Lois d'exception antimusulmanes en France: un nouveau code de l'indigénat qui ne dit pas son nom ?

David Bizet
10:48, 25/08/2026, mardi
Yeni Şafak
Lois d'exception antimusulmanes en France: un nouveau code de l'indigénat qui ne dit pas son nom ?
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Les lois islamophobes en France s'inspirent en grande partie des lois coloniales appliquées sur les populations colonisées.

La France a voté en cinq ans une loi séparatisme, une circulaire d'assimilation et deux textes contre l'entrisme. Elle agrée aussi la formation des imams, choisit les représentants du culte et ferme des mosquées par arrêté. Ce mode de gouvernement rappelle l'administration coloniale de l'islam, du décret de 1907 au code de l'indigénat. Les musulmans de France restent citoyens en droit. Cependant, ils demeurent gouvernés par l'exception et sommés de prouver leur loyauté.

La France empile les textes visant l'islam. En cinq ans, une loi, plusieurs circulaires et deux textes parlementaires ont redessiné les contours de la vie associative et cultuelle musulmane. Le vocabulaire a changé. L'architecture, elle, ressemble à quelque chose de connu.

Ces
lois d'exception antimusulmanes
posent une question dérangeante. Reproduisent-elles la logique du code de l'indigénat, ce régime juridique séparé qui a maté les musulmans des colonies pendant soixante-dix ans ?
Le
code de l'indigénat
a disparu des textes en 1946. Pourtant, un observateur qui lirait le droit français d'aujourd'hui sans en connaître la date y retrouverait des mécanismes familiers.

Un culte administré par l'État. Des ministres du culte agréés, formés et surveillés. Des associations dissoutes par décret. Des lieux de prière fermés par le préfet. Une citoyenneté qu'il faut mériter, prouver, réactiver à chaque contrôle.

Ces lois d'exception antimusulmanes ne forment pas une série d'accidents. Elles composent un système. Historiens, juristes et sociologues en décrivent la généalogie depuis vingt ans, et cette généalogie est coloniale.

Ce n'est pas une simple thèse, mais un fait: les musulmans de France, dans leur immense majorité issus des territoires colonisés par la France, occupent aujourd'hui une position juridique et administrative qui rappelle celle des indigènes de l'Empire. Français en droit, suspects par défaut, gouvernés par l'administration plutôt que par la loi commune.

Le code de l'indigénat, matrice d'un droit à deux vitesses

Le dispositif naît dans le sillage de la conquête. Un arrêté du gouverneur général, daté du 9 février 1875, formalise les
"infractions spéciales de l'indigénat"
. La loi du 28 juin 1881 lui donne ensuite une base parlementaire.

Ce texte crée un droit pénal réservé. Il vise une population identifiée par sa religion et son origine, non par ses actes. Autrement dit, la République invente une catégorie juridique qui n'existe que pour les musulmans colonisés.

Les infractions relèvent souvent de la vie ordinaire. Circuler la nuit, quitter sa commune sans autorisation, retarder une déclaration de naissance, tenir des propos jugés offensants envers l'administration: tout cela devient punissable.

Réduire l'indigénat à l'Algérie serait une erreur d'histoire. Le régime a en réalité couvert la quasi-totalité de l'empire colonial français.

La Cochinchine l'adopte dès 1881, la Nouvelle-Calédonie et le Sénégal suivent en 1887.

L'extension se poursuit ensuite sans relâche. Annam-Tonkin et Polynésie en 1897, Cambodge en 1898, Madagascar et Mayotte en 1901, Afrique occidentale française en 1904, Afrique équatoriale française en 1910, Côte française des Somalis en 1912. Le Togo et le Cameroun, territoires sous mandat, ferment la marche en 1923 et 1924.

L'indigénat n'a donc pas visé les seuls musulmans. Kanaks, Malgaches, Vietnamiens, Dahoméens ou Congolais l'ont subi tout autant. Ce constat ne fragilise pas la comparaison avec les lois antimusulmanes. Il la renforce. En effet, l'indigénat était une technique de gouvernement, brevetée dans les colonies, transposable d'un territoire à l'autre, applicable à toute population que l'État jugeait insuffisamment assimilable.

En Algérie, la catégorie juridique d'indigène se confondait avec l'appartenance musulmane, au point qu'un converti au catholicisme non naturalisé restait un "indigène musulman". En AOF, le régime a frappé des populations massivement musulmanes, du Sénégal à la Mauritanie et au Niger.

Le texte de 1881 devait durer sept ans, le temps d'une
"pacification"
. Le Parlement le proroge pourtant sans discontinuer en 1888, 1890, 1897, 1904, 1907, 1914, 1920 et 1922. Le régime ne disparaît qu'entre 1944 et 1946.

Cette leçon vaut aujourd'hui. En effet, l'exception provisoire a une fâcheuse tendance à devenir la règle permanente quand il s'agit des musulmans.

Un administrateur qui juge, punit et ne rend pas de comptes

La procédure choque dès l'époque. L'administrateur cumule en effet les pouvoirs disciplinaire et judiciaire. Il constate, il qualifie, il sanctionne.

Aucun appel n'est prévu. De plus, l'inculpé supporte les frais de la procédure. Le juriste Olivier Le Cour Grandmaison parle d'une "
monstruosité juridique"
, formule empruntée aux commentateurs de la IIIe République eux-mêmes.
Les peines vont de l'amende à l'internement administratif, en passant par le séquestre collectif. Le surnom populaire du dispositif dit le reste:
"code matraque".

Ainsi, l'indigénat n'était pas d'abord une affaire de lois. C'était un pouvoir administratif discrétionnaire, exercé sur une population désignée, sans contrôle réel.

Aujourd'hui encore, l'administration française conserve une large marge d'appréciation face aux musulmans. Elle définit ses propres critères, par voie de circulaire, sans débat parlementaire. Le contrôle du juge existe, mais il arrive après la décision et suppose un recours. C'est pourquoi la pratique administrative fonctionne ici comme un laboratoire: elle expérimente, puis une loi islamophobe vient consacrer ce qui a déjà cours.

Un exemple concret, la loi dite sur le séparatisme prévoit d'utiliser l'urbanisme pour fermer des structures jugées problématiques. Or, cette mesure était appliquée dès les années 2010 dans certaines villes, avec le concours de la préfecture, alors même que cette mesure était illégale.

Jean Rottner, maire LR de Mulhouse (Haut-Rhin), lors de l'assemblée des maires de France en 2015 avait même "alerté" sur le sujet:
"Pour m'en prendre aux "islamistes", je n'ai que l'urbanisme. Et quand ils vont au tribunal, nous sommes rétoqués. Alors aidez-nous, faites une loi"
, avait plaidé l'ex-numéro 2 de LR en Alsace.

Aujourd'hui, avec la loi dite séparatisme, on peut fermer une mosquée qui dérange sous couvert d'uranisme.

La citoyenneté contre la foi

Le volet répressif ne suffit pas à comprendre le système. Il faut y ajouter le volet statutaire, plus insidieux encore.

Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 énonce une phrase restée célèbre. L'indigène musulman est français,
"néanmoins il continuera à être régi par la loi musulmane"
. Français, donc, mais pas citoyen.
L'accès à la citoyenneté existe en théorie. Cependant, il exige l'abandon du statut personnel, c'est-à-dire, dans les faits, une renonciation publique à la loi religieuse. La sociologue Emmanuelle Saada a décrit ce mécanisme comme une nationalité
"par degré".

Les résultats parlent d'eux-mêmes. Entre 1865 et 1875, 371 musulmans seulement obtiennent la citoyenneté française. De 1865 à 1937, le total atteint péniblement 2 488 personnes.

La comparaison achève la démonstration. Le décret Crémieux du 24 octobre 1870 naturalise collectivement les juifs d'Algérie. Les musulmans, eux, restent soumis à la procédure individuelle la plus contrôlée.

Contrôler les imams, vieux réflexe de l'État français

Le cœur du dispositif colonial ne fut pas seulement pénal. Il fut religieux. Dès les premiers mois de la conquête, en 1830, des arrêtés placent sous séquestre les biens habous, ces fondations religieuses qui finançaient mosquées, écoles et hôpitaux. Une estimation évoque la moitié des terres arables concernées.

L'administration passe ensuite à l'organisation du culte lui-même. Trois médersas sont créées en 1850 pour former imams, cadis et interprètes. Une circulaire du gouverneur général du 17 mai 1851 fixe un cadre au culte musulman, avec des établissements répertoriés et un personnel classé par catégories.

La fabrication d'un "islam officiel"

Après 1870, une Commission d'administration et de surveillance du culte musulman gère l'islam algérien pendant plus de trente ans. L'expression figure telle quelle dans les textes: administration et surveillance.

Les conséquences sont directes. Imams, muftis et cadis sont nommés et rémunérés par la puissance coloniale. Ils deviennent, selon la formule des historiens, les
"voix de la France"
dans les mosquées.

Le régime de l'indigénat vient compléter l'édifice. Adossé aux services de renseignement coloniaux, il légalise les interdits qui restreignent l'expression religieuse hors des lieux de culte agréés. Ainsi se construit un islam officiel, docile et sous tutelle.

1905: laïcité pour tous, sauf pour les musulmans

Un autre exemple de cette volonté de contrôle du culte chez les musulmans: la non-application de la laïcité dans les colonies. En effet, la laïcité impose à l'État de se retirer des affaires cultuelles. L'article 2 de la loi de 1905 l'énonce sans ambiguïté: la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.

L'État français ne s'est pas retiré du culte musulman. Il a fait l'inverse, et pour une raison précise: garder la main sur les musulmans.

Son article 43 prévoyait pourtant explicitement l'application de la loi "en Algérie et aux colonies". Le décret du 27 septembre 1907 en décide autrement. Il maintient les biens habous dans le domaine public et conserve le contrôle et le financement des imams par l'administration.

Un détail vaut démonstration. À Alger, des associations cultuelles musulmanes furent créées de toutes pièces, et l'une d'elles était dirigée par le secrétaire de la préfecture, comme l'a établi l'historien Sadek Sellam. La liberté de culte devenait une mise en scène administrative.

Rien n'a changé sur ce point. L'État s'insère toujours dans le culte musulman, en agréant la formation des imams, en désignant ses interlocuteurs et en fermant des lieux de prière par arrêté. Et il reproche dans le même temps aux musulmans leur manque de laïcité. C'est exactement l'inverse qui est vrai.

2024: la République recrute encore ses imams

Avançons de plus d'un siècle. Les instruments ont changé de nom, l'objectif est resté identique.

Depuis le 1er janvier 2024, aucun nouvel imam détaché par un État étranger ne peut exercer en France. Depuis le 1er avril de la même année, ceux qui étaient déjà présents ont perdu ce statut. Environ trois cents religieux envoyés par l'Algérie, le Maroc et la Türkiye étaient concernés.
80 ans après la fin de l'Indigénat, c'est encore l'Etat qui décide qui peut être imam ou pas.

L'État ne s'arrête pas au recrutement. Il investit la formation, comme durant la période coloniale. Le gouvernement développe des cursus conformes aux principes de la République et encourage le passage par un institut public d'islamologie.

L'interlocuteur du culte est lui aussi désigné d'en haut. Le
Forum de l'islam de France
a été mis en place par le ministère de l'Intérieur en 2022, après l'effacement du conseil représentatif précédent. Autrement dit, l'État choisit avec qui il parle de l'islam.

Prêches surveillés, mosquées fermées, imams expulsés

Le contrôle descend jusqu'à la chaire. Depuis 2015, plusieurs dizaines de lieux de culte musulmans ont été fermés par arrêté préfectoral, d'abord sous état d'urgence, puis sur le fondement du droit commun.

Les prédicateurs eux-mêmes sont visés. Le cas d'Hassan Iquioussen est resté emblématique: né à Denain, dans le Nord, mais de nationalité marocaine, il a fait l'objet d'un arrêté ministériel d'expulsion signé le 29 juillet 2022, validé par le Conseil d'État un mois plus tard.

Des dizaines d'imams jamais condamnés par la justice française ont subis des sorts similaires.

Un prêche, une conférence, une vidéo ancienne peuvent donc suffire à faire quitter le territoire à un homme né en France. Aucune condamnation pénale n'était intervenue dans ce dossier. Le parallèle s'impose de lui-même. En 1907, l'administration nommait les imams et surveillait leurs prêches.

En 2026, elle agrée leurs formations, choisit leurs représentants, ferme leurs mosquées et expulse ceux qui déplaisent. Le vocabulaire a changé, la tutelle demeure.

Lois d'exception antimusulmanes: l'arsenal français de 2004 à 2026

Revenons au présent. Trois lois structurent aujourd'hui le rapport de l'État français à la visibilité musulmane.

La
loi du 15 mars 2004 i
nterdit les signes religieux ostensibles à l'école publique. La loi du 11 octobre 2010 prohibe la dissimulation du visage dans l'espace public. La loi du 24 août 2021, dite loi séparatisme, encadre enfin les associations et les cultes.

Aucun de ces textes ne nomme l'islam. Chacun a pourtant été présenté, débattu et commenté à partir de lui. L'exposé des motifs de la loi de 2021 vise d'ailleurs explicitement "l'islamisme radical".

Le contrat d'engagement républicain, un serment à géométrie variable

La loi de 2021 impose un contrat d'engagement républicain à toute association demandant une subvention. Le décret du 31 décembre 2021 en précise le contenu.

Le monde associatif conteste l'outil depuis le premier jour. Sa rédaction ouverte laisse en effet une large marge d'interprétation aux préfets et aux collectivités. Dès lors, l'insécurité juridique frappe bien au-delà des seules structures musulmanes.

Le Sénat lui-même a dressé un bilan sévère. Sa commission des lois a publié en 2024 dix-huit recommandations, sous un titre sans équivoque: tout reste à faire.

Des dissolutions administratives en forte hausse

Le second levier est plus brutal. La loi élargit les motifs de dissolution d'association par décret, sans passage préalable devant un juge.

Les chiffres traduisent ce changement d'échelle. Une note de l'Assemblée nationale de janvier 2025 recense 23 dissolutions depuis septembre 2021, contre 29 pour toute la période 2012-2021.

Deux cas concentrent les critiques. Le
Collectif contre l'islamophobie en France
a été dissous par décret le 2 décembre 2020, décision validée par le Conseil d'État en septembre 2021. La
Coordination contre le racisme et l'islamophobie
a suivi le 20 octobre 2021.

Le parallèle avec 1881 s'arrête là où commence le recours. Le juge administratif reste saisissable, et il censure rarement. En revanche, la logique demeure: l'administration frappe d'abord, le contrôle vient ensuite.

Les préfectures face aux associations cultuelles

La loi de 2021 a également imposé un dépôt de dossier de "cultualité" avant le 30 juin 2023. Le rapport sénatorial de 2024 décrit une mise en œuvre chaotique.

Sa rapporteure évoque des situations aberrantes. Des ministres du culte auraient été convoqués par la police, d'autres invités à signer un contrat d'engagement républicain sans base légale. Sur environ 5 000 associations cultuelles recensées, 300 seulement relèvent du culte musulman.

Le même rapport conclut à un renforcement du sentiment de défiance chez les cultes. Ainsi, un texte censé rassurer a produit l'effet inverse.

2026: la surenchère législative sur "l'entrisme"

L'année en cours marque une accélération. Le mot d'ordre a changé: après le terrorisme, puis le séparatisme, l'exécutif cible désormais ce qu'il appelle l'entrisme.

Bruno Retailleau a déposé le 16 mars 2026 une proposition de loi "visant à lutter contre l'entrisme islamiste en France". Le Sénat l'a adoptée le 5 mai par 208 voix contre 124, avec 13 abstentions.

Le contenu élargit considérablement le champ répressif. Le texte crée un délit d'atteinte aux principes fondamentaux de la République. Il ajoute deux motifs de dissolution d'association, permet le gel des avoirs et facilite le blocage de projets de lieux de culte.

Deux textes concurrents, une même direction

Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé son propre projet de loi le 3 mai 2026. Il le décrit comme plus abouti juridiquement.

Son dispositif prévoit un huitième motif de dissolution associative, spécifiquement pour entrisme. Il vise aussi les structures installées à l'étranger, notamment celles qui se reconstituent hors de France après une dissolution.

Le ministre affirme que son texte ne cible pas seulement l'islam. Cependant, l'agenda politique dit autre chose: la séquence s'inscrit dans le prolongement direct du conseil de défense du 7 juillet 2025, consacré au bilan de la loi séparatisme.

Un rapport contesté au fondement de la séquence

Tout part d'un document de 73 pages. Commandé en 2024, remis à Bruno Retailleau, il est examiné en conseil de défense le 21 mai 2025 sous le titre
"Les Frères musulmans et l'islamisme politique en France".
Le rapport décrit un entrisme
"par le bas"
, surtout local, présenté comme une menace pour la cohésion nationale. Sa conclusion contient pourtant un aveu de taille. Aucun document récent n'y démontre une volonté d'établir un État islamique en France ou d'y appliquer la charia.

Plusieurs chercheurs contestent la grille de lecture. Le politiste Haoues Seniguer estime que les Frères musulmans français portent un islam conservateur inscrit dans la société civile, sans projet de transformation de la société. D'autres analystes pointent une méthodologie fragile et l'assimilation de pratiques culturelles à de l'extrémisme.

Des responsables musulmans dénoncent enfin la mécanique du soupçon. Le terme d'entrisme, rappellent-ils, a servi contre d'autres groupes avant eux. Il permet de suspecter tout engagement collectif, y compris parfaitement légal.

Ce projet aura suffit à montrer la matrice néocoloniale de l'exécutif français: le musulman ne peut ni se replier, ni intégrer les institution en tant que tel, sinon la matraque administrative est là.

Prouver qu'on est bien français: le retour de l'entretien d'assimilation

Le second front n'est pas législatif. Il est administratif, donc moins visible et souvent plus efficace.

Bruno Retailleau signe le 2 mai 2025 une circulaire sur la naturalisation. Il la présente trois jours plus tard depuis la préfecture du Val-de-Marne, en assumant le terme: c'est, dit-il,
"une circulaire d'assimilation".

Le message tient en une phrase. La naturalisation n'est pas un droit, mais une faveur souveraine de l'État. Devenir français, ajoute le ministre, doit se mériter.

Des critères durcis sur tous les plans

Le texte relève chaque exigence d'un cran. Le niveau de français passe de B1 à B2 au 1er janvier 2026. Un examen civique portant sur l'histoire et les valeurs de la République complète le dispositif.

L'insertion professionnelle devient un filtre lourd. Cinq années d'activité sont attendues, avec un contrat à durée indéterminée d'au moins un an ou vingt-quatre mois de contrats courts. Les ressources doivent en outre atteindre le niveau du SMIC.

L'entretien lui-même change de nature. La circulaire demande aux préfets une attention particulière à la laïcité et à l'égalité entre les femmes et les hommes. Autrement dit, l'agent évalue une adhésion intime, pas seulement un parcours.

L'écho de 1865

Le rapprochement historique s'impose ici avec force. En 1865, l'accès à la citoyenneté supposait un renoncement au statut personnel, donc à la loi religieuse.

En 2026, personne n'exige d'abjuration. Cependant,
l'entretien d'assimilation place le candidat en position de prouver que sa pratique religieuse ne fait pas obstacle à sa francité.
La charge de la preuve pèse toujours du même côté.
Ce déplacement produit une
citoyenneté conditionnelle
. De facto, des Français de confession musulmane, nés en France, se voient périodiquement sommés de démontrer leur loyauté. Le sociologue Abdellali Hajjat a documenté ce soupçon permanent dans ses travaux sur les naturalisations.

Les sciences sociales et le "problème musulman"

La recherche française a longtemps ignoré le sujet. Le livre d'Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, paru en 2013, a comblé ce vide.

Les deux sociologues définissent l'islamophobie comme un processus de racialisation appuyé sur l'appartenance, réelle ou supposée, à la religion musulmane. Cette définition déplace le débat. Elle ne parle plus de croyance, mais d'assignation.

Leur thèse centrale tient en peu de mots. Les élites françaises ont progressivement construit l'islam comme un problème public, et cette construction précède les mesures qui prétendent y répondre.

Le terme lui-même a une histoire française. Il apparaît au début du XXe siècle, en pleine période coloniale, sous la plume d'administrateurs et de savants confrontés aux musulmans de l'Empire. C'est pourquoi la continuité coloniale n'est pas une figure de style militante: elle est d'abord lexicale.

Islamophobie d'ambiance

Le débat juridique ne se déroule pas dans un salon. Il se déroule dans un pays où les agressions augmentent.

Le ministère de l'Intérieur a recensé 326 actes antimusulmans en 2025, soit une hausse de 88 % sur un an. Les agressions physiques, verbales et la haine en ligne représentent 64 % de ce total.

Deux assassinats ont marqué l'année. Aboubakar Cissé, 22 ans, a été tué le 25 avril 2025 dans la mosquée Khadidja de La Grand-Combe, dans le Gard, sous des insultes islamophobes. Hichem Miraoui a été abattu dans le Var quelques semaines plus tard.

Ces chiffres restent pourtant très en deçà de la réalité vécue. Une étude de l'Agence européenne des droits fondamentaux, menée dans treize pays, indique que la moitié des musulmans européens subit des discriminations au quotidien.

Un document de la commission des lois de l'Assemblée nationale le reconnaît explicitement. Il évoque une difficulté structurelle à recenser les actes islamophobes et une sous-déclaration révélatrice.

L'expression employée mérite d'être retenue:
l'islamophobie d'ambiance
. Elle ne produit pas de plainte, mais elle organise la vie quotidienne de millions de personnes.

Si aujourd'hui, les musulmans de France sont juridiquement des citoyens à part entière, dotés du droit de vote, ce qui se rejoue n'est pas le code de l'indigénat, mais sa logique: un régime dérogatoire, justifié par l'urgence, appliqué à une population désignée par sa religion, et reconduit indéfiniment.

Une citoyenneté sous condition

Que retenir de cette accumulation ? D'abord une méthode. Chaque texte se présente comme technique, limité, proportionné. L'ensemble, lui, dessine un régime particulier.

Ensuite un déplacement. La suspicion ne porte plus sur des actes, mais sur des appartenances et des intentions supposées. L'entrisme, par définition, se déduit de ce qui n'est pas visible.

Enfin une asymétrie. Le musulman français doit prouver sa loyauté ; les autres citoyens la reçoivent en héritage. Cette différence de traitement, même sans texte discriminatoire explicite, fabrique bien des citoyens de seconde zone.

L'histoire coloniale offre un avertissement précis. En 1881, un régime d'exception avait été voté pour sept ans. Il en a duré soixante-cinq. C'est pourquoi la question posée aujourd'hui n'est pas rhétorique: combien de temps la République acceptera-t-elle de gouverner une partie de ses citoyens par l'exception ?

Sources:
  • Journal officiel (lois du 28 juin 1881, du 15 mars 2004, du 11 octobre 2010 et du 24 août 2021)
  • Sénatus-consulte du 14 juillet 1865
  • Sénat (rapport de la commission des lois, 2024 ; scrutin du 5 mai 2026)
  • Assemblée nationale (note d'évaluation, janvier 2025 ; documents de la commission des lois)
  • Ministère de l'Intérieur (circulaire du 2 mai 2025 ; bilan des actes antireligieux 2025 ; rapport "Les Frères musulmans et l'islamisme politique en France", mai 2025)
  • Tribunal administratif de Paris (ordonnance de référé du 3 avril 2026)
  • Agence européenne des droits fondamentaux.
Travaux universitaires cités:
  • Olivier Le Cour Grandmaison,
    De l'indigénat. Anatomie d'un "monstre" juridique
    (Zones, 2010)
  • Sylvie Thénault,
    Violence ordinaire dans l'Algérie coloniale
    (Odile Jacob, 2012)
  • Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed,
    Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le "problème musulman"
    (La Découverte, 2013)
  • Emmanuelle Saada,
    "Une nationalité par degré"
    (PUF, 2005)
  • Isabelle Merle, sur le caractère dérogatoire de l'indigénat
  • Charles-Robert Ageron,
    Les Algériens musulmans et la France

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