17:58, 03/08/2026, lundi
Xénophobie: l’Afrique du Sud est-elle en train de s’isoler du continent ?
Longtemps présentée comme l’une des principales puissances politiques, économiques et diplomatiques du continent, l’Afrique du Sud voit aujourd’hui son image fragilisée par la recrudescence des violences visant les ressortissants étrangers. Agressions, intimidations, pillages et expulsions forcées alimentent un sentiment d’insécurité parmi les communautés immigrées, en particulier celles venues d’autres pays africains.
La situation ne relève plus seulement d’un problème intérieur. Elle provoque désormais des évacuations, suscite des réactions diplomatiques et nourrit une défiance croissante dans plusieurs opinions publiques africaines. Le Ghana, confronté à la vulnérabilité de ses ressortissants, poursuit ainsi leur rapatriement. Après le retour de plus de 900 personnes, Accra prévoit l’évacuation de 1 000 travailleurs supplémentaires.
Ces opérations révèlent l’ampleur d’un phénomène qui dépasse les violences ponctuelles. Plus de 160 000 étrangers, majoritairement originaires du continent africain, auraient été contraints de quitter l’Afrique du Sud au cours des derniers mois. Derrière ces départs se trouvent des familles désorganisées, des emplois abandonnés et des trajectoires migratoires brutalement interrompues.
Des évacuations qui révèlent une crise régionale
Face à cette situation, le président ghanéen John Mahama appelle l’Union africaine à se saisir du dossier. Accra estime que les autorités sud-africaines ne protègent pas suffisamment les étrangers vivant sur leur territoire.
Cette interpellation place Pretoria face à une contradiction politique majeure : comment défendre l’intégration africaine sur la scène internationale tout en étant accusée de ne pas garantir la sécurité des ressortissants africains sur son propre sol ?
L’Afrique du Sud occupe pourtant une place centrale dans les institutions continentales. Son poids économique, son influence diplomatique et son histoire de lutte contre l’apartheid lui ont longtemps conféré une autorité morale particulière. Le pays s’est régulièrement présenté comme un acteur de la solidarité africaine, du multilatéralisme et de la coopération Sud-Sud.
Mais cette image est aujourd’hui mise à l’épreuve. Lorsque les violences xénophobes se répètent sans réponse suffisamment visible, elles donnent l’impression d’un décalage entre le discours diplomatique de Pretoria et la réalité vécue par les immigrés africains.
Elles peuvent également tendre les relations avec les pays d’origine des victimes et pousser certains gouvernements à prendre des mesures de protection, d’évacuation ou de rapatriement.
Le phénomène s’inscrit aussi dans un contexte social difficile. Le chômage, les inégalités, la pauvreté urbaine et la concurrence autour des emplois et des services publics nourrissent les frustrations. Les étrangers deviennent alors des boucs émissaires faciles, accusés de prendre les emplois, de peser sur les infrastructures ou de contribuer à l’insécurité.
Pourtant, ces accusations généralisantes masquent les causes structurelles des difficultés économiques et sociales du pays. La xénophobie détourne l’attention des véritables responsabilités. Elle oppose des populations qui partagent souvent les mêmes conditions de précarité et transforme les migrants en responsables d’une situation qu’ils n’ont pas créée.
En laissant prospérer ce discours, l’Afrique du Sud risque d’affaiblir sa cohésion interne tout en détériorant ses relations avec le reste du continent.
Une fracture d’image visible jusque dans le sport
La défiance envers l’Afrique du Sud ne se limite plus aux chancelleries. Elle apparaît également dans les réactions populaires, notamment sur les réseaux sociaux et dans le domaine sportif.
Pendant la Coupe du monde 2026, certains supporters africains ont préféré soutenir le Mexique ou d’autres sélections plutôt que les Bafana Bafana. Ce choix peut sembler symbolique, mais il traduit une rupture émotionnelle plus profonde.
Les équipes africaines bénéficient habituellement d’un soutien transnational fondé sur l’idée d’une appartenance commune. Pourtant, plusieurs internautes ont estimé qu’ils ne pouvaient pas encourager, au nom de la fraternité continentale, un pays où des Africains sont pris pour cible en raison de leur nationalité.
Le football devient ainsi le reflet d’un malaise politique. Le recul du soutien aux Bafana Bafana montre que l’image d’un pays ne se construit pas uniquement par ses performances sportives, sa diplomatie ou sa puissance économique. Elle dépend aussi de la manière dont il traite les populations étrangères présentes sur son territoire.
Pour Pretoria, l’enjeu est donc autant intérieur que continental. Les autorités doivent protéger les victimes, poursuivre les auteurs de violences et combattre les discours qui présentent les immigrés comme une menace collective.
Une réponse limitée aux opérations de maintien de l’ordre ne suffira pas. Il faut également agir sur les causes sociales, améliorer l’accès à l’emploi et aux services publics, et rappeler que la pauvreté ne peut justifier la persécution de communautés étrangères.
L’Union africaine pourrait également jouer un rôle plus visible. Une médiation politique, un mécanisme de suivi ou une initiative continentale contre les violences xénophobes permettraient de rappeler que la libre circulation et l’intégration africaine ne peuvent progresser sans une protection effective des personnes.
L’Afrique du Sud se trouve aujourd’hui à un tournant. Elle peut laisser la xénophobie éroder son influence, isoler progressivement sa société et affaiblir son leadership continental. Elle peut aussi reconnaître la gravité de la situation et reconstruire la confiance par des mesures concrètes.
La question dépasse donc le seul avenir des migrants présents sur son territoire. Elle concerne la place que Pretoria souhaite encore occuper en Afrique. Un pays peut difficilement incarner la solidarité continentale s’il ne garantit pas la sécurité des Africains qui vivent, travaillent et contribuent à son économie.
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