18:12, 18/08/2026, mardi
Masafer Yatta: l'armée israélienne démolit les maisons et comble les puits
Ce mardi 18 août, à Al-Fakheet (Masafer Yatta), au sud d'Hébron, l'armée israélienne a rasé les maisons en tôle de la famille Abu Sabha, dont une abritait cinq personnes, des bergeries, un enclos à moutons, et comblé deux puits de 150 et 300 mètres cubes. Selon l'agence Wafa, une femme âgée figure parmi les habitants chassés. Ce hameau appartient à une zone classée terrain de tir militaire en 1980, où un millier de Palestiniens vivent sous menace d'expulsion. Détruire l'eau, dans ce désert, revient à condamner ceux qui restent.
Au sud d'Hébron, dans le hameau d'Al-Fakheet, les bulldozers de l'armée israélienne n'ont pas seulement rasé des maisons ce mardi 18 août. Ils ont aussi comblé les puits. Dans une région désertique où l'eau se stocke litre après litre, c'est peut-être le geste le plus lourd de conséquences: celui qui rend la vie sur place tout simplement impossible.
Ce que les bulldozers ont détruit à Al-Fakheet
Selon l'agence palestinienne Wafa, qui cite le militant local Osama Makhamreh, les forces israéliennes ont démoli au matin plusieurs structures appartenant à la famille Abu Sabha. La maison en tôle de Yasser Ali Abu Sabha (quatre-vingts mètres carrés, deux pièces et une cuisine, où vivaient cinq personnes) a été abattue, avec deux remises, un enclos à moutons et un bloc sanitaire. Une pièce d'habitation appartenant à Younes Yasser Abu Sabha a connu le même sort.
Un peu plus loin, la maison de quarante mètres carrés de Fatima Khalil Abu Sabha, une femme âgée qui y vivait avec un proche, a également été rasée, ainsi qu'une bergerie.
Restent les puits. Les machines ont comblé une citerne de 150 mètres cubes appartenant à Yasser Abu Sabha et une seconde, de 300 mètres cubes, propriété d'Akram Sari Abu Sabha. Dans le désert des collines d'Hébron, où les communautés d'éleveurs dépendent de l'eau de pluie qu'elles parviennent à retenir, détruire un réservoir ne relève pas de la simple démolition d'un bâtiment. C'est retirer aux familles ce qui leur permet de rester sur leur terre.
Masafer Yatta, huit hameaux sous la menace d'expulsion
Al-Fakheet n'est pas un cas isolé. Le hameau fait partie de Masafer Yatta, un ensemble de communautés rurales palestiniennes des collines du sud d'Hébron, en Cisjordanie occupée. La zone est classée Area C, sous plein contrôle militaire et civil israélien.
Dans les années 1980, l'armée israélienne y a délimité un vaste périmètre (environ 30 000 dounams) qu'elle a désigné comme "zone de tir 918", un terrain d'entraînement militaire fermé. Depuis, les habitants vivent sous la menace permanente de l'éviction et de la démolition. Selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA), près de 1 150 personnes, dont 569 enfants, y résident encore. Deux villages, Sarura et Kharruba, ont déjà cessé d'exister après la destruction de leurs habitations.
Le tournant juridique est intervenu le 4 mai 2022 : la Cour suprême israélienne a jugé qu'aucun obstacle légal ne s'opposait à l'expulsion des résidents pour laisser place aux exercices militaires. Une décision qui, aux yeux de l'ONU et des organisations de défense des droits humains, expose un millier de Palestiniens à un transfert forcé, un terme que ces organisations emploient pour qualifier le déplacement contraint d'une population sous occupation.
La "zone de tir 918", un instrument de dépossession
"zone de tir 918"
, un instrument de dépossessionOfficiellement, la zone 918 répond à des "besoins d'entraînement". Les habitants, eux, contestent ce récit depuis quarante ans. Les villages de Masafer Yatta, rappellent-ils, précèdent la déclaration militaire des années 1980 ; certains sont antérieurs à la création même de l'État d'Israël.
En 2020, l'Institut israélien Akevot a rendu public le procès-verbal d'une réunion gouvernementale de 1981 au cours de laquelle Ariel Sharon, alors ministre de l'Agriculture, plaidait pour la création de zones d'entraînement dans les collines d'Hébron afin de restreindre "l'expansion des villageois arabes". Un document depuis versé au débat public comme au dossier judiciaire.
Le procédé s'inscrit dans un mécanisme plus large. Environ 20 % de la Cisjordanie a été classée en "zones de tir", ce qui concerne plus de 5 000 Palestiniens répartis dans une trentaine de communautés. Sur le terrain, le contraste est frappant: tandis que les habitations palestiniennes sont détruites au nom de la construction "illégale" et que les familles se voient interdire tout raccordement à l'eau ou à l'électricité, des colons israéliens ont établi plusieurs avant-postes sur les mêmes terres sans être inquiétés. Deux poids, deux mesures dans un même périmètre.
Sur le plan du droit international, la question dépasse le cas de Masafer Yatta. Dans son avis consultatif de juillet 2024, la Cour internationale de justice a estimé illégale la présence prolongée d'Israël dans les territoires palestiniens occupés et appelé à y mettre fin , un cadre qui fragilise la légitimité même de ces zones militaires établies sur un territoire occupé.
Une campagne de démolitions qui s'intensifie
La destruction d'Al-Fakheet s'ajoute à une série qui s'accélère depuis 2025. Ces dernières semaines, l'armée a multiplié les ordres de démolition dans la région, visant non seulement des habitations mais aussi des écoles: l'école de Khallet al-Daba', qui accueille douze élèves du primaire, a reçu un avis de destruction, le troisième signifié à un établissement scolaire de la zone en un seul mois selon le ministère palestinien de l'Éducation. En novembre 2025, dans le hameau voisin d'Umm al-Khair, les bulldozers avaient déjà démoli des maisons et des puits.
Pour la famille Abu Sabha, la scène de mardi n'a rien d'inédit. La communauté de Khirbet al-Fakheet figure parmi les plus exposées, enclavée au cœur même de la zone de tir. C'est là, et dans les hameaux alentour, qu'a été tourné No Other Land, le documentaire récompensé de l'Oscar du meilleur film documentaire en 2025, qui a porté à l'écran ce processus d'effacement lent et méthodique.
L'effacement, loin des caméras
Ces démolitions ne font presque jamais la une. Elles se répètent, mois après mois, dans un silence médiatique que l'attention portée à Gaza contribue à prolonger. Pourtant, la logique est la même partout: une maison rasée, une bergerie éventrée, un puits comblé, et une famille de plus contrainte de choisir entre le départ et la vie sous une tente, à côté des décombres.
À Al-Fakheet, ce mardi, l'armée israélienne a détruit des murs. En comblant les puits, elle a visé quelque chose de plus difficile à reconstruire : la possibilité même de rester.
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