18:10, 18/09/2026, vendredi
Violences policières et débat politique : vers une institutionnalisation du racisme ?
En France, les contrôles policiers touchent davantage certains groupes, notamment les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins. Les données du Défenseur des droits documentent cette surexposition et les différences dans le déroulement des contrôles. À l'approche de la présidentielle de 2027, le débat politique remet parallèlement au centre l'immigration, l'islam et le voile, notamment à travers les propositions du Rassemblement national. Cet article examine comment la répétition de représentations politiques et de pratiques institutionnelles peut contribuer à normaliser certaines formes de contrôle et interroge le phénomène d'institutionnalisation du racisme.
Une vidéo montre un jeune homme projeté violemment au sol par un policier. Sa tête percute le sol. Quelques jours plus tard, le jeune homme décède. Sa famille affirme ne pas avoir été informée de cet acte violent.
Cette séquence, à elle seule, ne permet évidemment pas de tirer des conclusions générales sur l’ensemble des forces de l’ordre. Mais elle prend une autre dimension lorsqu’elle est replacée dans un phénomène documenté depuis plusieurs années : la surexposition de certaines populations aux contrôles policiers et aux comportements discriminatoires.
Le sujet n’est donc plus seulement celui des "bavures". Il est celui de la répétition, de la normalisation et, potentiellement, de l’institutionnalisation de pratiques qui touchent davantage certaines catégories de la population.
En France, les données disponibles permettent de documenter cette asymétrie.
Selon l’enquête sur les relations entre police et population publiée en 2025 par le Défenseur des droits, les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d’avoir été contrôlés au cours des cinq années précédant l’enquête que le reste de la population. Leur risque d’avoir subi un contrôle "poussé" est douze fois supérieur.
L’enquête indique également que 39 % des personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines déclarent avoir été contrôlées au moins une fois au cours des cinq dernières années, contre 23 % des personnes perçues comme blanches exclusivement. Après prise en compte d'autres caractéristiques sociodémographiques, le risque de contrôle reste supérieur de 30 % pour les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines.
Le déroulement même des contrôles révèle également des différences. Parmi les personnes contrôlées, 30 % de celles perçues comme noires, arabes ou maghrébines déclarent des comportements inappropriés de la part des forces de sécurité, contre 15 % des personnes perçues comme blanches exclusivement.
Ces chiffres ne signifient pas que chaque policier agit de manière raciste, ni que chaque contrôle visant une personne noire, arabe ou maghrébine est discriminatoire.
Ils montrent autre chose: le profil racialement perçu d'une personne constitue statistiquement un facteur associé à son exposition aux contrôles policiers.
Et ce phénomène n'est pas nouveau.
Une enquête antérieure du Défenseur des droits avait déjà établi une surexposition spectaculaire des jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes. Dans l'étude publiée en 2017, 80 % des jeunes hommes correspondant à ce profil déclaraient avoir été contrôlés au cours des cinq années précédentes, contre 16 % du reste des personnes interrogées. À caractéristiques comparables, leur probabilité déclarée d'être contrôlés était vingt fois supérieure.
Autrement dit, le phénomène traverse les cycles politiques.
La question devient alors celle de son institutionnalisation.
Quand une représentation politique devient une pratique institutionnelle
L'institutionnalisation ne signifie pas nécessairement qu'une institution aurait officiellement adopté une doctrine raciste. Elle peut aussi désigner un processus plus diffus : lorsque des représentations, des catégories et des pratiques se répètent suffisamment pour produire des effets durables sur certains groupes.
Dans le cas des contrôles d'identité, un problème majeur tient précisément à leur traçabilité. Le Défenseur des droits rappelle qu'un contrôle ne donnant pas lieu à une procédure laisse souvent très peu de traces permettant d'en connaître les circonstances ou les motifs. Cette absence de données complique le contrôle des pratiques et leur évaluation.
La Cour des comptes et le Défenseur des droits ont également relevé des insuffisances concernant l'encadrement hiérarchique, le contrôle par les inspections générales et le parquet ainsi que la formation des agents, autant de facteurs susceptibles de favoriser des dérives dans les pratiques quotidiennes.
En avril 2025, le Défenseur des droits a par ailleurs publié une étude sur les pratiques de la police nationale en région parisienne. Elle décrit une politique d'"éviction d'indésirables" de l'espace public visant notamment des jeunes hommes précaires issus de l'immigration postcoloniale, principalement subsaharienne.
Le terme d'institutionnalisation prend alors un sens précis: il ne s'agit pas d'affirmer que tous les agents partagent les mêmes préjugés, mais de s'interroger sur la manière dont des pratiques répétées peuvent produire des effets discriminatoires même lorsque l'intention individuelle de chaque agent n'est pas établie.
Cette question devient particulièrement sensible dans le contexte politique actuel.
À quelques mois de la présidentielle de 2027, les thèmes de l'immigration, de l'islam, de la sécurité et du voile occupent une place importante dans le débat public.
Le Rassemblement national a notamment relancé en 2026 une proposition visant à interdire le port du voile islamique dans l'espace public. Le 30 août, le député RN Jean-Philippe Tanguy a déclaré que le parti entendait sanctionner le port du voile par une amende en cas d'arrivée au pouvoir.
La proposition a depuis suscité des divergences au sein du parti. Jordan Bardella a notamment défendu une approche différente, évoquant notamment les signes religieux ostensibles dans les bâtiments de la sphère publique, tandis que Marine Le Pen envisage une procédure référendaire pour permettre l'adoption de mesures plus larges.
Mais au-delà des modalités juridiques, cette séquence révèle une évolution importante du débat politique: le vêtement porté par une partie des femmes musulmanes devient lui-même un objet de politique pénale et de contrôle de l'espace public.
C'est ici que la notion de
"panique morale"
, développée par le sociologue Stanley Cohen, permet d'interroger le phénomène.Cohen décrit le mécanisme par lequel une société peut progressivement construire un groupe comme une menace pour ses valeurs ou sa sécurité. Le groupe devient alors un "folk devil", une figure sociale sur laquelle se concentrent certaines peurs collectives.
Le mécanisme repose notamment sur la répétition : un groupe est régulièrement associé à un problème, ce problème devient une priorité politique, les institutions sont appelées à agir, et les mesures prises peuvent à leur tour renforcer l'idée que le groupe constitue effectivement un problème particulier.
Ce cadre théorique ne permet pas de conclure que le Rassemblement national serait directement responsable des comportements de policiers. Il permet en revanche de poser une question sur l'environnement idéologique dans lequel ces pratiques prennent place.
Car les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ne sont pas seulement davantage contrôlés. Ils sont aussi davantage exposés à des comportements policiers jugés inappropriés. Et certaines femmes portant le voile sont désormais explicitement visées par des propositions politiques prévoyant des sanctions.
La question est donc moins celle d'une causalité simple entre discours et violences que celle d'une convergence possible entre représentations politiques, politiques publiques et pratiques institutionnelles.
Un discours qui désigne régulièrement les mêmes populations comme des problèmes de sécurité, d'identité ou d'ordre public peut-il contribuer à rendre certaines formes de contrôle plus acceptables ?
C'est une question qui dépasse le seul Rassemblement national. Elle concerne plus largement la responsabilité du débat public lorsqu'il construit durablement certaines catégories de citoyens comme des populations à surveiller, à contrôler ou à corriger.
Mais la séquence actuelle donne au sujet une actualité particulière.
À l'approche de 2027, le RN remet au premier plan des propositions visant explicitement l'islam et le voile. Dans le même temps, les institutions françaises continuent de documenter des discriminations dans les contrôles d'identité.
Ces deux phénomènes ne doivent pas être artificiellement confondus. Les données disponibles ne démontrent pas que les discours du RN causent directement les contrôles discriminatoires. Mais leur coexistence permet de poser une question politique majeure : que se passe-t-il lorsqu'une représentation d'un groupe comme problème social ou sécuritaire cesse d'être seulement un discours et commence à être traduite en règles, en contrôles et en sanctions ?
C'est précisément là que se situe l'enjeu de l'institutionnalisation.
Le racisme institutionnel ne suppose pas nécessairement une instruction explicite demandant de discriminer. Il peut aussi résulter de mécanismes répétés, de contrôles insuffisamment encadrés, d'une absence de traçabilité, de représentations persistantes et de politiques publiques qui produisent des effets disproportionnés sur certains groupes.
À l'approche de l'élection présidentielle de 2027, cette question mérite donc d'être posée frontalement : la France assiste-t-elle seulement à une multiplication de pratiques individuelles discriminatoires, ou à la consolidation d'un système dans lequel certaines populations sont progressivement davantage surveillées, contrôlées et désignées comme un problème ?
Les chiffres du Défenseur des droits établissent la persistance des disparités. Les débats politiques actuels montrent, eux, que certaines représentations restent au cœur de la compétition électorale. Entre les deux, reste à documenter précisément le rôle des institutions, des pratiques policières et des discours publics.
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