Amende pour le voile: l'aboutissement de 22 ans de lois écrites sans le RN

David Bizet
15:37, 31/08/2026, lundi
Yeni Şafak
Amende pour le voile: l'aboutissement de 22 ans de lois écrites sans le RN
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Le RN veut sanctionner le port du voile par une amende. Retour sur les lois françaises qui ont préparé le terrain, et qu'aucun autre parti ne veut abroger.

Le Rassemblement national a confirmé le 30 août 2026 vouloir sanctionner par une amende le port du voile dans l'espace public. La mesure a suscité une indignation immédiate. Elle serait plus crédible si les mêmes partis n'avaient pas construit, depuis 2004, l'édifice juridique que le RN se contente de couronner : l'école, le visage, le sport, le barreau, les associations dissoutes. Cette tribune retrace vingt-deux ans de lois votées sans l'extrême droite et interroge le silence de ceux qu'elles visent, dans un pays où aucun droit ne s'est jamais obtenu sans rapport de force.

Le Rassemblement national a confirmé dimanche vouloir sanctionner par une amende le port du voile dans l'espace public. L'indignation a été immédiate. Elle serait plus crédible si les partis qui la formulent n'avaient pas passé vingt ans à construire, loi après loi, l'édifice juridique que le RN se contente aujourd'hui de couronner.

Ce que le RN a dit

Invité de BFMTV le dimanche 30 août 2026, Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme et proche de Marine Le Pen, a confirmé ce que le programme du parti portait déjà lors des trois précédentes candidatures présidentielles:
l'interdiction du port du voile islamique dans l'espace public.
"Ça a été tranché"
en interne, a-t-il précisé. Et la sanction ?
"S'il y a des femmes qui portent le voile alors qu'il est interdit, elles auront une amende."
Comme, a-t-il ajouté, les automobilistes qui ne bouclent pas leur ceinture de sécurité.

La comparaison mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle est plus qu'une maladresse rhétorique. Une ceinture de sécurité protège son porteur d'un risque physique mesurable. Assimiler une conviction religieuse à un manquement à la sécurité routière, c'est poser que le foulard n'est pas l'expression d'une liberté mais un défaut d'équipement, une anomalie technique à corriger par la contravention.

Le vocabulaire de la verbalisation dépolitise l'affaire: il ne s'agirait plus d'une atteinte à la liberté de conscience, mais d'une simple mise aux normes.

Autre détail important, selon les éléments rapportés, les religieuses catholiques, dont l'habit couvre pourtant les cheveux, ne seraient pas concernées. La mesure ne vise donc pas le voilement. Elle vise un voilement. Celui des musulmanes.

Vingt ans de lois contre le voile islamique

Le scandale, entend-on, serait que le RN veuille légiférer sur le corps des femmes musulmanes. Mais ce terrain-là a été labouré par d'autres, et méthodiquement.

2004: l'interdiction du voile à l'école

C'est la pierre angulaire, et elle mérite qu'on s'y arrête longuement, parce que tout le reste en découle.

Le décor. Printemps 2002: Jean-Marie Le Pen accède au second tour de la présidentielle. La France entière se rassemble derrière Jacques Chirac au nom du barrage à l'extrême droite. Dix-huit mois plus tard, le même Jacques Chirac lance le processus qui aboutira à la première loi française restreignant explicitement une pratique religieuse musulmane.

Deux travaux préparatoires l'encadrent: la mission d'information de l'Assemblée présidée par Jean-Louis Debré, et la commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité présidée par Bernard Stasi, alors Médiateur de la République.

Le vote, chiffre par chiffre. Le 10 février 2004, l'Assemblée nationale adopte le texte par 494 voix sur 561 votants. La ventilation est la seule chose qu'il faut retenir de cet article :

- 330 députés UMP

- 140 députés socialistes

- 13 députés UDF

- 7 députés du groupe communiste et républicain

- 4 non-inscrits

Contre, 36 voix seulement, et d'origines dispersées: 14 communistes, 12 UMP, 4 UDF, 2 socialistes, 4 non-inscrits. Trente et une abstentions. Le Sénat adopte le texte sans modification le 3 mars 2004, par 276 voix contre 20. Promulgation le 15 mars, publication au Journal officiel le 17.

Les noms, maintenant. Parmi les rares opposants figurent Christiane Taubira, alors députée, le libéral Alain Madelin, et l'écologiste Noël Mamère, qui prévient que la loi va renforcer la fracture coloniale dont souffre le pays. Jean Lassalle vote contre. Philippe de Villiers aussi. Chez les abstentionnistes: Édouard Balladur, Pierre Méhaignerie, Hervé Morin, Thierry Mariani et François Bayrou.

Ce dernier nom mérite d'être suivi dans le temps. Vingt et un ans après son abstention, en mars 2025, c'est sur les consignes du Premier ministre François Bayrou que la ministre déléguée Aurore Bergé annoncera l'inscription à l'ordre du jour de l'Assemblée du texte interdisant les signes religieux dans les compétitions sportives, tranchant ainsi un désaccord au sein de son propre gouvernement.

Au Sénat, un sénateur socialiste vote la loi: Jean-Luc Mélenchon. Interrogé plus de vingt ans plus tard sur son abrogation, il l'assumera encore, disant
connaître les raisons qui l'y avaient conduit
.

Et voici le fait qui rend cette loi incontournable pour comprendre 2026. Lors de la douzième législature, celle qui a voté ce texte, l'extrême droite n'avait aucun député. Sonné par sa défaite au second tour de la présidentielle, le Front national n'a remporté aucun siège aux législatives de juin 2002. Aucun au Sénat non plus.

La première loi de l'islamophobie juridique française a donc été votée dans un Parlement où l'extrême droite était physiquement absente.
Pas minoritaire, absente. Elle n'a pas pu peser sur le vote, elle n'a pas pu l'infléchir, elle n'a pas pu marchander une voix. Elle n'était pas là. Il est donc impossible de lui imputer ce texte, et tout aussi impossible d'attribuer son adoption à un échec du front républicain, puisque le front républicain venait précisément de triompher.

L'universalité se fissure dès l'exposé des motifs. La loi vise formellement tous les signes religieux ostensibles. Dans les faits, tout le monde sait qu'elle ciblait le voile au point qu'elle fut appelée "loi sur l'interdiction du voile à l'école".

L'État a lui-même acté le consensus. La circulaire d'application du 18 mai 2004 présente la loi comme l'expression d'une volonté très largement partagée et de la détermination des représentants de la Nation. Ce n'est pas une lecture militante: c'est l'administration qui l'écrit.

Ce que 2004 a réellement institué, ce n'est pas une règle vestimentaire scolaire. C'est un précédent. La démonstration qu'une restriction visant une pratique religieuse musulmane pouvait être adoptée par quasi-unanimité, sans coût politique, et survivre à toutes les alternances.

Tout ce qui a suivi s'y adosse. Le rapport de Patrick Hetzel, en janvier 2026, ouvre précisément là: 2004 pour l'école, 2010 pour le visage, 2021 pour le séparatisme. Vingt-deux ans plus tard, le fondement n'a jamais été remis en cause par personne, ni par ceux qui l'ont voté, ni par ceux qui dénoncent aujourd'hui son prolongement.

2010: l'interdiction du voile intégral

La loi du 11 octobre 2010 interdit la dissimulation du visage dans l'espace public, assortie d'une amende. Le principe d'une sanction pécuniaire frappant une femme pour ce qu'elle porte dans la rue n'a donc pas été inventé dimanche sur un plateau de BFMTV. Il a seize ans, et il a été voté sous un gouvernement qui n'était pas celui du RN.

2016-2023: l'interdiction du voile dans le sport

De tous les dossiers, celui-ci est le plus instructif, parce qu'on peut y suivre l'engrenage étape par étape.

L'acte fondateur n'est pas une loi. En 2016, la Fédération française de football inscrit à l'article 1er de ses statuts l'interdiction de tout signe manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale lors des compétitions qu'elle organise. Pas de Parlement, pas de vote, pas d'étude d'impact: une disposition statutaire, adoptée par une instance privée investie d'une délégation de service public.

La contestation aboutit, puis échoue. Le
collectif des Hijabeuses
saisit le Conseil d'État, rejoint par la Ligue des droits de l'homme. Le rapporteur public, dont l'avis est habituellement suivi, leur donne raison: il ne voit dans le seul port du hijab ni prosélytisme, ni provocation, et estime qu'aucune exigence de neutralité ne pèse sur les joueuses. Sa position déclenche une vive polémique politique, la droite et l'extrême droite appelant aussitôt à légiférer.
Le 29 juin 2023, le
Conseil d'État
tranche contre son propre rapporteur public. Il reconnaît que les joueuses sont des usagères du service public et ne sont donc pas soumises au devoir de neutralité, puis juge que la fédération peut néanmoins leur imposer une neutralité vestimentaire, afin de garantir le bon déroulement des matchs et de prévenir tout affrontement ou confrontation.

Le raisonnement mérite d'être lu deux fois: le trouble hypothétique que pourrait provoquer un foulard justifie qu'on interdise le foulard.

Ensuite, la décision se propage. Elle ne reste pas confinée au football: elle devient un modèle disponible pour toutes les fédérations. Le volley-ball s'aligne. Son président l'explique avec une franchise qui vaut démonstration: la signature d'un engagement de respect des valeurs de la République est obligatoire pour obtenir la délégation de service public, et dès lors, dit-il,
"je ne vois pas comment on peut ne pas appliquer la laïcité".

Il faut mesurer ce que cette phrase décrit. Aucun ministre n'a besoin de menacer qui que ce soit. Le levier est structurel: la délégation de service public et les financements publics qui l'accompagnent sont conditionnées à un engagement dont l'interprétation extensive fait le reste. Ce n'est pas une sanction, c'est une pente. Les fédérations la descendent d'elles-mêmes, et se félicitent de leur logique.

L'alignement reste pourtant inégal, et c'est précisément ce qui déclenche l'étape suivante. Début 2025, le football et le basket-ball interdisent, le handball non. Cette hétérogénéité est aussitôt requalifiée en "flou juridique" qu'il faudrait dissiper. Un flou qu'on ne dissipe jamais en alignant tout le monde sur le plus permissif.

Le 18 février 2025, le Sénat vote la loi. La
proposition du sénateur Michel Savin (LR)
, soutenue avec force par le gouvernement, est adoptée par 210 voix contre 81. Son article 1er crée un article L. 131-23 du code du sport interdisant le port de tout signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique ou religieuse lors des compétitions départementales, régionales et nationales organisées par les fédérations délégataires, leurs organes déconcentrés, leurs ligues et leurs associations affiliées ainsi qu'à toute personne sélectionnée en équipe de France.

Un autre article étend l'exigence de neutralité aux règlements des piscines publiques: c'est le burkini. Le texte est transmis à l'Assemblée nationale dès le lendemain. En mars 2025, la ministre déléguée Aurore Bergé annonce son inscription à l'ordre du jour, tranchant sur instruction du Premier ministre un désaccord interne au gouvernement.

Reste la question du problème que tout cela résout. Mediapart a révélé un rapport du ministère de l'Intérieur consacré à la radicalisation dans le sport associatif. Sa conclusion: rien dans les données recueillies n'établit l'existence d'un phénomène de radicalisation ou de communautarisme d'ampleur dans ce milieu. Le rapport émane des services de l'État lui-même. Il n'a rien empêché.

Et le point de comparaison achève le tableau. Selon une étude conduite en 2024 par Amnesty International dans trente-huit pays d'Europe,
la décision française sur les Hijabeuses est sans équivalent.
Si le texte Savin était définitivement adopté, la France deviendrait le seul pays au monde doté d'une loi interdisant le port de signes religieux dans les compétitions sportives.
Neuf ans, donc. Un règlement intérieur de fédération pour commencer. Un juge qui le valide contre l'avis de son propre rapporteur. Une jurisprudence qui devient norme de fait pour les autres. Puis une loi pour uniformiser ce qui s'était déjà généralisé.
À aucun moment de cette chaîne le RN n'a eu besoin d'exister.

2019-2023: interdiction du voile au prétoire

Ici encore, l'ordre des opérations compte plus que le résultat. La pression précède la règle. En janvier 2018, une élève-avocate, Sara A., entre à l'École des avocats de la région Nord-Est. Elle est aussitôt convoquée par le conseil d'administration de l'école, qui lui signifie que son foulard posera problème pour l'audience du petit serment, pour les examens et pour la prestation de serment.

Un magistrat du tribunal de Douai la convoque à son tour avant la cérémonie et l'avertit que son voile compromettra sa scolarité et sa carrière. La direction de l'école l'encourage à y renoncer.

Aucun texte, à ce stade, ne le lui interdit. Elle prête donc le petit serment avec son foulard, précisément parce qu'aucune règle ne l'en empêche.

La règle arrive ensuite. Le 24 juin 2019, le
conseil de l'ordre des avocats du barreau de Lille
délibère et ajoute un cinquième alinéa à l'article 9.6 de son règlement intérieur: l'avocat ne peut porter avec la robe ni décoration, ni signe manifestant ostensiblement une appartenance ou une opinion religieuse, philosophique, communautaire ou politique. La séquence est limpide. Une pression informelle s'exerce d'abord. Quand elle ne suffit pas, on écrit le texte qui la légalise.

Le fondement juridique tient à un mot. Ni loi, ni décret: une délibération d'instance professionnelle. Pour la valider, les juges se sont appuyés sur l'article 3 de la loi du 31 décembre 1971, qui fait des avocats des auxiliaires de justice prêtant serment d'exercer avec indépendance et revêtant, dans leurs fonctions judiciaires, le costume de leur profession. Un texte rédigé en 1971 pour tout autre chose, réactivé un demi-siècle plus tard.

Les recours échouent. La cour d'appel de Douai déboute l'élève-avocate et son maître de stage le 9 juillet 2020. La première chambre civile de la Cour de cassation confirme le 2 mars 2022: l'interdiction, suffisamment précise, serait nécessaire au but légitime poursuivi (protéger l'indépendance de l'avocat et garantir le droit à un procès équitable), adéquate, proportionnée et exempte de toute discrimination.

Or les motifs retenus sont plus fragiles qu'ils n'en ont l'air, et la doctrine ne s'en est pas privée. Le premier tient à la disponibilité de l'avocat: afficher une appartenance pourrait dissuader un client éventuel. Le second à l'égalité des parties: deux avocats visuellement identiques éviteraient les préjugés du juge.

Aucun des deux ne s'appuie sur un motif institutionnel fort, du type association au service public. On notera surtout ce que le premier argument suppose: le préjugé du client et celui du magistrat sont tenus pour des données inaltérables de la nature, auxquelles c'est à l'avocate de s'adapter. Ce n'est pas le préjugé qu'on corrige, c'est la femme.

Quant à l'indépendance de l'avocat, elle s'apprécie traditionnellement à l'égard de son client, de son dossier, des pouvoirs. Jamais de sa garde-robe.

Un second problème, plus grave encore, est passé presque inaperçu. En validant la compétence du conseil de l'ordre de Lille, la Cour de cassation a reconnu à chacun des quelque cent soixante-quatre barreaux français le pouvoir d'édicter sa propre règle en la matière. Une liberté fondamentale devenait ainsi variable selon la ville. La même avocate pouvait plaider ici et pas là.

La généralisation ne s'est pas fait attendre. Paris, Bobigny et Bordeaux avaient déjà amendé leurs règlements. Puis, le 7 septembre 2023, le Conseil national des barreaux a modifié le règlement intérieur national de la profession pour poser une règle unique et bien plus large que celle de Lille: l'avocat ne porte aucun signe distinctif avec sa robe.

Lille interdisait les signes
"manifestant ostensiblement"
une appartenance. Le CNB interdit tout signe distinctif. Ni "ostensible", ni "religieux": distinctif. À chaque reformulation, la règle s'est élargie, et le critère est devenu plus flou, donc plus discrétionnaire.

Le texte vise formellement les croix, les kippas, les insignes syndicaux et les pins politiques. Une universalité de façade. Aucun crucifix n'a jamais déclenché de délibération ordinale, et qu'aucun insigne syndical n'a jamais valu à son porteur d'être convoqué par un magistrat avant sa prestation de serment.

Une avocate peut donc porter le voile au cabinet, en rendez-vous client, en conférence, à la télévision partout sauf à la barre. L'interdiction ne fait pas tomber le foulard. Elle fait disparaître l'avocate.

Là encore, nul besoin du Rassemblement National.

2020-2021: dissolution des associations aidant les femmes voilées

Cette étape est la moins commentée et, en réalité, peut être la plus décisive. Elle ne porte pas sur ce que les femmes voilées ont le droit de faire, mais sur ce qui leur reste quand elles sont lésées dans leur droit.

Ce que faisait concrètement le
CCIF
. Créé en 2003, dans le climat de l'après-11-Septembre et des affaires de voile de cette année-là, le
Collectif contre l'islamophobie en France
est né d'un constat simple: ni les mouvements antiracistes généralistes, ni les pouvoirs publics ne traitaient le sujet, quand ils ne s'y opposaient pas.

Son activité reposait sur deux axes.

Le premier était le recensement. Le CCIF publiait un rapport annuel construit à partir des signalements qu'il recevait directement. La méthode différait de celle de l'Observatoire du CFCM, qui travaillait à partir des plaintes et mains courantes transmises par la police et la gendarmerie.

Cette différence est capitale: Libération relevait en 2015 que la majorité des actes recensés par le CCIF étaient des discriminations visant particulièrement des femmes, et que très peu d'entre elles faisaient l'objet d'un dépôt de plainte. Autrement dit, le CCIF comptait précisément ce que le décompte officiel ne pouvait pas voir : le refus d'embauche, le guichet, le stage annulé, la sortie scolaire, la piscine, tout ce qui ne franchit jamais la porte d'un commissariat.

Le deuxième axe était le contentieux. L'association employait plusieurs juristes (financés par les adhésions, les dons et des dîners de levée de fonds, sans un euro d'argent public) qui assuraient le suivi et l'accompagnement individuel des victimes: constitution du dossier, orientation vers un avocat, saisine du Défenseur des droits, procédure prud'homale ou administrative. S'y ajoutaient un soutien psychologique et parfois un accompagnement scolaire pour les élèves que la loi de 2004 avait exclues de leur établissement.

Voilà ce qui disparaît en décembre 2020: non pas une opinion, mais une capacité. Des juristes salariés, une base de signalements, une méthode de comptage, une file de dossiers en cours.

Comment cela s'est fait. En octobre 2020, après l'assassinat de Samuel Paty, le ministre de l'Intérieur annonce son intention de dissoudre l'association et la décrit comme une
"officine islamiste œuvrant contre la République"
. Le décret tombe le 2 décembre 2020, pris sur le fondement de l'article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure, un texte administratif, appliqué par l'exécutif, sans juge préalable. Le Conseil d'État valide en septembre 2021.

Il faut lire les griefs du décret, car ils sont d'un genre particulier. Il est reproché au CCIF de qualifier d'islamophobes certaines mesures antiterroristes, de diffuser ses propres statistiques, de publier des rapports jugés biaisés et de dénoncer les législations relatives au port du voile.

Une association a donc été dissoute, entre autres motifs, pour avoir formulé une critique qu'une instance onusienne avait validée sur le fond.

Ce n'était pas un cas isolé. La
Coordination contre le racisme et l'islamophobie
, structure lyonnaise fondée en 2008 par
Abdelaziz Chaambi
, suit le 20 octobre 2021, dissoute en conseil des ministres. Le décret lui reproche notamment d'œuvrer à cultiver le soupçon d'islamophobie au sein de la société française, formule qu'il vaut la peine de relire, puisqu'elle revient à sanctionner une association antiraciste pour avoir fait exactement ce que son objet statutaire prévoyait.

La CRI n'avait aucun salarié et ne percevait aucun financement public ; il lui était notamment reproché de ne pas avoir modéré des commentaires publiés par des tiers sur sa page Facebook.

En mai 2025, plusieurs anciens salariés français du CCIF, dont son fondateur
Samy Debah
, par ailleurs conseiller municipal, ont été placés en garde à vue et leurs domiciles perquisitionnés, dans une procédure visant le maintien ou la reconstitution d'un groupement dissous, délit puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende.
Cinq ans après la dissolution, le dossier reste ouvert. Une structure successeure, le
Collectif contre l'islamophobie en Europe
, a dû s'installer en Belgique pour poursuivre le même travail d'accompagnement juridique et de recensement.

Ce que cette séquence signifie, enfin. Le droit européen protège la liberté religieuse, et il fonctionne quand quelqu'un l'actionne: c'est la leçon des arrêtés anti-burkini de 2016, suspendus par le Conseil d'État en quelques jours parce que des associations avaient saisi le juge des référés.

Or c'est exactement cette capacité-là qui a été supprimée. Non pas le droit, mais le requérant. Non pas la norme, mais celui qui la conteste. Il est infiniment plus efficace de dissoudre les organisations qui portent les recours que de modifier les textes qu'elles invoquent: la loi reste protectrice sur le papier, et plus personne ne peut s'en servir. Les victimes, elles, sont renvoyées à leurs propres moyens.

C'est un fait. Toutes les sructures défendant le port du voile islamique ont été démantelées. Ce démantèlement s'est achevé en 2021. Le RN n'avait alors écrit aucune ligne de loi.

2021: la loi séparatisme

Bien qu'elle n'était pas l'objet de cette loi, l'interdiction du voile s'est invitée dans la loi du 24 août 2021 dite loi séparatisme, pudiquement nommée "confortant le respect des principes de la République".

En effet, le Sénat a tenté d'inclure l'interdiction du voile pour les mineurs. Dans la nuit du 30 au 31 mars 2021, la chambre haute adopte une série d'amendements dont aucun n'émane du RN, qui n'y siège pas :

- Un amendement de Nathalie Delattre, du groupe RDSE à majorité radicale, interdisant aux mineurs le port de signes religieux ostensibles dans l'espace public et, plus largement, de tout habit qui signifierait l'infériorisation de la femme sur l'homme.

-Un amendement des Républicains interdisant les signes religieux aux accompagnateurs de sorties scolaires. Le Sénat l'avait déjà voté deux fois par le passé, sans succès.

- Un amendement de Michel Savin, sénateur LR, autorisant les règlements intérieurs des piscines à interdire le burkini.

Retenez ce dernier nom. Quatre ans plus tard, en février 2025, c'est le même Michel Savin qui fera adopter par le Sénat la proposition de loi sur les signes religieux dans le sport. Ce qui échoue une fois revient. C'est la règle de fonctionnement de tout ce dossier.

Le texte sort du Sénat le 8 avril 2021 par 177 voix contre 141. Les dispositions sur le voile ne survivent pas à la navette: l'Assemblée les retire.

Néanmoins, la loi a produit deux mécanismes :

- L'exigence de neutralité religieuse aux salariés des organismes de droit privé chargés d'un service public ou délégataires. Aucune interdiction générale, mais un périmètre professionnel élargi et, pour une salariée voilée, un employeur de moins.

- Le contrat d'engagement républicain, que doit signer toute association sollicitant une subvention ou un agrément. C'est le levier que le président de la Fédération française de volley-ball invoquera pour justifier l'interdiction du hijab en compétition: signer est obligatoire pour obtenir la délégation de service public, et l'interprétation fait le reste.

Le Parlement a donc refusé d'interdire le voile aux mineurs et aux accompagnatrices et il a, dans le même texte, remis à l'exécutif et aux instances déléguées les outils qui permettraient d'obtenir le même résultat sans passer par la loi.

2023: l'interdiction de l'abaya

C'est l'épisode le plus récent, et juridiquement le plus vertigineux car ce n'est pas une loi mais une note de service. Le 27 août 2023, le ministre de l'Éducation nationale Gabriel Attal annonce sur TF1 que l'abaya sera interdite à la rentrée.

Le 31 août, une note de service intitulée
"Principe de laïcité à l'école - respect des valeurs de la République"
paraît au
Bulletin officiel
. Elle indique aux chefs d'établissement que l'abaya et le qamis doivent désormais être regardés comme des tenues contraires à la loi de 2004.

Une note de service. Pas une loi, pas un décret, pas même un arrêté: une instruction interne adressée à des chefs d'établissement. Le dernier barreau de l'échelle normative. Entre l'annonce télévisée et l'application dans les cours de récréation, il s'est écoulé quatre jours.

Problème, l'abaya n'est pas un vêtement religieux. C'est une robe longue. Aucun texte religieux ne la prescrit, aucune confession ne la revendique comme signe, et elle est portée dans une large partie du monde arabe indépendamment de toute pratique et dans d'autres parties du monde sous d'autres appellations. Comment, dès lors, l'interdire au titre d'une loi qui ne vise que les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse ?

La réponse est dans l'ordonnance du Conseil d'Etat du 7 septembre 2023, rendue sur le référé-liberté de l'association
Action droits des musulmans
. Le juge relève que le port de ces tenues s'inscrit dans une logique d'affirmation religieuse et s'appuie sur la lettre exacte de la loi de 2004, qui vise les tenues manifestant une appartenance religieuse
"soit par elles-mêmes, soit en raison du comportement de l'élève".

Le critère n'est plus le vêtement. C'est la personne qui le porte. La même robe, sur deux élèves, peut être licite pour l'une et interdite pour l'autre, selon ce qu'elle en dit, selon ce qu'un chef d'établissement croit deviner de ses intentions.

En 2004, la République interdisait un objet. En 2023, elle interdit le rapport d'une personne à un objet, et encore une fois sans le RN.

Janvier 2026: la proposition de loi que le RN n'a pas eu besoin d'écrire

Cinq ans après la loi séparatisme, l'Assemblée débat de la proposition Wauquiez sur le
voilement des mineures,
c'est-à-dire du texte que le Sénat avait voté en 2021 et que les députés avaient alors écarté. Le rapporteur cite d'ailleurs cet épisode comme un précédent. Rien n'a été abandonné. Tout a été reporté.

Défendue par le rapporteur Patrick Hetzel, elle entend interdire aux parents d'imposer ou d'autoriser à une mineure le port, dans l'espace public, d'une tenue destinée à dissimuler sa chevelure. Examinée en commission des lois le 14 janvier 2026, inscrite à l'hémicycle le 22 janvier dans la niche parlementaire du groupe présidé par Laurent Wauquiez.

L'exposé du rapporteur se réclame explicitement d'une continuité: 2004 pour l'école, 2010 pour le visage, 2021 pour le séparatisme.
L'argument de cette tribune est écrit par les auteurs du texte eux-mêmes.
Et la macronie dans tout ça, n'a pas déposé d'amendement de suppression. Elle en a déposé un pour ramener l'interdiction aux mineures de moins de quinze ans, signé notamment Prisca Thevenot, Olivia Grégoire, Gabriel Kasbarian, Nicolas Metzdorf. On ne discute plus du principe. On négocie l'âge. Le débat est passé de
"faut-il interdire ?"
à
"à partir de quel anniversaire ?".

Le RN n'a pas eu besoin d'être au pouvoir pour que le seuil se déplace. Il lui suffit d'attendre.

Et LFI dans tout ça ?

La France insoumise a déposé un amendement de suppression de la proposition Wauquiez, et avait dénoncé l'interdiction de l'abaya en 2023, Jean-Luc Mélenchon parlant alors d'une absurde guerre de religion. C'est vrai, et c'est à porter à son crédit.

Mais l'écart entre dénoncer une extension et abroger le fondement reste entier. Et cette fois, la question n'est plus théorique.

Depuis juillet 2026, l'UDMF, l'Union des Démocrates Musulmans Français fondée par Nagib Azergui, mène une campagne citoyenne qui pose à chaque candidat déclaré à la présidentielle de 2027 une question unique: êtes-vous prêt à abroger la loi du 15 mars 2004 ? Pétition en ligne, courriers types adressés aux députés, et surtout des séquences filmées, publiées épisode par épisode.

Les réponses sont donc documentées.

Jean-Luc Mélenchon,
interrogé le premier le 24 juin 2026
, met sept minutes à répondre. Sans jamais remettre en question la loi 2004 dont il dit
"savoir pourquoi il était d'accord"
, il bifurque sur l'interdiction de l'abaya avant de clore sur la manière dont la question lui a été posée:
"ce n'est pas le sujet"
.
Manuel Bompard, secrétaire national de La France insoumise, est plus explicite encore. Interrogé sur l'abrogation à l'antenne sur TF1, il concède:
"la loi de 2004, personne n'a proposé de la remettre en cause."

Il faut mesurer ce que cette phrase contient. Elle ne dit pas que le sujet est difficile, ni qu'il divise, ni qu'il attend son heure. Elle dit que personne, dans le principal parti de la gauche française, n'a formulé la demande. Pas un député, pas une motion, pas un amendement. Ce n'est pas un refus: c'est une absence de demande.

Unanimité de la classe politique contre le voile

Le reste du panorama est du même bois. Fabien Roussel assume pleinement la loi que le PCF avait majoritairement votée. François Hollande, alors Premier secrétaire du PS, défendait l'interdiction en 2003 et la défend toujours. Dominique de Villepin, quant à lui, a défendu la loi de 2004 tout en émettant des réserves sur les dispositions concernant l'abaya.

Interrogé sur le voilement des fillettes, l'ancien ministre avait déclaré:
"je ne suis pas couturier"
et expliqué que ce n'était
"pas forcément le signe d'une radicalisation"
et cela peut relever d'un choix culturel. Aux Grandes Gueules sur RMC, il avait expliqué qu'il voulait pointer l'absurdité du débatet s'était opposé par ailleurs à l'extension de l'interdiction des signes religieux aux usagers des services publics.

Donc aucune remise en question de la loi de 2004, toutes tendances confondues.

Concernant les présidentielles 2027, il y a donc plusieurs postures. Celle du macroniste Gabriel Attal, partisan de l'interdiction du voile pour les mineures dans l'espace public. Il y explique que les mesures votées à l'Assemblée nationale paraissaient, au moment où elles étaient proposées, impossibles à faire adopter. Autrement dit: la fenêtre se déplace, et c'est précisément ainsi qu'on l'ouvre.

La seconde est celle de Sébastien Chenu, député RN du Nord, invité des 4 Vérités le 16 juillet 2026. Il y détaille les mécanismes et les artifices politiques qui rendront possible l'interdiction du voile dans l'espace public. Depuis 2004, c'est la même logique, appliquée avec méthode, dans un climat de large consensus politique.

Le RN dit comment il fera. La macronie explique que l'impossible d'hier est le voté d'aujourd'hui. Et LFI répond que personne, chez elle, n'a proposé de toucher au socle. Il n'y a pas de mystère dans cette affaire: il y a un procès-verbal.

Reste une raison structurelle à cette inertie, et elle vaut pour tous les partis sans exception: aucun appareil politique ne défend spontanément une position que sa base ne réclame pas. Un parti répond à une pression. En l'absence de pression, il gère un rapport de forces électoral. Reprocher à LFI, aux Écologistes ou à quiconque de ne pas porter seuls un combat que leurs propres adhérents ne portent pas revient à confondre la délégation et la sous-traitance. La campagne de l'UDMF a au moins ce mérite: elle transforme une plainte en question, et une question en archive.

La France est un pays de rapport de force

Aucun droit, en France, n'a jamais été concédé par gratitude. Les congés payés ne sont pas nés de la générosité patronale mais de juin 1936 et de deux millions de grévistes. Le droit syndical, la Sécurité sociale, l'abolition de la peine de mort: chacune de ces conquêtes a un coût, une durée, des noms. Aucune n'a été obtenue par des pétitionnaires expliquant qu'ils aimaient beaucoup la France.

Or c'est précisément la posture dans laquelle deux générations de citoyens français musulmans se sont enfermées: brandir la carte d'identité comme un laissez-passer, multiplier les preuves d'appartenance, espérer qu'une loyauté suffisamment démontrée finirait par valoir protection. Vingt ans de résultats sont là pour en mesurer l'efficacité.

Ce qui manque n'est pas la sincérité. C'est l'organisation. Une prise de conscience de rapport de force qui se traduit par une présence accrue dans les syndicats, les fédérations sportives, les ordres professionnels, les conseils d'administration, là où les règlements intérieurs s'écrivent, souvent loin des caméras.

Une capacité de documentation qui survive à la dissolution de ses porteurs.

Et enfin, un poids électoral qui se négocie au lieu de se supplier, parce qu'un électorat qu'on tient pour acquis n'obtient jamais rien.

Rien de tout cela n'est illégal, rien n'est violent, et tout est parfaitement banal: c'est ainsi que fonctionnent, depuis toujours, les agriculteurs, les pharmaciens, les taxis et les buralistes.

Le RN mettra peut-être des amendes. Mais l'amende n'est que la dernière ligne d'un texte que d'autres ont rédigé pendant vingt ans, avec application, et sans rencontrer grand-chose sur leur chemin.

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