stations-service et une installation de remplissage de GPL. Leur valeur atteint 4,6 milliards de livres.

Le même jour, le parquet de Nevşehir a frappé un réseau de paris illégaux dans 28 provinces. Ce réseau utilisait les comptes bancaires et crypto de simples citoyens pour faire transiter 10 milliards de livres. Au total, la justice a émis 221 ordres de garde à vue.

Le 8 septembre, quatre parquets ont agi simultanément. À Antalya, un réseau gagnait la confiance des commerçants, achetait des marchandises contre des chèques à échéance, puis revendait tout à bas prix avant l'échéance. La police a interpellé huit suspects.

À Gaziantep, 33 suspects auraient fait sortir illégalement des devises du pays. Leurs comptes affichaient plus de 122 milliards de livres de mouvements entre 2021 et 2026.

À Istanbul, 58 suspects géraient des panneaux de paiement intégrés à des sites de paris illégaux. Enfin, à Izmir, 38 suspects appartenaient à un réseau de trafic de drogue piloté depuis la Belgique.

La justice y a saisi 87 biens immobiliers, 18 véhicules, quatre bateaux privés et des parts dans 14 sociétés. La valeur totale avoisine un milliard de livres.

Toutes ces activités montrent que la priorité du ministère est la criminalité, pas un groupe ou minorité quelconque, quitte à mettre des proches du pouvoir en prison.

Ahbap l'icône humanitaire rattrapée par l'enquête

Peut-être le cas le plus symbolique. Il ne concerne ni un militant LGBT, ni un religieux, ni un proche du pouvoir. Il concerne un héros populaire.

Le chanteur de rock Haluk Levent a fondé l'association Ahbap en 2017. En 2023, elle intervenait dans 68 provinces. Après le séisme du 6 février 2023, elle est devenue un symbole national de solidarité.

Selon sa propre déposition, l'association a collecté environ 4,3 milliards de livres de dons après le séisme. Il affirme en avoir dépensé environ 4 milliards la même année dans la zone sinistrée.

Le parquet d'İstanbul le soupçonne d'organisation criminelle, de blanchiment, d'infraction à la loi sur les associations et au code fiscal. Au cœur du dossier: des dons qui auraient transité vers les comptes personnels de plusieurs suspects.

Les enquêteurs l'ont interrogé sur 80 millions de livres transférés à son assistante, Yeliz Kaya. Un rapport relève aussi une circulation d'argent intense entre les dirigeants et les salariés de l'association.

Par ailleurs, l'homme d'affaires Hüseyin Başaran, président de Başaran Holding, a porté plainte contre lui. Il avait confié un complexe de 22 biens immobiliers pour loger des étudiantes démunies, en mémoire de sa fille décédée.

La police l'a interpellé à Bursa, le 12 juillet. Selon la presse, il venait de renoncer à un vol pour l'Allemagne en apprenant son interdiction de sortie du territoire.

Devant les policiers, Haluk Levent a reconnu avoir utilisé des chèques et des effets de l'association comme garantie pour des opérations personnelles. Il a aussi admis s'être lourdement endetté en boursicotant.
"Vous pouvez appeler cela une irrégularité, mais pas de la corruption",
a-t-il résumé.

Le 16 juillet, un juge l'a placé en détention avec 13 autres suspects. Parmi eux figurent son assistante Yeliz Kaya et l'avocate Ece Güner, conseillère d'Ekrem İmamoğlu. L'enquête compte désormais 38 interpellations.

Même la presse d'opposition réclamait des comptes

Ce dossier dérange particulièrement l'opposition, car Haluk Levent était l'un de ses symboles. Pourtant, plusieurs de ses voix ont exprimé leur malaise.

Murat Ağırel, journaliste d'investigation au quotidien Cumhuriyet, a consacré une chronique aux "questions" que Haluk Levent devait aux donateurs. Il y rappelle que des citoyens avaient donné une journée de salaire ou vidé la tirelire de leurs enfants. Il indique aussi avoir tenté, dès juin, de l'inviter sur un plateau pour obtenir ces réponses.

La présentatrice vedette de Halk TV, Ece Üner, a été entendue comme témoin. Selon Gazete Oksijen, elle a déclaré se sentir
"trompée"
et
"condamner ses actes"
. Les journalistes Fatih Portakal et Öykü Serter ont aussi été entendus.

Haluk Levent rejette une partie des accusations et reste présumé innocent. Mais retenons l'essentiel: la justice n'a pas protégé une idole, même adorée par des millions de Turcs.

Les "milliardaires du poulet"

Le dossier de la volaille démonte à lui seul la thèse de la justice aux ordres.

Le 12 juin, le parquet d'Istanbul a lancé une opération dans huit provinces. Il visait 32 dirigeants des plus grands producteurs de viande de volaille. Il les soupçonne d'entente pour gonfler les prix au détriment des consommateurs.

Treize sociétés ont alors reçu un administrateur judiciaire. Ensemble, elles assurent environ 80 % de la production nationale de poulet. La liste comprend notamment Banvit, Keskinoğlu, Şenpiliç, Erpiliç, Lezita et Gedik.

Parmi les personnes interpellées figuraient Tolga Gündüz, PDG de Banvit, ou encore des dirigeants d'Orvital, de Lezita et de Gedik.

Le détail le plus parlant concerne Keskinoğlu. Selon Cumhuriyet, cette société appartient à Önder Matlı, ancien député AK Parti de Bursa et ancien cadre de haut rang du parti. Son frère, Özer Matlı, membre du conseil d'administration, figurait parmi les interpellés.

Cumhuriyet, quotidien d'opposition, l'a d'ailleurs souligné: l'opération montre que le parti au pouvoir assume l'absence de
"privilège pour les proches".
Étonnamment, des membres de l'opposition de gauche comme de droite ont défendu les "milliardaires du poulet". Parmi eux, le député CHP Ahmet Vehbi Bakırlıoğlu, qui dénonça un
"État d'administrateurs judiciaires"
. Ou encore l'éditorialiste İbrahim Kahveci, du quotidien Karar, qui contestait la réalité de la hausse des prix.

Lutte contre la criminalité alimentaire "du champ à la table"

Un chroniqueur spécialisé du site Gıdatarım a résumé l'enjeu. Selon lui, l'opération a révélé des problèmes négligés depuis des années: lobbies des prix, mafia des marchés de gros, ententes dans la distribution.

La justice ne s'arrête pas à la production. Cette semaine, le parquet d'Istanbul a visé 41 dirigeants de 41 grands distributeurs alimentaires. Les enquêteurs ont perquisitionné 109 sites dans 22 provinces.

Les chefs d'accusation portent sur la manipulation des prix, la fraude fiscale, le faux en écriture et le blanchiment.
"Du champ à la table"
, selon le ministre, aucun maillon ne doit devenir une source de profit illégal.

Ménage dans les confréries religieuses

Voici une question qui gêne les tenants de la thèse homophobe. Si Ankara menait une croisade religieuse ou morale, pourquoi frapper les confréries ?

Mi-août, le parquet d'Ankara a lancé une opération dans 17 provinces contre les Süleymancı. Cette communauté religieuse compte parmi les plus anciennes et les plus influentes du pays. Elle gère un vaste réseau de cours coraniques.

Son chef, Alihan Kuriş, est un petit-fils du fondateur Süleyman Hilmi Tunahan. Architecte de formation, il a pris la tête de la communauté en 2016.

L'enquête est partie d'un rapport de la MASAK. Elle porte sur le blanchiment, l'escroquerie et la fraude fiscale, à travers un réseau de personnes et de sociétés liées à la communauté.

Les juges ont écroué 32 des 38 personnes interpellées, dont Alihan Kuriş. Les enquêteurs ont saisi, à une seule adresse, 200 kilos d'or en lingots d'origine inconnue. Leur valeur atteint 1,34 milliard de livres. De plus, 32 sociétés liées à la communauté ont reçu un administrateur.

Une deuxième vague a suivi le 21 août, avec 12 interpellations à Istanbul, Konya, Mersin et Muğla. Puis, le 25 août, une troisième vague a conduit à 54 gardes à vue.

Selon le ministre, 15 sociétés et quatre associations supplémentaires ont été placées sous tutelle. Il évoque aussi des éléments suspects autour de la mort de l'ancien chef de la communauté, Arif Ahmet Denizolgun, ancien ministre. Ankara a par ailleurs demandé l'entraide judiciaire de l'Allemagne.

La Fondation Furkan d'Alparslan Kuytul

Dans la foulée, la police a interpellé Alparslan Kuytul, fondateur de la Fondation Furkan, ainsi que son épouse Semra. Le parquet d'Adana a mené des perquisitions à 49 adresses dans six provinces.

La justice vise 32 suspects pour organisation criminelle, blanchiment, escroquerie aggravée, faux en écriture publique et fraude fiscale. Cinq sociétés ont reçu un administrateur. Les juges ont aussi bloqué 349 comptes sur les réseaux sociaux.

La même règle que pour les associations LGBT

Le ministre martèle le même argument. Selon lui, ces enquêtes ne visent aucun groupe religieux, aucune croyance, aucune pensée. Elles visent des faits, des témoignages et des preuves financières.

Interrogé sur la confrérie Menzil, il a précisé sa doctrine. Les communautés font partie de la réalité sociale turque. Mais si une structure utilise la religion pour s'enrichir illégalement, les parquets agiront.

C'est exactement ce qu'il dit des associations LGBT. La règle ne change pas selon la cible.

Ce qu'en disent les observateurs critiques

Le journaliste Ruşen Çakır, de Medyascope, n'a rien d'un soutien du pouvoir. Pourtant, il souligne que jamais une opération d'une telle ampleur n'avait visé les Süleymancı. Pas même pendant les décennies de méfiance envers
"l'islam politique"
.

Le site de gauche El Yazmaları va plus loin. Selon lui, ces opérations montrent que certaines structures religieuses fonctionnent surtout comme des machines d'accumulation de capital, de véritables holdings.

Crime organisé: 2 447 suspects en une seule matinée

Le 14 septembre, jour de la rentrée scolaire, Akın Gürlek a lancé l'opération "Sokaklar Güvende" ("Les rues en sécurité").

Au total, 78 parquets ont traité 2 447 suspects lors de 148 opérations simultanées. Dans 48 provinces, la justice a émis 1 008 ordres de garde à vue contre les organisations criminelles dites de
"nouvelle génération".

Les chefs d'accusation sont larges: trafic de drogue, vol, homicide, menaces, chantage, séquestration, usure, corruption, contrebande, blanchiment, trafic d'armes et paris illégaux.

Ces gangs recrutent des mineurs sur les réseaux sociaux. Ils présentent le crime comme un signe de puissance et de statut. La justice veut donc casser leur vivier, leurs financements et leur propagande.

À Izmir, par exemple, les enquêteurs ont visé sept personnes accusées de propagande pour deux chefs mafieux: Sercan Sayal, détenu en Grèce, et Necati Arabacı. Ils ont saisi neuf pistolets, quatre fusils de chasse, 524 cartouches et des pilules de drogue de synthèse.

Les zones touristiques aussi

La même logique s'applique au tourisme. De juin à août, les parquets ont traité 323 suspects dans 16 provinces touristiques. Les juges en ont écroué 106.

Ces dossiers concernent les violences et le vol contre les touristes, mais aussi les arnaques et les rabatteurs abusifs. La chaîne d'opposition Halk TV a elle-même relayé le bilan de "Sokaklar Güvende".

Des dossiers enterrés depuis des années enfin rouverts

Le ministre ne se contente pas du présent. Il a créé une direction dédiée aux crimes non élucidés, dirigée par un magistrat.

638 dossiers réexaminés

Ce service a remis à l'étude 638 dossiers de meurtres et de disparitions dans tout le pays. Il a réexaminé en détail 171 dossiers, qui concernent 183 victimes. Pour 44 d'entre eux, il a monté des équipes spéciales.

Le résultat est déjà concret. Les enquêteurs ont élucidé 40 affaires, qui concernent 46 morts et 7 blessés. Les juges ont écroué 90 suspects.

Selon le quotidien d'opposition BirGün, le ministère a annoncé le réexamen des assassinats du journaliste Uğur Mumcu et de l'universitaire Bahriye Üçok. Ces deux figures de la gauche laïque attendent justice depuis plus de trente ans.

Gülistan Doku: six ans de silence brisés

L'affaire Gülistan Doku illustre ce tournant. Cette étudiante de 21 ans, originaire de Diyarbakır, a disparu à Tunceli le 5 janvier 2020. Son téléphone a émis son dernier signal près d'un viaduc du lac de barrage d'Uzunçayır.

Pendant des années, l'enquête a piétiné. Une nouvelle procureure, Ebru Cansu, a repris le dossier en 2024. Mais l'enquête a pris une ampleur inédite en 2026, avec une série de vagues d'interpellations.

Un ancien gouverneur en prison

Les juges ont écroué l'ancien gouverneur de Tunceli, Tuncay Sonel, et son fils Mustafa Türkay Sonel. Ils ont aussi placé en détention l'ancien médecin-chef de l'hôpital public de Tunceli, Çağdaş Özdemir, soupçonné d'avoir effacé des registres.

Les enquêteurs visent également des policiers. Un plongeur de la police a été écroué: ses carnets ne correspondaient pas aux procès-verbaux officiels. Les enquêteurs soupçonnent que des affaires de la victime ont été placées sous l'eau après coup, pour faire croire à un suicide.

Le 12 septembre, le parquet d'Erzurum a lancé une sixième vague contre 11 personnes, dont des policiers retraités et en activité. On leur reproche d'avoir entravé l'enquête et fait disparaître des preuves. Selon le dernier décompte, 38 personnes sont désormais en détention.

L'opposition réclamait cette enquête depuis des années. La justice de 2026 l'a menée, même contre un haut fonctionnaire défendu par un ancien ministre du parti au pouvoir.

"Où que cela mène"

Akın Gürlek l'a dit devant les députés: peu importent la profession, le grade ou le poste des suspects. Il évoque même l'hypothèse d'un corps détruit par des produits chimiques.

La famille a entendu ce message.
"Je suis une mère, je veux la tombe de ma fille"
, a déclaré Bedriye Doku devant le tribunal de Tunceli. Elle a remercié la procureure, le parquet d'Erzurum, le ministre et le président.
Sa fille Aygül a cité la promesse du ministre: aller au bout,
"où que cela mène"
.
"C'est cette phrase qui nous fait tenir"
, a-t-elle ajouté.

Les proches du pouvoir ne sont pas épargnés

Récapitulons. Si la justice turque servait seulement à punir les adversaires du gouvernement et à chasser les LGBT, cet article n'aurait pas lieu d'être.

Bayram Ali Bayramoğlu, ancien député du parti au pouvoir et ancien président de la MÜSİAD, dort en prison. La famille Matlı, liée à un ancien député et cadre du parti au pouvoir, a vu sa société placée sous tutelle. Un gouverneur défendu par un ancien ministre de l'Intérieur est écroué.

De plus, le ministre a confirmé l'examen de plaintes visant Melih Gökçek, ancien maire du partie au pouvoir d'Ankara, et ses fils. Il ne préjuge de rien: la suite dépendra des preuves.

Enfin, les patrons les plus puissants du pays, les deux plus grands clubs de football et les stars les plus suivies ont tous eu affaire aux enquêteurs.

Homophobie: une indignation à géométrie variable

L'accusation d'homophobie surgit toujours au même moment. Elle apparaît dès qu'une enquête touche des structures financées depuis l'étranger ou des intérêts. Les mêmes qui accusent la justice "d'homophobie" sont les mêmes qui n'ont jamais ouvert la presse turque et encore moins les dossier de la justice turque.

Des autoproclamés "défenseurs des droits de l'homme" qui disparaissent quand cette même justice frappe des confréries, des patrons ou des proches du pouvoir.

Or ceux qui veulent empêcher la justice turque d'enquêter au nom des droits LGBT sont bien souvent les mêmes qui défendent Israël. Ils ont la même rhétorique que ceux qui traitent d'antisémite quiconque dénonce le génocide à Gaza ou refuse d'aller voir les concerts de Patrick Bruel.

Le procédé porte un nom: le pinkwashing. Israël vante son image de pays ouvert aux LGBT pour faire oublier le sort des Palestiniens, à Gaza comme en Palestine occupée (Cisjordanie). Des militants queers dénoncent eux-mêmes cette stratégie depuis des années.

La mécanique reste identique. D'un côté, on transforme une enquête judiciaire en persécution. De l'autre, on transforme une critique politique en haine raciale. Dans les deux cas, on refuse de discuter des faits.

À l'inverse, il y a les idéologues du LGBTisme qui voudraient que les LGBT disposent du droit de faire ce qu'ils veulent, y compris des activités criminelles, sans qu'on intervienne.

Mais le message d'Ankara est clair. Personne ne peut plus se cacher derrière son statut, sa célébrité, sa fortune, son club, son orientation, sa confrérie ou celle de sa grand-mère.

Rien de tout cela ne dispense d'un procès équitable. Chaque suspect reste présumé innocent. D'ailleurs, les juges l'ont prouvé: ils ont levé des tutelles, libéré des dirigeants de clubs et laissé des milliardaires comparaître libres. Que les donneurs de leçons se rassurent, les LGBT innocentés seront aussi relâchés.

Mais une chose est sûre: la même loi s'applique désormais à tous. Les stars comme les barbus, les héritiers comme les anciens députés, les militants comme les gangs. C'est précisément cela qui dérange.

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