Le bilan de l'"America First" à l'épreuve des guerres en Ukraine et en Iran

Kadir Üstün
Kadir ÜstünAuteur Nouvelle Aube
08:43, 21/10/2026, mercredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Le bilan de l'"America First" à l'épreuve des guerres en Ukraine et en Iran
La politique actuellement menée par l'administration Trump en Ukraine peut être considérée comme l'incarnation même de l'idéologie
"America First" ("L'Amérique d'abord")
. Les principaux piliers de cette idéologie reposent sur la souveraineté nationale, le nationalisme économique et le protectionnisme, la réduction des charges assumées par les États-Unis dans le système international, la paix par la force, la retenue stratégique et le réalisme pragmatique.

Cependant, il est difficile d'affirmer que l'administration Trump reste fidèlement attachée à ces principes et les applique de manière cohérente et constante. La guerre contre l'Iran, en particulier, a montré que les idéaux de l'America First pouvaient être suspendus au profit d'Israël ou, à tout le moins, appliqués de manière sélective.

La guerre en Ukraine a également donné lieu à de nombreux revirements, mais Trump continue de faire passer le message selon lequel ce conflit n'est fondamentalement
"pas le problème de l'Amérique".

Il souhaitait également mettre rapidement fin à la guerre contre l'Iran par une victoire décisive, puis se retirer du conflit. Mais l'influence d'Israël sur la politique intérieure américaine rend difficile son désengagement.


Ukraine : une guerre qui ne concerne plus l'Amérique ?


Avant les élections de 2024, le discours nationaliste de Trump fondé sur l'America First avait posé avec force une question : pourquoi aidons-nous l'Ukraine alors que nous ne sommes même pas capables de protéger nos propres frontières ?

En s'attaquant aux ambitions de leadership mondial de Biden et à l'engagement des États-Unis dans des guerres
"stupides"
, cette idéologie, fondée sur la souveraineté nationale, avait promis de mettre fin aux conflits et de se concentrer sur la sécurité du pays.

Alors que Biden considérait l'aide américaine à l'Ukraine comme une question de survie pour la civilisation occidentale, Trump promettait de mettre fin à la guerre "en un jour" en négociant avec la Russie.

Il n'a pas tenu cette promesse, mais il a réussi à déconstruire l'idée selon laquelle cette guerre relevait, d'une manière ou d'une autre, de la responsabilité des États-Unis.

Conformément à sa conception du nationalisme économique et du protectionnisme, il a mené une guerre commerciale contre l'Europe tout en transférant aux Européens la responsabilité de l'aide à l'Ukraine.


Il a ainsi tenté de réduire les charges internationales assumées par les États-Unis, tout en poursuivant, de manière pragmatique, les ventes d'armes.

La guerre en Ukraine était désormais devenue celle de l'Europe, et l'Amérique de Trump cherchait à se positionner en dehors de ce conflit.

C'est également dans cette perspective que nous pouvons interpréter la récente décision de Washington de lever les sanctions contre la Russie.

Après avoir conclu avec Poutine un accord sur le diesel et l'essence afin de résoudre la crise énergétique, Trump est allé encore plus loin en suspendant les sanctions et les droits de douane supplémentaires imposés à la Russie.

En cherchant ainsi à atténuer la crise des prix de l'énergie à laquelle les États-Unis sont confrontés, l'administration ne semble guère se préoccuper de l'argument selon lequel ces mesures contribueraient au financement de l'effort de guerre russe.

Privilégiant les négociations directes et la diplomatie bilatérale aux institutions et aux normes internationales, Trump préfère rencontrer le dirigeant chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine pour conclure des accords.

La doctrine de la
"paix par la force",
qui repose sur l'idée que les États-Unis peuvent devenir plus puissants en privilégiant leurs propres intérêts et transformer cette puissance en instrument de paix, ne partage pas la conviction selon laquelle le renforcement de l'Ukraine pousserait la Russie à la table des négociations.

Guerre en Iran : retenue stratégique ou aveuglement stratégique ?


La guerre contre l'Iran constitue l'exemple le plus frappant des difficultés à appliquer de manière cohérente l'idéologie America First.

Pendant de nombreuses années, les administrations américaines ont résisté aux tentatives d'Israël d'entraîner directement les États-Unis dans une guerre, préférant maintenir une confrontation indirecte avec l'Iran.

Le virus Stuxnet, qui visait le programme nucléaire iranien, les assassinats de scientifiques ou encore l'élimination de Qassem Soleimani ont constitué les manifestations visibles d'une guerre souterraine longtemps menée au moyen d'opérations limitées.

Cette dynamique a changé lors du second mandat de Trump, avec l'entrée directe des États-Unis dans la guerre.

La volonté d'Israël de considérer les attaques du 7 octobre comme une occasion de mener une guerre régionale contre l'Iran a transformé le Moyen-Orient en brasier, tout en renforçant le désir de Trump de faire une démonstration de force.

Après l'opération contre Maduro, Trump pensait pouvoir vaincre rapidement l'Iran à son tour. Il n'a donc pas respecté le principe de retenue stratégique.

Netanyahu a réussi à convaincre Trump qu'une opération de "décapitation" du pouvoir iranien pourrait réussir. Il a également mené à bien des manœuvres destinées à placer Trump dans une situation où il n'aurait plus d'autre choix que d'entrer en guerre.

L'idéologie America First s'est ainsi heurtée de plein fouet, pour ainsi dire, à son aveuglement stratégique concernant Israël.

La guerre contre l'Iran, vivement critiquée par la propre base électorale de Trump et par ses soutiens dans les médias, ne résultait pas d'une stratégie conforme aux principes fondamentaux de l'America First.

Les conséquences inflationnistes de la crise énergétique provoquée par cette guerre n'ont apporté aucun bénéfice, ni du point de vue du nationalisme économique ni de celui de la réduction des charges et des responsabilités internationales des États-Unis.

Dès les premiers jours du conflit, Trump a évoqué la possibilité de parvenir à un accord avec l'Iran, signalant ainsi qu'il était prêt, par pragmatisme, à mettre fin à la guerre.


Mais il n'a pas pu, ou n'a pas su, empêcher les efforts d'Israël visant à faire échouer une paix rapide.

Bien que Trump ait tenté de justifier la guerre contre l'Iran par la question nucléaire, il n'a pas réussi à convaincre la population américaine que l'Iran représentait une menace directe pour les États-Unis.

Incapable de résoudre la crise du détroit d’Ormuz, Trump a également donné l'impression d'abandonner ses alliés arabes du Golfe, contribuant ainsi à affaiblir la crédibilité des États-Unis dans la région.

Pour une administration qui ne revendique aucun rôle de leadership international et affirme placer la sécurité de l'Amérique au premier rang de ses priorités, la protection de ses alliés régionaux ne constituait évidemment pas une priorité absolue.


En ce sens, on pourrait soutenir que l'administration a agi conformément à l'idéologie America First.

Cependant, l'image de faiblesse qu'elle renvoie en se retirant d'une guerre qu'elle a elle-même déclenchée, tout en laissant ses alliés face à l'Iran, est incompatible avec le principe de la
"paix par la force".

L'application sélective et incohérente des principes de l'America First par l'administration Trump se manifeste aussi bien dans sa politique envers l'Ukraine que dans sa gestion de la guerre contre l'Iran.

Bien entendu, les États ne sont pas tenus d'être cohérents et il est fréquent qu'ils adoptent simultanément des politiques contradictoires.
Mais dans le cas de l'administration Trump, on peut affirmer que l'idéologie America First est façonnée par les choix sélectifs de Trump en fonction des circonstances et par l'aveuglement stratégique des États-Unis concernant Israël.

Tout en s'opposant au rôle mondial de l'Amérique sans pour autant y renoncer complètement, l'idéologie America First continue d'envoyer des messages contradictoires au reste du monde.

Elle retarde également la transition vers un nouvel ordre international, tandis que le système mondial semble enfermé dans une équation qui ne peut être définie ni avec l'Amérique ni sans elle.

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