Nadia Meziane: "Le RN pose la question, la gauche doit répondre"
15:46, 04/09/2026, vendredi
Yeni Şafak

David BizetNouvelle Aube
Nadia Meziane, fondatrice du collectif Lignes de Crêtes, lors d'un entretien sur l'interdiction du voile islamique en France.Dans un entretien exclusif à Nouvelle Aube, Nadia Meziane, fondatrice de Lignes de Crêtes, réagit au projet du RN d'interdire le voile dans l'espace public. Elle dénonce une indignation tardive, alors que les femmes voilées subissent déjà des discriminations à l'emploi, dans le sport et les loisirs. Elle interpelle directement Jean-Luc Mélenchon, dont le récent mea culpa sur le voile ne suffit pas, selon elle, sans engagement concret à abolir les lois jugées islamophobes.
La proposition du Rassemblement national de sanctionner le port du voile islamique dans l'espace public relance un débat brûlant. Nouvelle Aube a interrogé Nadia Meziane, fondatrice du collectif Lignes de Crêtes. Elle y voit une occasion manquée pour la gauche française.
L'entretien a été recueilli après la déclaration du député RN Jean-Philippe Tanguy. Celui-ci a annoncé fin août vouloir sanctionner le port du voile
"dans l'espace public"
par une amende. Jordan Bardella a ensuite évoqué un référendum sur "l'idéologie islamiste".
Une mobilisation politique jugée tardive
Nadia Meziane salue d'abord la réaction unanime de la classe politique face à cette annonce.
"Je suis très contente que l'ensemble de la classe politique, pour des raisons différentes, ait réagi"
, explique-t-elle. Elle rappelle toutefois un fait essentiel.Cette proposition n'a rien de nouveau. Elle figure en effet dans le programme du Front national, puis du Rassemblement national, depuis ses origines. Marine Le Pen la défendait déjà lors de sa première campagne présidentielle, en 2012.
Pour la militante, cette indignation soudaine pose problème.
"Ce qui est dommage, c'est que cette réaction n'existe pas au quotidien"
, regrette-t-elle. Elle cible directement la loi de 2004 sur les signes religieux à l'école. Selon elle, une large partie de la droite et de la gauche l'a votée, alors qu'elle "propose des choses tout à fait similaires".
Un accès à l'emploi déjà restreint pour les femmes voilées
Le débat sur l'espace public masque une réalité plus ancienne, remarque Nadia Meziane. Les femmes portant le hijab affrontent déjà de nombreuses barrières professionnelles. Ce périmètre ne cesse par ailleurs de s'élargir.
Au départ, l'interdiction ne concernait que le secteur public. La loi dite "séparatisme" a changé la donne. Désormais, certaines associations refusent d'employer des femmes voilées. Elles craignent en effet de perdre leurs financements publics.
Le secteur privé suit le même chemin. De plus en plus d'entreprises adoptent des règlements intérieurs qui excluent de fait les salariées voilées.
"Quand on cherche un emploi, la menace est toujours présente"
, résume Nadia Meziane. Ainsi, la précarité économique touche directement ces femmes, bien avant tout débat sur l'espace public.L'espace public, un terrain déjà largement encadré
Contrairement à l'argument du RN, l'espace public n'échappe pas à la loi, insiste Nadia Meziane. Elle cite un précédent concret. Depuis 2010, porter un masque dans la rue peut valoir une amende. Cette règle s'applique aussi, selon elle, au débat sur le voile.
Le sport reste un autre terrain fermé. Les compétitions officielles excluent souvent les tenues couvrantes. Les loisirs ne sont pas épargnés non plus.
"On part en vacances, on ne peut pas se baigner, même en payant, dans des parcs aquatiques"
, déplore-t-elle. Cette accumulation de restrictions dessine, pour elle, un quotidien déjà très contraint. Le débat sur une nouvelle loi arrive donc après des années de restrictions sectorielles.Le RN cible l'Islam
Nadia Meziane insiste sur un point de vocabulaire. Pour elle, le Rassemblement national ne vise pas uniquement les femmes en tant que telles. Le parti cible explicitement une religion.
"Le Rassemblement national pose la question et y répond : nous sommes dangereuses parce que nous portons le hijab"
, explique-t-elle. Selon elle, ce danger supposé tient au fait que le voile "représente l'islam"
. La militante y voit donc un projet d'exclusion religieuse assumé, et non une simple mesure vestimentaire.Cette lecture change la nature du débat politique. Répondre au RN suppose alors de défendre la liberté de culte elle-même. C'est précisément ce que Nadia Meziane attend de la gauche française.
L'appel lancé à Jean-Luc Mélenchon et à la gauche
La question posée par Nadia Meziane vise directement les partis progressistes. Selon elle, ils doivent
"assumer de changer de logiciel"
. Elle attend une position claire, et non plus des réponses ponctuelles à chaque polémique.Elle formule ainsi une question précise. Jean-Luc Mélenchon et les autres responsables de gauche sont-ils prêts à affirmer que
"l'islam est la deuxième religion de France"
? Pour Nadia Meziane, cela implique de défendre ses mosquées, ses écoles et ses associations, sans réserve.Ce débat intervient alors que Jean-Luc Mélenchon a lui-même reconnu, début septembre, une
"erreur terrible"
sur ses anciennes positions concernant le voile. Le chef de file de La France insoumise s'était opposé au port du hijab par le passé. Il évoquait alors un "signe de soumission patriarcale".
Nadia Meziane accueille ce mea culpa avec prudence.
"Dire ‘je regrette, ce fut une erreur terrible', c'est très bien, mais ce n'est pas ça qui va lui permettre de répondre"
, estime-t-elle. Elle attend des actes plutôt qu'un simple regret verbal.Abolir les lois islamophobes
Pour la fondatrice de Lignes de Crêtes, un aveu ne suffit pas. Il doit déboucher sur un engagement politique ferme. Elle propose une formule précise à Jean-Luc Mélenchon.
Selon elle, il devrait annoncer qu'il
"abolira l'ensemble des lois islamophobes"
une fois élu. Cet engagement reconnaîtrait, selon ses mots, que l'islam "a toute sa place dans la société française"
. C'est cette clarté qui, pour elle, ferait vraiment la différence face au Rassemblement national.Nadia Meziane dresse un constat sévère sur la mobilisation politique actuelle. Elle salue la réaction contre le RN, tout en dénonçant son caractère tardif et sélectif. Les restrictions au travail, dans le sport et les loisirs existaient en effet bien avant cette polémique.
La militante attend désormais des actes de la gauche française. Un simple regret sur le passé ne suffit pas, selon elle. Seul un engagement clair à abolir les lois jugées islamophobes marquerait, à ses yeux, une vraie rupture.
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