La grande manœuvre en Libye et les nouveaux préparatifs contre la Türkiye

Yahya Bostan
Yahya BostanAuteur Nouvelle Aube
07:17, 23/10/2026, vendredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
La grande manœuvre en Libye et les nouveaux préparatifs contre la Türkiye
J'avais écrit ces derniers jours qu'une importante flotte aérienne israélienne s'était dirigée vers l'espace aérien iranien avant de faire demi-tour à la suite d'un changement de décision (voir ma chronique du 13 octobre,
"Pourquoi cette importante flotte d'attaque a-t-elle fait demi-tour en pleine nuit ?").

Il pouvait s'agir d'un vol destiné à tester les capacités de défense aérienne de l'Iran avant une offensive majeure.

Le 21 octobre, le site d'information Axios, qui entretient des liens étroits avec la Maison-Blanche et le gouvernement israélien, a révélé la suite de cette affaire :
"Des dizaines d'avions de combat ont effectué lundi un vol jusqu'à la frontière iranienne."

L'article soulignait que les appareils avaient fait demi-tour après s'être approchés de la frontière iranienne.

(Le vol que j'avais évoqué était le premier. Celui rapporté par Axios était un deuxième vol, auquel participait une flotte plus importante.)

Certains responsables américains ont confié à Axios :
"Israël espérait que les Iraniens ouvriraient le feu sur les avions. Ils auraient ainsi disposé d'un prétexte pour lancer une attaque contre l'Iran."

Les enjeux de l'accord de défense Badr


Ces événements montrent que le front principal en Iran connaît un nouveau regain de tension.

Les affrontements s'intensifient également sur le nouveau front ouvert au Yémen. Les Houthis frappent des aéroports et des installations énergétiques.

L'accord relatif à l'Alliance de La Mecque, qui devrait apporter un soutien défensif à l'Arabie saoudite, a été transmis à la Grande Assemblée nationale de Türkiye (TBMM). Une motion d'autorisation suivra ultérieurement.

Entre-temps, un événement inattendu s'est produit : une nouvelle alliance, ou forme de coopération, conçue dans l'esprit de recherche de solutions régionales aux problèmes régionaux, a vu le jour.

Les ministres de la Défense du Qatar, de l'Indonésie, du Pakistan et de la Türkiye ont signé à Doha le protocole d'accord Badr.

Il s'agit d'un accord de coopération dans l'industrie de défense. Les partenariats entre entreprises, le partage de savoir-faire technique, la production et l'approvisionnement seront au cœur de cette coopération. (Nous parlerons beaucoup plus des navires de guerre de fabrication turque dans la période à venir.)

Lorsque des pays s'engagent dans ce type de coopération, ils finissent également par harmoniser, dans une certaine mesure, leurs procédures et leurs activités de formation militaire.

Autrement dit, leurs armées communiquent davantage et se rapprochent.

C'est aussi ce qui fait l'importance de cet accord.


(À mon avis, l'Arabie saoudite se montre réticente à l'idée de voir le Qatar rejoindre l'Alliance de La Mecque. Mais le Qatar a lui aussi besoin de soutien. Je pense que le protocole d'accord Badr constitue une réponse à ce besoin.)


L'importance de la réunion R4-E3 à Istanbul


Un autre événement important doit être examiné à la lumière de ces développements : la réunion qui se tiendra aujourd'hui à Istanbul.

Les ministres des Affaires étrangères du Groupe régional des quatre (R4), composé de la Türkiye, de l'Arabie saoudite, de l'Égypte et du Pakistan, rencontreront ceux du Groupe européen des trois (E3), réunissant le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, sous l'égide du ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan.

(Le R4 continue d'exister parce que l'Égypte n'a pas encore rejoint l'Alliance de La Mecque. Lorsque ce sera le cas, le R4 n'aura plus de raison d'être. Ce qui compte ici n'est donc pas le R4, mais l'Alliance de La Mecque.)

Cette réunion montre qu'aux yeux des acteurs extérieurs à la région, le R4 et l'Alliance de La Mecque constitueront l'unique interlocuteur institutionnel multilatéral chargé de traiter les questions régionales.

Elle renforce ainsi le poids diplomatique et militaire de l'Alliance de La Mecque.

Mais elle permet également à la Türkiye d'utiliser cette alliance comme levier dans ses relations avec l'Europe.

Cette rencontre intervient dans un contexte où les institutions de l'Union européenne, ses 27 États membres, et même l'Égypte, critiquent vivement la Türkiye en raison des événements survenus en Libye.

Ils protestent, mais ils sont tout de même contraints de venir à Istanbul.

Je fais référence à la décision prise par la Chambre des représentants libyenne.

Celle-ci a approuvé à l'unanimité l'accord signé en 2019 entre la Türkiye et le gouvernement de Tripoli, qui délimite les zones économiques exclusives (ZEE) en Méditerranée.

Il s'agit d'un événement historique, pour deux raisons.


Méditerranée : plus rien ne sera comme avant


Premièrement.


L'accord de 2019 avait brutalement mis un terme aux tentatives de la Grèce, d'Israël, de la partie grecque de Chypre et d'autres acteurs visant à étouffer la Türkiye en Méditerranée.

L'accord était conclu et avait été notifié aux Nations unies.

Mais l'absence de ratification par la Chambre des représentants libyenne offrait à la Grèce une possibilité de contestation.

À l'époque, cette assemblée était sous le contrôle du général Khalifa Haftar, alors opposé à la Türkiye, ainsi que de l'Égypte.

Forte de cette situation, la Grèce affirmait :
"L'accord est invalide puisqu'il n'a pas été ratifié par le Parlement."

(Autrement dit, elle avait fait dépendre sa propre politique de la ratification par cette assemblée.)

Au cours des sept dernières années, la Türkiye a également développé ses relations avec l'est de la Libye.

Le général Haftar et son fils Saddam Haftar sont devenus des partenaires importants d'Ankara.

Et la Chambre des représentants a finalement ratifié l'accord.

Ainsi, le
"travail resté inachevé"
a été mené à son terme.

Désormais, les objections de la Grèce et de l'Union européenne n'ont plus aucune portée.

(Précisons que le directeur de l'Organisation nationale du renseignement turc, le MİT, İbrahim Kalın, a joué un rôle particulièrement important dans cette évolution. Le temps qu'il a consacré à ce dossier, ses nombreux déplacements en Libye, sa capacité à maintenir un équilibre délicat entre les parties et son aptitude à les convaincre ont largement contribué à faire aboutir le processus.)


Deuxièmement.


L'accord de 2019 avait été conclu à une période où certains acteurs tentaient de modifier le statu quo en Méditerranée orientale au détriment de la Türkiye. Il avait alors bouleversé leurs calculs.

La ratification de cet accord par la Chambre des représentants libyenne intervient, elle aussi, dans un contexte similaire.

Profitant de la guerre contre l'Iran et approfondissant son alliance avec Israël, la Grèce entreprenait des démarches visant à modifier le statu quo à Chypre ainsi qu'en mer Égée et en Méditerranée.

Elle cherchait à faire stationner des forces de pays tiers à Chypre et à installer des systèmes de défense sur les îles de la mer Égée.

Elle souhaitait également faire passer le câble électrique reliant la Crète, Chypre et Israël à travers le plateau continental turc sans obtenir d'autorisation écrite.

Avec la ratification de cet accord par la Libye, ces calculs ont une nouvelle fois été déjoués.


Attention, les tensions pourraient s'aggraver


Il faudra suivre attentivement les développements à venir.

Athènes, où les élections approchent, vient de subir une très lourde défaite stratégique.

Pour tenter d'en atténuer les conséquences, elle pourrait lancer des contre-mesures susceptibles de faire monter les tensions.

Deux dossiers pourraient notamment provoquer de nouvelles frictions.


Premièrement
, la question du câble électrique évoquée précédemment.

En réalité, des signes d'apaisement étaient apparus en coulisses sur ce dossier.

L'entreprise française avec laquelle Athènes a conclu un accord laissait entendre qu'elle était prête à notifier ses activités à la Türkiye.

Mais les événements survenus en Libye pourraient amener Athènes à changer d'avis.


Deuxièmement
, la question de la Crète.

La Grèce pourrait proclamer une extension à 12 milles marins au sud et à l'ouest de la Crète.

De telles initiatives feraient monter les tensions.

Les développements en Libye montrent qu'Athènes est sortie encore plus affaiblie de chacune de ses tentatives visant à restreindre la marge de manœuvre de la Türkiye.

La voie raisonnable consiste à dialoguer avec la Türkiye.

À procéder à un partage équitable.

Ankara est prête. Elle attend.

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