Le droit peut plier, mais il ne rompt pas !

Ersin Çelik
Ersin ÇelikAuteur Nouvelle Aube
09:23, 14/10/2026, mercredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Le droit peut plier, mais il ne rompt pas !

Avez-vous vu les images filmées à l’entrée d’un établissement scolaire de Jalilabad, en Azerbaïdjan ? À l’entrée du collège, des jeunes filles portant le foulard sont expulsées de la cour, les unes après les autres. Les parents ne sont pas autorisés à entrer. Les enfants font leurs adieux à leurs camarades, les larmes aux yeux. Elles portent sur leurs épaules un poids indescriptible.

J’ai envoyé ces images à plusieurs personnes approchant la quarantaine. Elles les ont regardées en pleurant. Un ami m’a appelé et m’a confié :
"Jamais, lors d’un anniversaire du 28 février, je n’avais ressenti aussi profondément ce que nous avions vécu à l’époque."
À sa voix, j’ai senti qu’il se mordait les lèvres pendant notre conversation.

Car ces images ne nous sont pas étrangères. Il y a près de trente ans, les portes des établissements scolaires de Beyazıt, de Cerrahpaşa et de toutes les villes d’Anatolie avaient été fermées au nez des enfants de ce pays.

Il y a également une cruelle ironie dans cette situation. Notre consœur azerbaïdjanaise Sevil Nuriyeva, qui écrit dans le quotidien Türkiye, le rappelait hier :
"À l’époque où l’interdiction du foulard était appliquée en Türkiye, l’Azerbaïdjan était un pays où des étudiantes venues de Türkiye pouvaient poursuivre leurs études."

Le pays qui ouvrait autrefois ses portes à nos filles les ferme aujourd’hui à ses propres filles.

Avec l’amendement signé par le président Ilham Aliyev le 7 juillet, les principes de
"l’identité nationale et de la laïcité"
ont été intégrés aux fondements de l’enseignement général. Le 21 septembre, le Conseil des ministres a interdit les tenues portant atteinte à l’uniformité de l’habillement scolaire et celles
"non conformes au principe de laïcité"
. L’interdiction a ensuite été étendue aux enseignants.
Dans aucun des textes officiels ne figure le mot
"foulard"
. Là encore, cela nous rappelle quelque chose. Lors du processus du 28 février (intervention politico-militaire de 1997 en Türkiye, qui a notamment entraîné des restrictions sur le port du foulard), l’interdiction n’avait pas non plus été imposée par une loi, mais par des circulaires, des règlements vestimentaires, voire par la seule décision d’un directeur d’établissement ou d’un recteur d’université.

Mais que s’était-il passé à l’issue du processus du 28 février ?


PREMIÈREMENT
: Les jeunes filles ont été exclues des établissements scolaires. Des milliers d’entre elles ont abandonné leurs études, mais elles n’ont pas retiré leur foulard. Certaines ont porté des perruques, d’autres sont parties à l’étranger. L’interdiction a barré la route à toute une génération, mais cette même génération a dressé un mur infranchissable devant ceux qui l’imposaient.
DEUXIÈMEMENT
: Cette injustice s’est gravée dans la mémoire collective de la nation. Le processus dont on prétendait qu’il "durerait mille ans" a été balayé par les urnes en quelques années seulement.
TROISIÈMEMENT
: Les puissants de l’époque, qui avaient confisqué le droit à l’éducation et les perspectives professionnelles des croyants, ont disparu de la scène politique. Quel que soit leur âge, ils ont dû répondre de leurs actes devant la justice. Ils ont été publiquement déshonorés. Cette conception rigide de la laïcité a elle aussi perdu toute crédibilité.
Aujourd’hui, notre espace de fraternité historique et culturelle connaît à son tour un
"28 février de 2026".
Et depuis deux semaines, une tension qui ne dit pas son nom ne cesse de s’accentuer entre Ankara et Bakou.

Lorsque Netanyahu s’est exprimé à l’Assemblée générale des Nations unies, les représentants de nombreux pays ont quitté la salle. Celui de l’Azerbaïdjan est resté à sa place. Cette attitude a naturellement suscité des réactions en Türkiye.


Le foulard en Azerbaïdjan, au cœur des tensions entre Ankara et Bakou


Le discours ferme prononcé par Aliyev le 4 octobre, sans désigner aucun pays, a également fait couler beaucoup d’encre :
"Que chacun connaisse sa place, ne se mêle pas de nos affaires, ne mette pas son nez dans notre mode de vie et ne cherche pas à nous montrer la voie."
Selon les milieux proches de Bakou, ces propos visaient la Russie, l’Iran et les organisations religieuses radicales. Pourtant, le pays qui connaît le mieux
"cette voie"
, c’est la Türkiye, qui a vécu l’interdiction du foulard, en a payé le prix et a fini par résoudre ce problème.
Par la suite, le Conseil azerbaïdjanais des médias et de la diffusion a qualifié les publications en Türkiye de partisanes et réclamé des mesures à leur encontre. De son côté, l’agence de presse officielle APA a publié, le 6 octobre, un article affirmant que
"456 voyages de navires"
avaient été effectués entre la Türkiye et les ports israéliens, avant de le retirer. Il s’agissait en réalité d’une offensive informationnelle à caractère menaçant.
Les images diffusées sur les réseaux sociaux montrent pourtant qu’une oppression bien réelle sévit en Azerbaïdjan. Il est impossible de garder le silence sur ces événements en invoquant les
"affaires intérieures"
d’un pays. Personne ne critique donc qui que ce soit sans raison, ni ne cherche à le discréditer en "tombant dans le piège" des réseaux d’influence sur les réseaux sociaux
d’"autres États"
, comme certains le prétendent. Les faits sont là.

Posons alors la véritable question : qui aurait le plus intérêt à voir deux États frères et leurs peuples se dresser l’un contre l’autre ?


Le soutien militaire apporté au Karabakh, le pétrole obtenu, les partenariats dans les domaines de la défense et de la technologie... Tout le monde sait qu’Israël dispose d’un véritable
"registre de créances"
accumulées auprès de Bakou. Pour Tel-Aviv, qui voit d’un mauvais œil le renforcement de la Türkiye dans la région, l’apparition d’une fracture entre Ankara et Bakou revêt naturellement une importance capitale.
J’en suis conscient, l’équation du
"suspect habituel"
est complexe. Bakou fait porter la responsabilité de la crise à l’Iran, tandis que les revendications des jeunes filles voilées sont présentées dans les médias comme des initiatives
"formulées pour le compte de l’Iran".
Pourtant, la majorité de la population azerbaïdjanaise est elle-même chiite. Bien entendu, l’Iran se réjouirait également d’une rupture entre Ankara et Bakou. Mais ceux qui parlent de
"provocation"
doivent aussi répondre à cette question : qui tirerait le plus grand profit de ce chaos ?

Fait intéressant, une situation similaire s’est produite l’année dernière dans notre patrie sœur, la République turque de Chypre du Nord (RTCN). Lorsque le Conseil des ministres a ouvert la voie au port du foulard dans les lycées, un syndicat laïque d’enseignants a déclenché une grève et la Cour constitutionnelle a annulé la réglementation par trois voix contre deux.

Les méthodes diffèrent, mais elles aboutissent au même résultat. Dans les deux territoires frères les plus proches de la Türkiye, des controverses internes liées à l’habillement se transforment rapidement en ressentiments entre États et entre peuples. Peut-il s’agir d’une coïncidence ?

Par ailleurs, ces dernières années, les citoyens israéliens ont acquis massivement des biens immobiliers à Chypre. La presse chypriote grecque évoque environ 15 000 propriétaires israéliens. Les maisons que des sionistes ont acquises par des montages détournés dans la région du cap Karpaz, située sur le territoire de la RTCN à seulement 400 kilomètres à vol d’oiseau de Tel-Aviv, ont fait parler d’elles pendant plusieurs jours.


Derrière les tensions sur le foulard, la question de l’influence israélienne


En définitive, à un an d’intervalle, deux pays frères connaissent une montée des tensions autour du foulard, tandis que se dessine en arrière-plan la silhouette de la puissance politique et économique israélienne. Nul besoin d’être devin pour y voir une manœuvre visant à
"isoler la Türkiye".

Ankara aura naturellement des choses à dire à Bakou. Les devoirs qu’impose la fraternité l’exigent.

Nous aussi, nous devons avoir quelque chose à dire à ce peuple frère victime d’oppression et dont les droits sont bafoués : vous êtes désemparés. Vous vous sentez impuissants. Vous avez subi des pressions. Les jeunes filles, les mères et les enseignantes n’arrivent pas à comprendre ce qui leur arrive. Vous payez le prix de votre volonté de vivre votre foi et vous n’avez d’autre soutien que de vous accrocher à la corde d’Allah. Mais cela passera. Nous avons déjà traversé cette épreuve. Nous avons longtemps attendu devant les portes des établissements scolaires. Et nous avons appris une chose : un jour, ces mêmes portes se referment sur ceux qui les avaient fermées. Nous en sommes certains.

Car, mes frères et sœurs, le droit peut plier, mais il ne rompt pas !
Le titre original, en azéri, "Haqq nazilər, amma üzülməz!", signifie : "Car, mes frères et sœurs, le droit peut plier, mais il ne rompt pas !"
Fin de page
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