Le sommet R4-E3 d’Istanbul vu par les trois superpuissances

08:50, 24/10/2026, samedi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Le sommet R4-E3 d’Istanbul vu par les trois superpuissances

Hier, le Groupe régional des quatre (R4), composé de la Türkiye, de l’Égypte, du Pakistan et de l’Arabie saoudite, et le Groupe européen des trois (E3), réunissant le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, se sont retrouvés à Istanbul.

Au moment où ces lignes étaient écrites, les ministres des Affaires étrangères des sept pays concernés, auxquels l’Italie s’est ensuite jointe, n’avaient encore publié ni communiqué final ni déclaration à la presse.

Mais notre sujet n’est justement pas ce qui s’est dit lors de cette rencontre. C’est ce qui n’a pas été dit…

Les références à Yalta, formulées à propos des tentatives de réunir les dirigeants chinois, américain et russe lors d’un "super-sommet", sont excessivement réductrices.

La ressemblance doit plutôt être considérée comme "visuelle".

Car lorsque vous utilisez la métaphore d’un "nouveau Yalta" (référence à la conférence de 1945 durant laquelle les dirigeants américain, britannique et soviétique ont discuté de l’organisation du monde d’après-guerre), vous sortez de votre "ancienne boîte à outils" un niveau à bulle pour mesurer les nouveaux équilibres.

Or, lorsque l’on cherche à comprendre pourquoi et comment ces puissances se rapprochent, ce sont d’abord les logiques propres à un "ordre multipolaire" qui apparaissent.

En somme, il est temps de le comprendre et de s’y habituer : notre "ancienne boîte à outils" n’existe plus.

Certains vont jusqu’à comprendre cela comme si "l’histoire n’existait plus". Surtout pas !

La formule simpliste selon laquelle "la domination occidentale touche à sa fin" renvoie en réalité à une transformation bien plus profonde, que nous pourrions qualifier de "nouvelle époque".

Et cette nouvelle époque exige une "nouvelle boîte à outils".

Si nous passons de la philosophie des relations internationales à la pratique diplomatique, comment devons-nous interpréter ce sommet ?

On affirme que les guerres en Ukraine et en Iran pourraient prendre fin à travers des négociations sur le partage des zones d’influence, sans même que les parties directement concernées aient leur mot à dire.

C’est possible.

À l’issue du sommet européen organisé la semaine dernière, le chancelier allemand a déclaré qu’aucune décision n’avait été prise concernant un nouveau soutien à Kiev.

C’est un message.


Les trois superpuissances face au déclin de l’influence européenne


Nous sommes entrés dans une période où, pour une grande partie de l’appareil politique américain, l’Ukraine et ses soutiens, autrement dit l’Europe occidentale, ne sont plus considérés comme des partenaires, mais comme des problèmes.

Cela signifie également que les pays qui apportent leur soutien à l’Ukraine et l’encouragent à poursuivre le combat perdront progressivement de leur influence.

Et ce, quels que soient les résultats des élections de novembre et quelle que soit la personne qui accédera à la présidence américaine en 2028.

Les partisans d’une ligne russophobe, convaincus qu’aucun compromis n’est possible tant que le Kremlin n’aura pas hissé le drapeau blanc, finiront par se réduire à de petits groupes d’influence.

La réunion de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC), évoquée comme lieu possible de ce sommet trilatéral, ainsi que le sommet du G20 aux États-Unis, auquel Trump, Poutine et Xi Jinping devraient également participer, pourraient consacrer cette réalité.

D’ailleurs, nous assistons tous à ce qui se passe actuellement.

En France, les manifestations étudiantes provoquent des remous à l’échelle du continent et continuent de s’étendre.

Macron a perdu le contrôle.

Les manifestations étudiantes à Bruxelles, les protestations de la "classe moyenne" au Portugal contre les difficultés d’accès au logement et les loyers, les mouvements de contestation en Italie allant jusqu’aux affrontements avec la police, les manifestations en Grèce contre la cherté de la vie et les mobilisations étudiantes en Albanie prennent de l’ampleur.

De la même manière que les États-Unis donnent la priorité au financement du génocide commis par Israël, les élites européennes consacrent l’argent des contribuables à la guerre en Ukraine et entreprennent de développer leurs industries de défense.

Tout cela semble avoir épuisé la confiance que des populations déjà confrontées à de lourdes difficultés économiques accordaient à leurs gouvernements.

Le scepticisme des électeurs européens envers l’Union européenne s’accentue, tout comme leur inclination à renouer des relations énergétiques et économiques avec la Russie.

C’est précisément pour cette raison que les efforts des États-Unis et des autres grandes puissances visant à rapprocher de nouveau l’Europe et la Russie, mais cette fois selon leurs propres conditions, prennent de l’ampleur en arrière-plan.

Bien entendu, nous avons longtemps considéré le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France comme des puissances presque équivalentes aux superpuissances, sans même parler du Canada, des Pays-Bas et d’autres pays.

Nous oublions ainsi qu’en réalité, ces États ne sont désormais plus que des "puissances moyennes".

C’est justement parce que nous restons prisonniers de notre ancienne boîte à outils.

Les "puissances moyennes" auxquelles le nouvel ordre mondial est censé offrir de grandes opportunités ne sont pas ces pays-là.

Leur stature avait été artificiellement amplifiée par les circonstances de l’ancien ordre mondial et par le contexte économique international.

Nous avons passé des décennies à contempler ces miroirs déformants de fête foraine.

C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle définition et d’une nouvelle classification des "puissances moyennes".

Si vous me demandez quels pays méritent réellement cette appellation, vous pouvez prendre la Türkiye comme point de référence.

À condition, bien entendu, qu’elle comprenne correctement cette "nouvelle époque" et sache la gérer.

Contrairement aux précédentes administrations américaines, l’administration Trump encourage l’élection de nouveaux dirigeants en Europe.

À tout le moins, elle ne cherche pas à l’empêcher.

Elle ne s’oppose pas non plus aux mouvements populaires.

Après les élections qui se succéderont au cours de l’année à venir, une nouvelle Europe, et peut-être même une nouvelle Union européenne, pourrait émerger.

Cette transformation pourrait reléguer les "puissances moyennes" européennes au rang d’États périphériques ou frontaliers.

Les critiques virulentes formulées par les dirigeants européens à l’encontre du récent succès de la Türkiye en Libye en constituent un bon exemple.

Ce sont les voix d’élites sur le départ.

Ou, pour le dire autrement, c’est la réaction de "puissances moyennes" européennes dépassées et vieillissantes, qui cherchent à prendre de haut une véritable puissance moyenne s’appuyant sur les nouvelles réalités géopolitiques, alors qu’elles ne sont plus à sa hauteur.

Encore une fois, c’est l’ancienne boîte à outils qui parle.

C’est cette habitude de regarder de haut la Türkiye, comme si elle attendait toujours son tour devant la porte de l’Union européenne, un tour qui ne viendra jamais.

Or, ni Ankara ni le peuple turc ne prêtent désormais attention aux insolences de l’Union européenne.


Le sommet R4-E3 et la nouvelle place de la Türkiye dans l’ordre mondial


Il ne faut pas confondre l’évolution des guerres en Ukraine et en Iran avec les conséquences mondiales qui découleront des relations entre les trois superpuissances.

Les premières ne constituent qu’une étape du processus.

En revanche, le fait que Washington accepte de s’asseoir à la table des négociations avec Moscou et Pékin revient à reconnaître qu’il ne peut plus gouverner le monde à lui seul, sans la Russie et la Chine.

C’est également ce qui explique pourquoi l’Europe n’est pas souhaitée à cette table et ne parvient pas à y trouver sa place.

La manière dont les États-Unis et la Russie considèrent l’Europe est parfaitement claire, et particulièrement froide.

L’Europe semble d’ailleurs l’avoir compris.

La Chine n’a pas encore arrêté de position définitif, mais les Chinois observent également des initiatives hostiles, comme les accords conclus par la France et l’Allemagne dans le secteur automobile pour freiner Pékin.

Les politiques menées dans notre région par les puissances moyennes européennes illustrent cette même réalité.

Lorsque les États-Unis manifestent leur désintérêt pour l’Arabie saoudite tandis que le Royaume-Uni fait décoller ses avions, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Lorsque le Canada établit un "partenariat stratégique" avec la Türkiye, c’est également de cela qu’il s’agit.

Voilà précisément la vision turque qui sous-tend la rencontre R4-E3 : tirer parti du poids désormais réduit des puissances moyennes européennes et du recul de la présence américaine dans la région pour établir, en plaçant la Türkiye au centre, un lien avec l’Orient à travers le Corridor central et l’Alliance de La Mecque.

La table des trois superpuissances compliquera cette approche sur certains dossiers et la facilitera sur d’autres.
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