Le chemin du Nobel jusqu’à Gaza et l’immunité perdue d’IsraëlPar Yasin Aktay

09:08, 14/10/2026, mercredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Le chemin du Nobel jusqu’à Gaza et l’immunité perdue d’IsraëlPar Yasin Aktay

Lorsque nous évoquions, à l’occasion du troisième anniversaire du Déluge d’Al-Aqsa (nom donné par le Hamas à son opération du 7 octobre 2023), la nouvelle ère que cet événement a ouverte dans le monde, nous avions souligné que sa principale caractéristique ne résidait pas uniquement dans la transformation des équilibres politiques et militaires. Le véritable bouleversement concernait la remise en cause des hiérarchies morales imposées au monde, de cet ordre qui décide qui peut parler des droits humains, qui doit être considéré comme coupable et qui peut être reconnu comme victime.

L’un des signes les plus frappants de cette transformation est peut-être survenu seulement deux jours après cet anniversaire. Le prix Nobel de la paix 2026 a été décerné à la juriste sud-africaine Navi Pillay.

Je n’ai jamais accordé de véritable signification au prix Nobel de la paix. Depuis sa création, ses choix n’ont que rarement été guidés par une réelle préoccupation pour la paix ou les valeurs humaines universelles. Pour le reste, ils ont été entachés de considérations politiques qui leur sont propres. Toutefois, la signification du prix attribué à Navi Pillay tient au fait qu’il confirme un processus dont l’influence s’étend désormais jusqu’au Nobel lui-même. Pillay présidait en effet la commission internationale d’enquête des Nations unies qui avait conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza.

Certes, le Comité Nobel n’a pas expressément mentionné Gaza lorsqu’il a attribué le prix. Il a justifié sa décision par la contribution de Pillay au renforcement de la paix et du droit international. Mais c’est précisément ce choix qui donne au prix une portée encore plus large. Car ce que représente Pillay, avant même la défense d’une quelconque cause politique, c’est l’idée selon laquelle le droit doit être du côté de celui qui a raison, et non de celui qui détient la puissance.

La colère manifestée par Israël face à cette récompense révèle d’ailleurs, à elle seule, la portée politique de cette évolution.


De l’apartheid à Gaza, un combat pour la justice


Le parcours de Navi Pillay constitue, à lui seul, une sorte de condensé des luttes pour la justice de notre époque.

Elle est née en 1941 en Afrique du Sud, au sein d’une famille d’origine indienne confrontée à toutes les discriminations du régime d’apartheid. Après ses études de droit, elle a choisi d’exercer sa profession non pour se construire une existence privilégiée, mais pour combattre les discriminations.

Elle a participé à la défense de Nelson Mandela et d’autres militants opposés à l’apartheid. Elle a ensuite exercé les fonctions de juge et de présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda. Elle a également siégé à la Cour pénale internationale, avant d’accéder au poste de haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.

Son combat, commencé en Afrique du Sud contre la ségrégation raciale, s’est prolongé à travers le jugement des crimes de génocide commis au Rwanda, puis les enquêtes sur les accusations de génocide à Gaza.

Une remarquable continuité se dégage de ce parcours. Dans la conception du droit défendue par Pillay, ce n’est pas l’identité de la victime qui importe, mais la nature des actes qu’elle a subis. Quelles que soient sa race, sa religion ou sa nationalité, la vie et la dignité de chaque être humain méritent la même protection juridique.

N’est-ce pas précisément là toute l’ambition de l’universalité des droits humains ?

Mais Gaza a montré à quel point cette ambition était soumise à une épreuve redoutable.


Ce que révèle le rapport sur le génocide


Dans son rapport publié le 16 septembre 2025, la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies, présidée par Pillay, a conclu qu’Israël avait commis un génocide à Gaza.

La Commission a établi que quatre des cinq actes définis par la Convention de 1948 sur le génocide avaient été commis. Plus important encore, elle ne s’est pas limitée à examiner les actes eux-mêmes, mais a également évalué l’intention de destruction qui les sous-tendait.

Bien entendu, ce rapport ne constitue pas un jugement définitif rendu par une juridiction internationale. Il représente néanmoins les conclusions d’une enquête sérieuse et approfondie au regard du droit international. Ce rapport a porté l’un des coups les plus sévères à l’armure d’immunité morale dont Israël s’était entouré depuis des années.


La colère d’Israël face au Nobel


Après l’annonce du prix Nobel, Benyamin Netanyahu a affirmé que le Comité Nobel avait perdu sa boussole morale. Il a accusé Pillay de fabriquer des calomnies contre les Juifs. Le ministère israélien des Affaires étrangères a, quant à lui, soutenu que cette récompense légitimait les mensonges et la haine anti-israélienne. Il est même allé jusqu’à conclure sa déclaration par une référence à Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande nazie.

Associer à la propagande nazie une juriste qui a consacré sa vie à la lutte contre l’apartheid, au jugement des responsables du génocide rwandais et à la défense du droit international des droits humains, simplement parce qu’elle a enquêté sur les agissements d’Israël à Gaza, constitue en soi une manifestation de désarroi.

C’est là un exemple typique de la manière dont Israël perçoit jusqu’à l’examen de ses propres actes au regard du droit international comme une forme d’hostilité à son égard. Or, la raison d’être du droit international est précisément d’empêcher les États d’être les seuls et derniers juges de leurs propres actions.


Le Nobel peut-il restaurer la supériorité morale de l’Occident ébranlée à Gaza ?


Cette question dépasse largement le seul cas d’Israël. L’ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale a proclamé les droits humains, le droit international et la prévention du génocide comme les principes fondamentaux de sa légitimité. Ces principes constituent évidemment des acquis communs à toute l’humanité.
Cependant, l’application sélective qu’en font les puissances occidentales représente depuis longtemps l’une des contradictions majeures de cet ordre international.
En réalité, le choix du prix Nobel cette année peut aussi être interprété comme un réflexe visant précisément à restaurer ces valeurs ébranlées et à préserver la réputation ainsi que les ambitions du Nobel lui-même.

Le fait que les États-Unis aient annoncé de nouvelles sanctions contre la Cour pénale internationale le jour même où le prix Nobel de la paix était attribué à Pillay constitue également une coïncidence particulièrement significative, offrant au Nobel une nouvelle occasion de se repositionner.

D’un côté, une juriste récompensée pour sa défense du droit international. De l’autre, une superpuissance qui sanctionne une juridiction cherchant à faire appliquer ce même droit.

Dans sa décision, le Comité Nobel a particulièrement insisté sur les fortes pressions auxquelles l’ordre juridique international est soumis. Il a souligné que la substitution de la politique de puissance à la primauté du droit menaçait la paix mondiale.

Ce constat montre que la vérité révélée au monde par Gaza commence également à se refléter dans le discours des institutions internationales.


La dette que Gaza n’impose pas au monde


Dans mes chroniques du 7 octobre, j’avais insisté sur un point essentiel. Le peuple de Gaza ne transforme pas les persécutions qu’il subit en une dette morale infinie que le monde serait tenu de lui rembourser. Il ne fait pas de sa propre condition de victime une justification pour placer d’autres peuples sous sa domination. Au contraire, au milieu de toutes ces destructions, il interpelle la conscience commune de l’humanité.

Ce que Gaza montre au monde, c’est que la condition de victime ne doit pas nécessairement engendrer un nouveau droit à la domination.
Les persécutions subies par un peuple ne sauraient justifier que d’autres peuples soient soumis aux mêmes persécutions.
Le respect envers les victimes du prétendu Holocauste ne rend pas la vie des enfants de Gaza moins précieuse. Le droit qui condamne le génocide au Rwanda doit également enquêter avec la même rigueur sur les accusations de génocide à Gaza.

Le prix Nobel attribué à Pillay montre qu’un certain renouveau s’opère, au moins dans cette direction. Cette récompense ne constitue pas une décision de justice établissant la culpabilité d’Israël. Mais elle signifie que la présidente d’une commission d’enquête internationale ayant qualifié de génocide les agissements d’Israël à Gaza est honorée par le prix de la paix le plus prestigieux au monde, en reconnaissance de ses services rendus au droit international.

Cela revêt, en soi, une signification historique. La réaction d’Israël rend cette portée encore plus visible. Car ce qu’Israël conteste véritablement, ce n’est pas tant l’identité du lauréat d’un prix que la possibilité même de soumettre ses propres actes aux critères universels du droit.

C’est également l’une des principales caractéristiques de la nouvelle ère ouverte par le Déluge d’Al-Aqsa : les prétentions des puissants à bénéficier d’une immunité morale ne sont plus acceptées aussi facilement qu’auparavant.

Malgré le prix extrêmement lourd qu’elle a payé, Gaza pose désormais au monde des questions révélatrices auxquelles il n’est plus possible de se dérober. Les droits humains s’appliquent-ils réellement à tous ? Le droit international s’impose-t-il véritablement à tous les États ? La prévention du génocide consiste-t-elle uniquement à condamner les crimes du passé ou exige-t-elle également d’intervenir face à ceux qui se produisent aujourd’hui ?

Le prix Nobel de Navi Pillay montre que ces questions sont désormais posées au cœur même du débat mondial.

Ainsi, une autre dimension de l’horizon de liberté que Gaza a ouvert à l’humanité apparaît avec encore plus de netteté : la justice n’est pas une faveur que les puissants accordent aux autres, mais un principe universel devant lequel les détenteurs du pouvoir eux-mêmes doivent rendre des comptes.

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