Moussa Hissein Moussa
17:41, 13/08/2026, jeudi

RDC: de l’uranium est-il exporté vers la Chine avec le cobalt ?

Une étude scientifique relance une question particulièrement sensible pour la République démocratique du Congo : de l’uranium naturel aurait-il quitté le territoire congolais pendant des années en étant mélangé au cobalt destiné notamment à la Chine ?

Selon les estimations avancées par une étude publiée dans Nature Communications, entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient ainsi quitté la RDC entre 2000 et 2024. Il ne s’agirait pas nécessairement d’exportations organisées sous la forme classique d’un commerce d’uranium, mais de quantités présentes dans les minerais de cobalt expédiés à l’étranger.

Cette hypothèse place au centre du débat l’un des principaux secteurs économiques de la RDC. Le pays occupe une position majeure dans l’approvisionnement mondial en cobalt, un minerai particulièrement recherché pour la fabrication de batteries et de nombreuses technologies liées à la transition énergétique.

Mais la présence simultanée de cobalt et d’uranium dans certaines zones minières congolaises pose désormais des questions sur la traçabilité des minerais, leur traitement et surtout le contrôle exercé avant leur exportation.

Comment l’uranium peut-il se retrouver dans le cobalt congolais?

L’explication avancée est d’abord géologique.

Dans le sud de la RDC, certaines formations rocheuses contiennent naturellement plusieurs minerais. Le cobalt peut ainsi se trouver dans des zones où de l’uranium est également présent.

Lors de l’extraction et du traitement du minerai, de faibles concentrations d’uranium peuvent donc accompagner le cobalt si les procédés industriels utilisés ne permettent pas de séparer totalement les différents éléments.

La présence d’uranium dans un chargement de cobalt ne signifie donc pas automatiquement qu’une entreprise a volontairement organisé une exportation clandestine d’uranium.

C’est précisément l’un des principaux arguments avancés par les autorités congolaises.

Kinshasa conteste l’idée selon laquelle le pays aurait secrètement exporté de l’uranium vers la Chine et affirme que la présence de cet élément dans certains minerais peut résulter de la composition naturelle des gisements.

Le gouvernement a néanmoins annoncé des analyses indépendantes afin de mieux établir les concentrations concernées et les conditions dans lesquelles ces minerais ont été exportés.

La question est d’autant plus importante que le commerce international de l’uranium n’est pas, en lui-même, interdit.

Plusieurs États produisent et exportent de l’uranium destiné notamment aux centrales nucléaires. Mais ce commerce est soumis à des règles particulières de déclaration, de contrôle et d’autorisation en raison du caractère stratégique et sensible de cette matière.

En RDC, l’uranium bénéficie en outre d’un statut particulier. Il fait partie des substances dont l’exploitation et la commercialisation ne peuvent pas être réalisées aussi librement que celles de nombreux autres minerais.

La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si de l’uranium était présent dans le cobalt exporté, mais également de déterminer dans quelles quantités, avec quel niveau de connaissance des entreprises concernées et sous quel contrôle des autorités compétentes.

À ce stade, les éléments présentés ne permettent pas d’établir qu’un trafic volontaire d’uranium aurait été organisé entre la RDC et la Chine.

Ils mettent cependant en lumière les difficultés de traçabilité auxquelles peut être confrontée une industrie minière aussi vaste et stratégique.

L’histoire nucléaire de la RDC ressurgit

La controverse possède également une forte dimension historique.

La RDC, alors Congo belge, a joué un rôle majeur dans les débuts de l’ère nucléaire.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la mine de Shinkolobwe, située dans l’actuelle province du Haut-Katanga, était connue pour la concentration exceptionnellement élevée en uranium de son minerai.

Une partie importante de l’uranium utilisé dans le cadre du projet Manhattan provenait de cette mine congolaise. Le projet Manhattan était le programme scientifique et militaire conduit par les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale pour développer les premières armes atomiques.

L’uranium congolais a notamment contribué aux matières utilisées pour produire la bombe atomique larguée sur Hiroshima le 6 août 1945.

La bombe larguée trois jours plus tard sur Nagasaki fonctionnait, elle, au plutonium. Ce plutonium avait été produit dans les réacteurs du projet Manhattan à partir d’uranium irradié, alors que l’uranium congolais faisait partie des importantes sources d’approvisionnement du programme américain.

Plus de huit décennies plus tard, la RDC se retrouve donc une nouvelle fois au cœur d’une discussion internationale concernant l’uranium.

Mais le contexte a profondément changé.

Aujourd’hui, c’est surtout le cobalt qui place le pays au centre des rivalités industrielles mondiales. Ce minerai est indispensable à de nombreuses chaînes de production, notamment dans l’industrie des batteries, de l’électronique et des véhicules électriques.

La Chine occupe parallèlement une place particulièrement importante dans la transformation des minerais et dans les chaînes mondiales liées aux batteries.

L’affaire dépasse donc largement la seule question d’une éventuelle présence d’uranium dans certains chargements.

Elle pose celle de la capacité des pays producteurs africains à connaître avec précision la composition des minerais qui quittent leur territoire, à contrôler leur valeur réelle et à assurer leur traçabilité jusqu’aux marchés internationaux.

Pour la RDC, l’enjeu est également économique. Lorsque plusieurs substances stratégiques sont présentes dans un même minerai, leur identification devient essentielle pour déterminer la valeur exacte des ressources extraites et éviter qu’un élément précieux ou sensible ne quitte le territoire sans être suffisamment comptabilisé.

L’étude ouvre ainsi un débat qui concerne autant la souveraineté économique que la sécurité et la gouvernance minière.

Pour l’instant, aucune preuve ne permet d’affirmer que la RDC aurait volontairement organisé un trafic clandestin d’uranium vers la Chine. La présence d’uranium pourrait résulter de la géologie particulière des gisements exploités.

Mais les quantités avancées par les chercheurs rendent la question difficile à ignorer.

Au-delà du cas congolais, cette controverse soulève finalement une interrogation plus large pour le continent : qui connaît réellement la nature, la quantité et la valeur de toutes les ressources stratégiques qui quittent chaque année les mines africaines ?

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