France / Voile : la proposition du RN se heurte au droit et aux doutes

La rédaction avec
12:00, 04/09/2026, vendredi
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France / Voile : la proposition du RN se heurte au droit et aux doutes
SAMEER AL-DOUMYAFP
Jordan Bardella (au centre), président du Rassemblement national (RN), parti d'extrême droite français, échange avec des membres de la foule, dont l'un tient son livre, lors d'une visite à la foire agricole de Châlons-en-Champagne, dans le nord-est de la France, le 29 août 2026.

Le député RN Jean-Philippe Tanguy a annoncé une interdiction du voile dans l'espace public assortie d'une amende, mais Jordan Bardella a tempéré en évoquant un référendum, tandis que des experts soulignent les obstacles juridiques.

Une annonce médiatique et ses nuances immédiates

Invité le 30 août sur le plateau de BFMTV, le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy a levé le voile sur l'une des mesures phares d'un éventuel quinquennat de Marine Le Pen.

"Nous sanctionnerons le port du voile dans l'espace public"
, a-t-il déclaré, évoquant une amende comparable à celle infligée pour le non-port de la ceinture de sécurité, sans toutefois préciser le montant envisagé.
Cette proposition, que la candidate à la présidentielle défend depuis 2012, réapparaît dans un contexte de remontée en puissance des thèmes identitaires à l'approche de l'échéance de 2027.

Au lendemain de cette déclaration, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a opéré un resserrement tactique significatif.

Il a écarté l'idée d'une
"police du vêtement"
et renvoyé la décision à un référendum portant sur l'
"idéologie islamiste"
, qui inclurait l'extension à la sphère publique de l'interdiction des signes religieux actuellement limitée aux écoles, selon ses propres termes.

Cette approche référendaire viserait à contourner le contrôle de constitutionnalité a posteriori, le Conseil constitutionnel se déclarant traditionnellement incompétent pour examiner une loi adoptée directement par le peuple, bien que des incertitudes demeurent quant à un éventuel contrôle en amont et aux engagements européens de la France.

Des clivages politiques marqués

Selon un sondage CSA réalisé pour Europe 1, CNews et Le Journal du dimanche, une majorité de 60 % des Français se déclarent favorables à l'interdiction du voile dans l'espace public.

Toutefois, le soutien à la sanction pécuniaire envisagée par le RN se révèle plus ténu, avec 53 % d'approbation contre 47 % d'opposition, révélant des clivages politiques prononcés.

L'amende recueille ainsi 86 % d'opinions favorables chez les sympathisants du Rassemblement national et 69 % chez ceux des Républicains, tandis qu'elle ne convainc que 43 % des partisans de Renaissance, 24 % de ceux de La France insoumise, 29 % du Parti socialiste et 23 % des Écologistes.

Les obstacles juridiques majeurs

Sur le terrain du droit, les réserves s'accumulent contre une mesure que de nombreux constitutionnalistes jugent inapplicable. Anne-Charlène Bezzina, docteure en droit public, estime auprès de franceinfo qu'une telle interdiction
"n'est absolument pas crédible juridiquement"
, soulignant qu'elle heurterait la liberté de religion protégée tant par la Constitution que par la Convention européenne des droits de l'Homme.
De son côté, la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon a émis de sérieuses réserves sur la constitutionnalité et l'applicabilité concrète de la mesure, arguant qu'une telle interdiction devrait viser l'ensemble des signes religieux visibles et non le seul voile.

Un débat qui déborde des clivages traditionnels

La particularité de cette séquence réside dans le fait que les critiques ne proviennent pas exclusivement des rangs traditionnellement hostiles au RN.

Valérie Pécresse, présidente Les Républicains de la région Île-de-France, a qualifié la proposition de
"démagogique et impraticable"
au micro de franceinfo, tout en maintenant que le voile
"n'est pas un vêtement comme les autres"
.
Par ailleurs, la candidate écologiste Marine Tondelier a rappelé sur la même antenne que la laïcité impose avant tout
"la neutralité de l'État"
, précisant que
"ça n'a jamais été la police du vêtement dans l'espace public",
une distinction conforme à la jurisprudence du Conseil d'État qui réserve l'obligation de neutralité aux agents publics.
Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnalités politiques ont vivement dénoncé l'initiative du parti d'extrême droite. Jean-Luc Mélenchon l'a qualifiée d'
"ignoble"
et accusé le RN de
"déverser ses obsessions sexistes et islamophobes"
, tandis que Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale, a dénoncé une
"islamophobie désormais banalisée"
et promis de combattre la
"lèpre lepéniste"
.
Le député Antoine Léaument y a vu une
"mesure discriminatoire sans précédent"
et le financier Matthieu Pigasse a résumé sa position par une formule percutante :
"Pas la police des religions",
avant d'ajouter :
Le RN, c'est interdire, exclure, diviser.

L'argumentaire de Ségolène Royal et les hésitations internes

Dans le camp socialiste, Ségolène Royal a développé une argumentation plus large en évoquant les conséquences concrètes d'une telle interdiction.

Prenant l'exemple d'une mère voilée conduisant son enfant à l'école qui serait verbalisée dans la rue, elle a prédit des
"révoltes sociales dans les quartiers"
et une
"levée de boucliers"
dans certains pays arabes, estimant que la mesure pourrait pousser certaines jeunes femmes à revêtir le voile par protestation.
"Laissons les femmes tranquilles"
, a-t-elle martelé, défendant l'éducation et le respect du libre choix plutôt que l'interdiction, et assumant une comparaison controversée selon laquelle il valait mieux qu'une femme portant un foulard garde des enfants qu'un
"pédophile, pédocriminel".
Les hésitations ne se cantonnent d'ailleurs pas aux adversaires politiques du parti. Jordan Bardella avait lui-même exprimé des réserves sur la mesure lors d'un séminaire présidentiel organisé en avril, confiant à propos de l'interdiction du voile dans l'espace public :
"Je ne le sens pas"
, selon des révélations du Monde.
Ces doutes personnels n'ont toutefois pas conduit le parti à abandonner la proposition, qui demeure officiellement inscrite dans le projet de référendum sur l'islamisme, oscillant ainsi entre annonce spectaculaire et dispositif réellement praticable sans que ses promoteurs n'aient précisé les modalités concrètes de contrôle.

Pour rappel, le Rassemblement national a fait de la lutte contre l'immigration et des questions identitaires les piliers de sa stratégie électorale pour la présidentielle de 2027, cherchant à capitaliser sur des thèmes qui lui permettent de rassembler une partie de l'électorat de droite et du centre.


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