La mémoire d’une nation ne se conserve pas uniquement dans les archives et les documents officiels. Sa véritable mémoire perdure dans sa langue, sa littérature et ses récits. Rasim Özdenören, l’une des figures qui ont marqué de manière indélébile la littérature turque au cours du dernier demi-siècle, fut l’un des plus authentiques dépositaires de cette mémoire.


Disparu le 23 juillet 2022, Özdenören a laissé derrière lui non seulement des étagères remplies de nouvelles, de romans et d’essais, mais aussi une manière de penser, une posture et une philosophie littéraire profondément ancrées dans son propre héritage. Le connaître, c’est découvrir l’un des courants les plus féconds de notre histoire littéraire et intellectuelle récente.


Né le 20 mai 1940 à Maraş, Özdenören a suivi un parcours intimement lié à celui de son frère jumeau, le poète Alâeddin Özdenören. En raison de la carrière de fonctionnaire de son père, il a passé son enfance dans plusieurs villes d’Anatolie, notamment Maraş, Malatya et Tunceli. C’est toutefois à Maraş, pendant ses années de lycée, qu’eut lieu une rencontre véritablement déterminante : l’amitié qu’il noua avec Cahit Zarifoğlu et Erdem Bayazıt devint l’une des plus fécondes de la littérature turque.
Cette jeune génération, initiée au Büyük Doğu de Necip Fazıl, embrassa la littérature non comme une simple passion, mais comme une cause.

Özdenören obtint d’abord son diplôme à l’Institut de journalisme, puis à la Faculté de droit de l’Université d’Istanbul. Pendant un certain temps, il dirigea la rubrique artistique du journal Yeni İstiklal. Il travailla ensuite comme expert à l’Organisation de planification d’État, séjourna aux États-Unis pour y mener des recherches et occupa le poste de conseiller au ministère de la Culture. Pourtant, la bureaucratie n’a jamais éclipsé sa véritable identité : avant tout, il était écrivain.


Les lecteurs turcs le connaissent surtout comme l’un des membres éminents du cercle d’écrivains connu sous le nom des "Sept Beaux Hommes". Ce titre, tiré du recueil de poésie éponyme de
Cahit Zarifoğlu, désigne Sezai Karakoç, Nuri Pakdil, Cahit Zarifoğlu, Erdem Bayazıt, Mehmet Akif İnan, Alâeddin Özdenören et Rasim Özdenören.

Dès les années 1960, ces sept personnalités ont, de fait, fondé une véritable école de pensée à travers les revues auxquelles elles participaient. La revue Edebiyat, dont la publication débuta en 1969 sous la direction de Nuri Pakdil, ainsi que Mavera, fondée en 1976 par Özdenören avec des compagnons partageant les mêmes idées, n’étaient pas de simples périodiques. Elles devinrent des viviers où se formaient de jeunes écrivains et où s’enracinait une pensée locale et nationale.


À une époque où l’accès aux livres et aux revues était difficile, ces publications faisaient office d’école et de lieu de rencontre pour les jeunes lecteurs d’Anatolie.
Lorsque leurs vies furent par la suite adaptées en série télévisée sur TRT, ces hommes remarquables trouvèrent également une place dans le cœur des nouvelles générations. Özdenören était à la fois le maître conteur et l’intellectuel patient de ce cercle.

Un maître de la nouvelle turque


Son apport le plus durable à la littérature turque réside sans aucun doute dans ses nouvelles. Dès son premier ouvrage, Hastalar ve Işıklar (Les Malades et les Lumières), publié en 1967, il sut appliquer avec brio les techniques modernes de la nouvelle, notamment le flux de conscience, le monologue intérieur et le temps fragmenté, à l’univers intérieur des Anatoliens.


Dans des ouvrages tels que Çözülme (Désintégration), Çok Sesli Bir Ölüm (Une mort polyphonique), Çarpılmışlar (Les Frappés), Denize Açılan Kapı (La porte qui s’ouvre sur la mer) et Kuyu (Le puits), il dépeint des provinciaux emportés par la grande ville, des familles en voie de désintégration et des âmes prises entre tradition et modernité.

Ses personnages n’étaient pas des archétypes parfaits. C’étaient des êtres réels, ébranlés, trébuchants, mais toujours désireux de se relever. Özdenören avait lu Dostoïevski et Faulkner en profondeur. Pourtant, il savait transposer les techniques apprises auprès d’eux dans la langue et la sensibilité de cette terre.


Il considérait que la littérature ne devait pas proclamer bruyamment sa thèse, mais la donner à voir. Il n’a jamais sacrifié le récit au profit du slogan. Si La porte qui s’ouvre sur la mer lui valut en 1984 le prix du
"Conteur de l’année"
décerné par l’Union des écrivains turcs, son unique roman, L’homme qui cultive des roses (1979), est entré dans notre histoire littéraire comme un chef-d’œuvre.

L’histoire d’un homme qui se retire chez lui pour cultiver des roses face à un monde en pleine mutation constitue une métaphore inoubliable de la fidélité à ses racines et d’une résistance digne. À tel point qu’au fil du temps, le roman est devenu indissociable de son auteur. Özdenören fut lui-même surnommé
"L’homme qui cultive des roses".

Penser avec les concepts de sa propre civilisation


Mais Özdenören n’était pas seulement un conteur. Il fut également un penseur qui marqua profondément plusieurs générations. Dans des ouvrages tels que Essais sur la pensée musulmane, Croire à nouveau, Les matériaux de l’âme, Mots déroutants et Deux mondes, il explora avec persévérance une idée centrale : une civilisation ne peut survivre qu’en pensant selon ses propres termes.


Selon lui, la véritable perte de notre histoire récente réside dans le fait que nous avons commencé à penser à travers des concepts empruntés et que nous nous sommes habitués à interpréter notre propre monde à travers le prisme des autres. Ce diagnostic ne l’a pas conduit à une hostilité stérile envers l’Occident, mais à un appel à une reconstruction patiente, profonde et centrée sur l’éthique.


Famille, ville, éthique, civilisation... Quel que soit le sujet qu’il abordait, il ramenait toujours la question à ses racines et au monde intérieur de l’être humain. Il conserva cette même approche dans les chroniques qu’il rédigea pendant de nombreuses années : un style qui ne criait pas, ne s’abaissait pas à la polémique et invitait ses lecteurs à renouer avec les sources de leur propre civilisation.
Ce n’est pas un hasard si ces textes continuent aujourd’hui encore à faire l’objet d’études dans nos universités.

Cette œuvre, bien entendu, ne resta pas sans reconnaissance. Il reçut de nombreuses distinctions, de la Médaille du mérite de la Grande Assemblée nationale de Türkiye au Grand Prix présidentiel de la culture et des arts, qui lui fut décerné en 2015. Pourtant, sa véritable récompense résidait dans les écrivains qu’il avait contribué à former.


Dans les rédactions des revues, lors des séances de dédicaces et dans les salles de conférence, il accompagnait les jeunes écrivains. Il les écoutait, lisait leurs textes et les guidait sans jamais prendre quiconque de haut.
Aujourd’hui, d’innombrables personnalités issues de différents horizons de notre vie littéraire et intellectuelle, et qui perpétuent son héritage, se souviennent de lui avec affection et gratitude.

Il convient de se souvenir de Rasim Özdenören avec compassion après sa disparition. Pourtant, la véritable manière de lui rendre hommage consiste à lire ses œuvres et à les partager avec les autres. Car une nation se perd le jour où elle perd sa langue et son histoire.


Özdenören a consacré sa vie à enrichir cette langue et cette histoire. Ses nouvelles ont enrichi nos cœurs et ses essais, nos esprits. À l’image du héros de son roman, lui aussi, sans se laisser emporter par le tumulte, a patiemment cultivé sa propre rose. Le parfum de cette rose flotte encore aujourd’hui sur notre littérature.


Il est de notre devoir de transmettre ce précieux héritage aux générations futures et de toujours nous souvenir de
Rasim Özdenören
à la place qui lui revient, au premier rang de la littérature turque.
Fin de page
Le patrimoine de la Turquie. Groupe de médias international.

Bienvenue sur la source d'information qui façonne l’actualité en Turquie ! Avec son approche journalistique impartiale, dynamique et approfondie, Nouvelle Aube – Yeni Şafak offre à ses lecteurs bien plus que de simples actualités. Des sphères politiques et économiques à l’univers de la culture, de l’art et du sport, accédez instantanément à tout ce qui se passe en Turquie et dans le monde. Grâce à ses plateformes numériques, restez informé à tout moment, où que vous soyez. Suivez l’actualité avec Nouvelle Aube – Yeni Şafak !

Suivez nous sur les réseaux sociaux
Télécharger les applications mobiles

Emportez l’actualité partout avec vous ! Grâce aux applications mobiles de Nouvelle Aube – Yeni Şafak, accédez instantanément aux dernières nouvelles. De la politique à l’économie, du sport à la culture et aux arts, une vaste sélection de contenus est à portée de main ! Téléchargez l’application facilement sur vos appareils iOS, Android ou Huawei, et restez informé en temps réel, où que vous soyez. Téléchargez dès maintenant et ne manquez rien de ce qui se passe dans le monde !

Catégories
Albayrak Medya

Maltepe Mah. Fetih Cad. No:6 34010 Zeytinburnu/İstanbul, Türkiyeiletisim@yenisafak.com+90 212 467 6515

AVERTISSEMENT LEGAL

Le nom et le logo de BIST sont protégés par un « Certificat de Marque Déposée » et ne peuvent être utilisés, reproduits ou modifiés sans autorisation. Tous les droits d’auteur relatifs aux informations publiées sous le nom de BIST appartiennent entièrement à BIST et leur reproduction est interdite. Les données de marché sont fournies par iDealdata Technologies Financières S.A. Les données boursières de BIST sont affichées avec un délai de quinze minutes.

© Net Medya, tous droits réservés. 2026