Nous n’en aurions pas eu connaissance si les médias grecs n’en avaient pas parlé. Le président du MIT (Service national de renseignement de Türkiye), İbrahim Kalın, a effectué une visite surprise à Athènes. Il a rencontré Themistoklis Demiris, le président du Service national de renseignement grec (EYP).
Le moment choisi pour cette visite est particulièrement remarquable. Il existe un cadre général concernant son contenu qui a été relayé par les médias. Nous allons en parler. Mais d’un autre côté… Il existe également des informations de coulisses qui n’ont pas été rapportées dans les médias et qui ont conduit ceux qui en ont eu connaissance à dire :
"Kalın a parlé clairement et sans détour".
Nous allons également les évoquer.Mais commençons par dresser brièvement le contexte dans lequel cette visite s’inscrit.
Les relations turco-grecques sont multidimensionnelles et connaissent des hauts et des bas en raison de la proximité entre les deux pays. Certains dossiers provoquent régulièrement des crises et restent sans solution. Parmi eux figurent la question du plateau continental en mer Égée, l’armement des îles, Chypre, la ligne FIR et les zones grises.
Les deux pays débattent de ces sujets depuis des années. Cependant, d’importants changements ont transformé la nature de ces discussions ces dernières années. Les relations se tendent. La raison réside dans les nouveaux développements que je vais présenter ci-dessous.
Les nouveaux équilibres en mer Égée et en Méditerranée orientale
Premièrement
. Il s’agit d’un problème structurel : avec la fin de la guerre froide, le cadre contraignant qui maintenait les relations turco-grecques dans une certaine trajectoire a disparu. Un nouvel ordre mondial et régional n’a pas encore été établi. Nous traversons une période de transition.Cette incertitude et les recherches de nouveau positionnement génèrent des tensions.
Deuxièmement
. La Grèce utilise fréquemment le "levier de l’Union européenne"
dans ses relations avec Türkiye. L’équilibre de l’UE "encourage"
Athènes.Troisièmement
. Les gisements d’hydrocarbures découverts en Méditerranée orientale constituent une nouvelle zone de tensions. Au cours de la dernière décennie, Türkiye a été confrontée à des tentatives d’encerclement par une coalition formée en Méditerranée orientale. Cette démarche a été contrariée par l’intervention d’Ankara en Libye.Quatrièmement
. Cette situation a entraîné des débats sur les zones économiques exclusives. Les approches maximalistes, comme les cartes de Séville préparées à l’initiative de la Grèce, ont conduit Ankara à formuler la doctrine de la Patrie bleue.Cinquièmement
. Pendant toute la guerre froide, la Grèce comme Türkiye dépendaient de l’extérieur pour leur défense. Les États-Unis maintenaient un équilibre dans leurs relations de défense avec ces deux pays. Il existait une symétrie entre les deux États.Türkiye a réduit sa dépendance extérieure grâce aux avancées réalisées dans son industrie de défense nationale, ce qui a créé une asymétrie.
Sixièmement
. L’intervention de la Russie en Ukraine a remis en cause l’acceptation internationale de "l’intangibilité des frontières"
. Athènes s’inquiète de cette évolution.Septièmement
. Türkiye concentre de plus en plus de puissance dans la région. Elle règle progressivement les dossiers problématiques hérités du passé (terrorisme du PKK, Syrie, Arménie, etc.) en utilisant simultanément des instruments de puissance dure et de puissance douce.Il ne reste alors que les dossiers liés à la Grèce, notamment Chypre et la mer Égée, auxquels Türkiye pourra consacrer son énergie.
Huitièmement
. Türkiye a trouvé un nouveau langage avec l’Occident. Les relations sont en train d’être réparées autour d’intérêts communs. Cette situation affaiblit le "levier occidental"
dont disposait la Grèce.Athènes est préoccupée par l’amélioration des relations entre Türkiye et l’Occident. Pour empoisonner ce climat, elle recourt à des déclarations susceptibles d’accroître les tensions et crée de nouveaux sujets de désaccord, comme les parcs marins.
Parallèlement, elle tente d’utiliser son influence diplomatique pour exclure Türkiye de tous les programmes susceptibles de soutenir sa défense (crédits SAFE, programme F-35, etc.).
Neuvièmement
. Athènes ne considère ni le parapluie sécuritaire de l’Union européenne ni celui de l’OTAN comme suffisants. C’est pourquoi elle est montée à bord du navire d’Israël.Tel-Aviv provoque Athènes. Il transforme la Grèce et la partie grecque de Chypre en bases contre Türkiye.
L’accord de défense aérienne Bouclier d’Achille, les tentatives visant à modifier le statut de Chypre, ainsi que les initiatives de la Grèce et de la partie grecque de Chypre au Parlement européen visant l’armée turque (il s’agit d’une réponse indirecte d’Israël aux objections de Türkiye concernant Gaza) font partie de cette démarche.
Le tableau est donc résumé ainsi. Malgré cela…
Ankara accueillait avec sang-froid toutes les déclarations grecques
"excessives ou contradictoires"
. Parce qu’elle voyait les efforts de la Grèce visant à "empoisonner le nouveau climat avec l’Occident"
, elle agissait avec prudence.Cependant, les tentatives visant à modifier le statu quo à Chypre en profitant de la crise iranienne ainsi que l’alliance établie avec Israël ont provoqué un froncement de sourcils à Ankara.
Dans ce contexte, la référence du président Erdoğan aux
"îles"
lors de son retour du Kirghizistan et son message selon lequel "l’Histoire est un excellent guide pour ceux qui savent en tirer des leçons"
sont particulièrement frappants.Les messages transmis à Athènes par İbrahim Kalın
C’est dans ce contexte que le président du MIT, Kalın, s’est rendu à Athènes. Selon les informations relayées dans la presse grecque puis dans les médias turcs concernant le contenu de la rencontre, les deux responsables du renseignement ont abordé les relations bilatérales ainsi que les questions régionales.
Les problèmes et les solutions possibles ont été discutés. Un accord a été trouvé pour renforcer la coopération étroite entre les services sur les questions bilatérales et régionales.
Voilà ce qui a été rapporté dans les médias.
Mais qu’est-ce qui n’a pas été rendu public ? Quels messages le président du MIT Kalın a-t-il transmis à Athènes ? Que disent les coulisses ? Je vais vous les transmettre…
Premièrement
. Türkiye souhaite maintenir son approche de bonne volonté et constructive dans ses relations avec la Grèce. Cependant, elle conservera une position ferme concernant ses droits et ses intérêts.Deuxièmement
. Türkiye souhaite développer les domaines de coopération entre les deux pays. Cependant, elle n’autorisera pas la création de faits accomplis par des démarches unilatérales en mer Égée et en Méditerranée orientale.Elle n’acceptera pas que le statu quo en mer Égée soit modifié par l’armement des îles.
Troisièmement
. La tentative de la Grèce de créer une nouvelle ligne de sécurité régionale à travers Israël constitue "une mauvaise voie".Quatrièmement
. Türkiye n’est pas une menace pour la Grèce. Cependant, tout en préservant sa bonne volonté, elle n’autorisera pas non plus les développements qui porteraient atteinte à ses droits et à ses intérêts.
