Ils disaient barrer la route à l'extrême droite, ils lui ont offert un boulevard

David Bizet
13:01, 27/08/2026, jeudiM: Mise à jour: 13:04, 27/08/2026, jeudi
Yeni Şafak
Ils disaient barrer la route à l'extrême droite, ils lui ont offert un boulevard
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De Hollande à Macron, comment les majorités censées faire barrage contre le RN ont adopté les mesures de l'extrême droite et lui ont ouvert la voie vers 2027. Analyse complète et détaillée.

Élus au nom du barrage contre l'extrême droite, François Hollande puis Emmanuel Macron ont repris une à une les mesures portées par celle-ci. Déchéance de nationalité, état d'urgence permanent, loi immigration votée avec le RN: la frontière a cédé. Le parti représente aujourd'hui le plus grand groupe parlementaire à l'Assemblée Nationale, gère des dizaines de mairies et domine les sondages pour 2027. Ses idées séduisent 42 % des Français. Même battu, il gouvernera par procuration.

Depuis 2002, la France vote contre l'extrême droite. Elle ne vote presque jamais pour un projet. François Hollande en 2012, puis Emmanuel Macron en 2017 et en 2022, ont tous bâti leur légitimité sur cette promesse: faire barrage au Rassemblement National.

Vingt-quatre ans plus tard, le bilan est accablant. Le Rassemblement national est le premier parti à l'Assemblée nationale, il compte des dizaines de mairies, et il domine les sondages pour 2027. Surtout, ses idées sont devenues le socle du débat public français.

La question n'est donc plus de savoir si l'extrême droite arrivera au pouvoir. Elle est de savoir si elle a besoin d'y arriver.

La France est-elle déjà d'extrême droite ?

Les chiffres racontent une bascule. En janvier 2026, le baromètre annuel de l'institut Verian a mesuré un record historique. 42 % des Français se déclarent en accord avec les idées défendues par le RN, soit treize points de plus qu'en 2022.

Le même sondage éclaire un second basculement. 44 % des personnes interrogées considèrent désormais le RN comme un parti capable de participer à un gouvernement, et non plus seulement comme une force protestataire.

Ce n'est plus une percée. C'est une normalisation achevée. Par ailleurs, elle s'est construite sous des majorités qui prétendaient l'empêcher.

Une question s'impose alors. Où l'extrême droite se trouve-t-elle exactement aujourd'hui ? La réponse tient en un mot: partout.

Le RN dans toutes les assemblées élues

Commençons par le sommet. Le RN et ses alliés dépassent les 130 sièges à l'
Assemblée nationale
(RN: 122 députés, UDR: 17 députés). Ils forment le premier groupe d'opposition depuis 2024.
Le parti pèse par ailleurs à Bruxelles. Ses trente eurodéputés élus en 2024 dominent le groupe des
Patriotes pour l'Europe
. Ce groupe siège désormais parmi les plus étoffés du Parlement européen.

De plus, l'échelon régional est acquis depuis longtemps. Le RN dispose de 122 élus répartis dans tous les conseils régionaux métropolitains. Il y siège sans interruption depuis 2015.

Restait l'échelon communal. Les municipales de mars 2026 ont réglé cette dernière question et le parti de Marine Le Pen administre désormais 70 mairies.

Les corps intermédiaires ont cédé

Le monde agricole a basculé avant les urnes nationales. Aux élections des
chambres d'agriculture
de janvier 2025, la
Coordination rurale
a frôlé les 30 % des voix. Le syndicat, classé à droite et souvent qualifié de proche de l'extrême droite, a pris la tête d'une dizaine de chambres départementales.

Ce résultat n'a pourtant rien d'anecdotique. Les chambres d'agriculture répartissent des financements publics, forment les exploitants et parlent au nom de la profession. Autrement dit, une organisation contestataire est devenue une institution.

L'affinité politique est en effet documentée. Selon le
Cevipof
, 47 % des agriculteurs proches de la Coordination rurale comptaient voter RN avant les européennes de 2024. Le chiffre tombait à 24 % chez les proches de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs.

La fonction publique n'est plus un rempart

L'administration passait pour un bastion républicain. Cette époque est pourtant révolue. Une note du Cevipof publiée en 2024 le formule sans détour: le vote des fonctionnaires se différencie de moins en moins de celui des salariés du privé.

Or le clivage interne est social, pas statutaire. Les agents de catégorie C votent bien davantage pour le RN que les cadres des trois fonctions publiques. Le diplôme et le revenu pèsent plus lourd que l'appartenance à l'État.

Les
forces de sécurité
concentrent les taux les plus élevés. Les enquêtes se succèdent depuis 2017 et convergent, malgré des échantillons parfois réduits. Elles situent le vote d'extrême droite bien au-dessus de la moyenne nationale dans la police et la gendarmerie.
Les affaires judiciaires prolongent ainsi ce constat. Plusieurs dossiers de
terrorisme d'ultradroite
instruits ces dernières années impliquent des militaires, d'anciens militaires ou des policiers. Cependant, aucune politique publique de détection n'a été bâtie dans ces corps.

Police, armée, haute administration: les passerelles s'ouvrent

Le syndicalisme policier fournit un autre point d'appui. Des structures minoritaires, comme
France Police
, revendiquent depuis des années une proximité avec l'extrême droite. Les organisations majoritaires, elles, ont durci leur ligne sans franchir ce pas.
Les carrières individuelles disent le reste. En 2024, le RN a fait élire au Parlement européen
Matthieu Valet
, ancien porte-parole du syndicat indépendant des commissaires de police. Le passage du syndicalisme professionnel à la représentation politique s'est fait sans obstacle.
La haute fonction publique a suivi le même chemin.
Fabrice Leggeri
, ancien directeur exécutif de l'agence européenne Frontex, siège lui aussi comme eurodéputé RN depuis 2024. Un haut fonctionnaire européen a donc rejoint le parti qu'il était censé servir à distance.
L'institution militaire a connu son propre épisode. En avril 2021, une tribune signée par des généraux à la retraite paraissait dans
Valeurs actuelles
et évoquait un risque de guerre civile. Des milliers de militaires, actifs ou retraités, avaient relayé le texte.

L'échelon local complète désormais ce tableau. Les maires RN élus en mars 2026 siègent dans les intercommunalités. Ils entrent aussi dans les associations d'élus, où se négocient les budgets et les normes.

Le syndicalisme salarié n'échappe pas au mouvement

Le monde du travail organisé résiste mal, lui aussi. Aux européennes de 2024, la liste
RN est arrivée largement en tête chez les sympathisants de Force ouvrière
, avec 34 % des voix.

Cependant, la progression touche même les organisations les plus hostiles au RN. Chez les proches de la CGT, la liste RN a recueilli 24 % des suffrages. Chez les proches de la CFDT, elle a atteint 22 %, contre 7 % seulement en 2017.

Les appareils syndicaux appellent pourtant à faire barrage à chaque scrutin. Leurs consignes ne suivent plus. En effet, la base militante s'est détachée des directions sur cette question précise.

Un autre chiffre aggrave enfin le tableau. Seuls 7 % à 8 % des salariés français sont syndiqués. Le contre-pouvoir censé freiner l'extrême droite dans les entreprises n'existe donc presque plus.

L'université, laboratoire de l'implantation

L'extrême droite avance aussi sur les campus. Deux organisations s'y disputent le terrain:
l'UNI
, ancrée à la droite dure, et la
Cocarde étudiante
, ouvertement nationaliste.
Les
élections aux conseils d'administration des Crous
mesurent cette poussée. En 2024, l'UNI a recueilli 11,27 % des voix et la Cocarde 5,77 %. Dans plusieurs académies, les deux listes réunies approchaient les 20 %.

Le scrutin de février 2026 confirme l'enracinement, sans raz-de-marée. La Cocarde s'est présentée dans davantage d'académies. Cependant, elle a reculé à Grenoble et à Montpellier, et n'a obtenu aucun siège à Lyon, à Marseille ou en Normandie.

Le mouvement mérite pourtant d'être suivi. Ces organisations forment des cadres, occupent les instances et testent leurs thèmes. La préférence nationale dans l'attribution des logements Crous fait ainsi partie de leurs revendications assumées.

Le premier parti des classes populaires

C'est en revanche la mutation la plus profonde. Selon Ipsos, en juin 2024,
les ouvriers ont voté à 57 % pour le RN
et ses alliés au premier tour des législatives. Les employés ont suivi derrière, à 44 %.

Les autres marqueurs sociaux racontent la même histoire. Le RN atteignait 49 % chez les non-bacheliers, 40 % chez les chômeurs et 38 % chez les personnes gagnant moins de 1 250 euros par mois.

La géographie complète enfin le portrait. Les communes de moins de 2 000 habitants ont voté à 40 % pour le RN. La France périphérique, celle des services publics fermés, constitue son socle.

Un vote qui a quitté sa base d'origine

L'essentiel se joue pourtant ailleurs. Entre 2022 et 2024, le RN a conquis des électorats qui lui échappaient totalement.

Les chiffres d'Ipsos sont en effet éloquents. Le vote RN est passé de 12 % à 31 % chez les retraités. Il a bondi de 17 % à 32 % chez les femmes, et de 18 % à 32 % chez les moins de 35 ans.

Par ailleurs, la bourgeoisie s'entrouvre à son tour. Le vote RN a doublé chez les cadres, de 11 % à 22 %. De plus, il a atteint 32 % dans la tranche supérieure de revenus, contre 15 % deux ans plus tôt. Dans les grandes villes, il est passé de 13 % à 28 %.

Un parti présent dans les tous les cercles de pouvoirs, qui imbibe tous les corps intermédiaires, la fonction publique, et qui progresse simultanément de la sorte chez les ouvriers, les retraités, les femmes, les jeunes et les cadres ne fait plus une percée. Il construit une majorité sociale dans la durée.

Le barrage comme seul programme

Face à cette marée, un "front républicain" s'est constitué. Il fonctionne encore, à court terme. En juin 2024, après la dissolution surprise de l'Assemblée nationale, des centaines de désistements ont privé le RN de la majorité absolue. Le procédé a sauvé un tour de scrutin.

Mais en revanche il ne produit aucune politique. "Etre contre" n'est pas un programme, et un électeur qui vote contre ne délègue rien.

C'est pourquoi
le barrage se retourne vite contre ceux qui l'invoquent.
Les gouvernements élus par défaut ont ainsi gouverné comme s'ils disposaient d'un mandat plein. Retraites, budget, usage répété du 49.3: chaque passage en force a nourri le sentiment d'un vote confisqué.
Le RN, lui, encaisse le bénéfice. En effet, il se présente comme la seule force jamais essayée. Trente ans d'ostracisme lui offrent aujourd'hui un capital de virginité politique intact. Et cela a commencé avec
François Hollande
, qui avait été élu, par défaut, pour virer un Sarkozy qui lorgnait trop sur les platebandes de l'extrême droite.

Sous François Hollande, la première brèche

Le tournant date de novembre 2015. Trois jours après les attentats de Paris,
François Hollande
s'adresse au Congrès réuni à Versailles. Il propose d'inscrire dans la Constitution la
déchéance de nationalité
pour les binationaux nés Français condamnés pour terrorisme.

Cette mesure appartenait au patrimoine idéologique du Front national. Marine Le Pen la réclamait depuis des années. Un président socialiste vient de la reprendre à son compte, devant tout les parlementaires.

Le projet échoue. Christiane Taubira quitte la Chancellerie en janvier 2016. Hollande abandonne la révision le 30 mars 2016. Cependant, le mal est fait: la frontière symbolique a cédé.

L'état d'urgence, du provisoire au permanent

L'état d'urgence est décrété le 14 novembre 2015. Il sera prolongé six fois, jusqu'en novembre 2017. Assignations à résidence, perquisitions administratives, dissolutions: l'exception devient routine.

Emmanuel Macron achève l'opération. La loi du 30 octobre 2017, dite SILT, fait entrer l'essentiel de ces pouvoirs dans le droit commun. Autrement dit, l'état d'urgence n'a pas été levé. Il a été rendu permanent.

La loi renseignement de juillet 2015 avait déjà élargi la surveillance de masse. Ainsi,
en deux ans, la gauche de gouvernement a construit l'arsenal que l'extrême droite promettait.

Manuel Valls, le socialiste d'extrême droite devenu macroniste

Un homme incarne cette bascule mieux que tout autre.
Manuel Valls
dirige le ministère de l'Intérieur de 2012 à 2014. Il occupe ensuite Matignon jusqu'en décembre 2016.
Son passage Place Beauvau donne d'emblée le ton. En septembre 2013, il déclare que les Roms ont
"vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie"
. Il ajoute que leurs modes de vie sont extrêmement différents des nôtres.

Aucun ministre du Front national n'aurait dit autre chose. Un socialiste vient pourtant de désigner publiquement une population entière comme non assimilable. Les démantèlements de campements atteignent au même moment des niveaux records.

Une vidéo tournée en 2009 avait déjà éclairé le personnage. Sur un marché d'Évry, alors maire de la ville, il réclamait à son équipe
"quelques Blancs, quelques whites, quelques blancos"
pour l'image. Il a ensuite qualifié la scène de trait d'humour.
L'affaire Leonarda
complète enfin le tableau à l'automne 2013. Une collégienne kosovare de quinze ans est interpellée lors d'une sortie scolaire, puis expulsée avec sa famille. Le ministre de l'Intérieur défend la procédure sans réserve.

De Barbès à Sarcelles: interdire les manifestations pour Gaza

Juillet 2014 marque une rupture beaucoup plus grave. L'armée israélienne bombarde alors la bande de Gaza. Des rassemblements de solidarité s'organisent partout en France.

Le gouvernement de Manuel Valls choisit pourtant l'interdiction. Le cortège prévu au départ de Barbès, à Paris, est interdit le 19 juillet. Celui de Sarcelles subit le même sort le lendemain.

C'était la première fois depuis des décennies qu'un gouvernement français interdisait des manifestations de soutien aux Palestiniens. Le Premier ministre a défendu sa décision devant l'Assemblée nationale le 23 juillet 2014.

Ce précédent pèse encore. En effet, la consigne d'interdiction adressée aux préfets en octobre 2023 s'inscrit dans un sillon creusé neuf ans plus tôt, par un gouvernement socialiste.

Le burkini, l'université et la Marianne au sein nu

L'été 2016 pousse la logique à son terme.
Manuel Valls soutient les arrêtés municipaux interdisant le burkini sur les plages
. Le Conseil d'État les suspend le 26 août 2016.

Cependant, le Premier ministre ne s'arrête pas là. Il justifie sa position en affirmant que Marianne avait le sein nu parce qu'elle nourrissait le peuple. Des historiennes démontent aussitôt cette lecture, dépourvue de tout fondement.

Quelques mois plus tôt, il s'était déclaré
favorable à l'interdiction du voile à l'université
. Là encore, la proposition venait du répertoire de la droite radicale.
Après les attentats de 2015, il avait livré sa formule la plus commentée. Expliquer, selon lui, revenait déjà à vouloir un peu excuser. Autrement dit, un chef de gouvernement disqualifiait le travail des sciences sociales. L'histoire retiendra
Manuel Valls comme l'architecte des vagues de milliers perquisitions
contre les musulmans qui n'ont rien donné.

Le bilan social suit la même pente. La loi Travail passe en force à trois reprises par l'article 49.3, au printemps 2016. Les manifestations sont réprimées durement. Ainsi, une partie de l'électorat populaire se détourne définitivement de la gauche de gouvernement.

Une trajectoire sans la moindre sanction

Toutes les prises de décisions ou de parole d'extrême droite n'ont jamais rien coûté à la carrière à Manuel Valls.

Il quitte ainsi le Parti socialiste après sa défaite à la primaire de 2017. Il rejoint la majorité présidentielle, part tenter sa chance à Barcelone, puis revient siéger à l'Assemblée nationale.

En décembre 2024, François Bayrou le nomme ministre d'État chargé des Outre-mer. Il y reste ensuite jusqu'en octobre 2025. Un ministre qui a interdit des manifestations pour Gaza et parlé de
"blancos"
est donc revenu au sommet de l'État, sans jamais rendre de comptes.
François Hollande
boucle de son côté la séquence dans le livre d'entretiens
"Un président ne devrait pas dire ça"
. Il y évoque un pays confronté à
"trop d'arrivées"
. La formule aurait pu sortir d'un tract du Front national.

Sous Emmanuel Macron, l'accélération

Le quinquennat suivant d'Emmanuel Macronne corrige rien. Il amplifie. Macron avait pourtant lui aussi longuement surfé sur la vague anti-RN. On se souvient de son discours sur la discrimination du voile, son discours à Marseille en pleine campagne. Tout le monde se disait qu'un président jeune, qui parle de start up nation et serre la main à tout le monde aurait rattrapé le coup. Que nenni.

Première mesure d'extrême droite adopté par celui qui fut alors surnommé Jupiter, la
loi asile-immigration
du 10 septembre 2018. Portée par Gérard Collomb, elle double la durée maximale de rétention administrative qui passe de 45 à 90 jours. Une partie de la majorité vote contre. Le texte passe quand même.

La dérive islamophobe post-Samuel Paty

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty est assassiné à Conflans-Sainte-Honorine. L'émotion est immense et légitime. On imaginait l'Etat vacciné suite aux dérives de Manuel Valls dans le quinquennat précédent. Il n'en a rien été. Sa réponse fut digne d'une république bananière et elle porte un nom: la punition collective.

Les dissolutions s'enchaînent ensuite en quelques semaines. Le
Collectif Cheikh Yassine
disparaît en octobre 2020.
BarakaCity
, une ONG humanitaire, suit dans la foulée. Le
Collectif contre l'islamophobie en France
est dissous en décembre 2020.
Les contrôles administratifs suivent immédiatement. La
mosquée de Pantin
ferme pour six mois. Des
opérations coup de poing
ciblent mosquées, écoles, associations et commerces, souvent sans lien avec l'enquête en cours.
Une tutelle religieuse se met en place au même moment. En novembre 2020, l'exécutif impose au
Conseil français du culte musulman
une
charte des principes
. Aucun autre culte ne s'est vu réclamer un tel document. Quiconque la refuse est désigné comme ennemi.
Ne pouvant supporter les voix dénonçant ses abus à l'intérieur du CFCM, le ministère de l'Intérieur installe en 2022 le
Forum de l'islam de France
. Autrement dit, l'État choisit désormais avec qui il parle de l'islam. Le contraire de la laïcité au nom de la laïcité.

Le recrutement des imams change par ailleurs de main. Depuis le 1er janvier 2024, aucun imam détaché par un État étranger ne peut prendre ses fonctions. Dans le même temps, les rabbins radicalisés formés en Israël ne sont pas inquiétés. Pas plus que les prêtres catholiques burkinabés ou béninois envoyés par le Vatican.

La loi séparatisme, un régime d'exception permanent

La loi du 24 août 2021 couronne l'édifice. Son intitulé officiel évoque le respect des principes de la République. Son surnom, lui, dit la cible réelle.

Le texte impose ainsi un contrat d'engagement républicain à toute association subventionnée. Il soumet les associations cultuelles à des déclarations périodiques et à la déclaration des financements venus de l'étranger. Il restreint drastiquement l'instruction en famille, désormais soumise à autorisation.

La fermeture administrative des lieux de culte, elle, existait déjà. Elle vient de la loi SILT de 2017, née de l'état d'urgence. Plusieurs dizaines de mosquées ont été fermées par arrêté préfectoral depuis 2015.

L'outil a vite dépassé sa cible affichée. Le contrat d'engagement républicain a servi à couper des subventions à des associations écologistes. En 2023, le ministre de l'Intérieur a même menacé publiquement la Ligue des droits de l'homme. En clair, un dispositif conçu contre les musulmans s'est retourné contre l'ensemble du monde associatif.

De l'abaya à l'entrisme, la surenchère continue

La séquence ne s'arrête pas là. À la rentrée 2023,
Gabriel Attal interdit l'abaya
à l'école. Le Conseil d'État valide la mesure en septembre 2023.

Le sport devient ensuite le terrain suivant. Le Conseil d'État confirme en juin 2023 l'interdiction du voile décidée par la Fédération française de football. En février 2025, le Sénat adopte une proposition de loi visant à étendre cette interdiction à toutes les compétitions.

De plus, l'accès à la nationalité se durcit à son tour. Une circulaire de 2025, signée par Bruno Retailleau, renforce l'exigence d'assimilation exigée des candidats à la naturalisation. La preuve de loyauté redevient une condition d'accès à la citoyenneté.

Le vocabulaire officiel bascule enfin. En mai 2025, un rapport gouvernemental sur l'entrisme des Frères musulmans est présenté en conseil de défense. Des propositions de loi contre l'entrisme islamiste suivent au Parlement.

En six ans, la France a voté une loi séparatisme, adopté deux textes contre l'entrisme, durci la naturalisation par circulaire et repris la main sur la formation des imams pour un professeur assassiné par un malade mental radicalisé.

En revanche, aucun texte contre les radicalisation de l'extrême droite. Génération identitaire a bien été dissoute en mars 2021. En revanche, aucun texte d'exception n'a jamais visé les réseaux qui structurent l'
ultradroite française
.
Le message envoyé est limpide. L'État aux mains de
ceux qui font
"barrage à l'extrême droite"
n'a jamais inquiété le parti qui organise l'extrême droite dans le pays. Ainsi, le RN n'a même plus besoin de proposer: il lui suffit de rappeler qu'il l'avait dit avant.

Darmanin, le Manuel Valls de la Macronie

Si un personnage incarne avec vigueur l'extrême droitisation de la Macronie, c'est
Gérald Darmanin
. Dirigeant le ministère de l'Intérieur de juillet 2020 à septembre 2024,
Gérald Darmanin
n'a fait que reprendre le rôle tenu par Manuel Valls sous Hollande.
Le ton est donné dès son arrivée. À l'été 2020, il popularise le terme d'
ensauvagement
, emprunté au
vocabulaire de la droite radicale
. À l'automne, il s'émeut publiquement de l'
existence de rayons communautaires
dans les supermarchés.
Février 2021 marque le point de bascule. Le ministre débat avec Marine Le Pen sur France 2. Il lui reproche sa
mollesse face à l'islam radical
.
La scène résume tout. Un ministre de la République ne conteste plus le cadre idéologique du RN. Il conteste seulement son intensité. Emmanuel Macron lui-même adopte ce registre en parlant de
"décivilisation"
en mai 2023.

Les identitaires signalent, Darmanin exécute

Sa méthode mérite d'être décrite précisément. Un compte identitaire exhume un extrait de prêche sur les réseaux sociaux. L'extrait tourne pendant quelques heures. Le ministre réagit alors au quart de tour, souvent par un message sur X, avant toute procédure contradictoire.

Le cas d'Hassan Iquioussen a ouvert la voie. Ce prédicateur né à Denain, dans le Nord, mais de nationalité marocaine, a fait l'objet d'un arrêté d'expulsion signé le 29 juillet 2022. Des vidéos anciennes, remises en circulation en ligne par l'extrême droite identitaire, ont déclenché la séquence.

L'affaire
Mahjoub Mahjoubi
pousse la logique à l'extrême. En février 2024, les identitaires font circuler une vidéo où cet imam de Bagnols-sur-Cèze qualifie un drapeau tricolore de satanique. Il ne précise à aucun moment de quel pays il parle. La suite tient en quelques heures. L'homme vivait en France depuis près de quarante ans et avait cinq enfants français. Il a été interpellé, puis expulsé vers la Tunisie, selon les mots mêmes du ministre,
"moins de 12 heures après son interpellation".
Gérald Darmanin s'en est aussitôt félicité en ligne.

Darmanin ne s'est pas contenté de taper sur les barbus. Il s'est servi de ses outils d'extrême droite votés par ceux qui devaient y faire barrage pour cibler des ennemis politiques, comme le collectif écologiste Soulèvements de la Terre.

Il avait également menacé publiquement les subventions de la Ligue des droits de l'homme. Une association centenaire de défense des libertés se retrouvait ainsi sommée de justifier son existence.

Octobre 2023 complète le tableau. C'est lui qui adresse aux préfets la consigne d'interdire les manifestations de soutien au peuple palestinien. Le Conseil d'État rappelle quelques jours plus tard qu'aucune interdiction de principe n'est possible.

Comme Manuel Valls, Gérald Darmanin n'a rien payé. Il occupe depuis décembre 2024 le ministère de la Justice. L'homme qui expulsait des imams sur signalement des réseaux identitaires est aujourd'hui garde des Sceaux.

Les lois que la majorité vote avec l'extrême droite

Le 19 décembre 2023, l'Assemblée nationale adopte la loi immigration. Le RN vote pour. Marine Le Pen parle publiquement d'une
"victoire idéologique".

Elle n'exagérait pas. Le texte issu de la commission mixte paritaire introduisait des délais de carence pour l'accès aux prestations sociales des étrangers en situation régulière. Autrement dit, une forme de préférence nationale, longtemps présentée comme la ligne rouge absolue.

Le Conseil constitutionnel censure une trentaine d'articles en janvier 2024. Mais il les écarte pour l'essentiel comme cavaliers législatifs, pour des raisons de procédure. C'est pourquoi ces mesures restent disponible: rien n'interdit de les réintroduire dans un véhicule législatif adapté.

Le procédé s'est ensuite installé. En juin 2025, la
loi contre le narcotrafic
élargit fortement les pouvoirs d'enquête et de surveillance.
Le mois suivant, la
loi Duplomb
réautorise un pesticide néonicotinoïde, malgré une pétition citoyenne dépassant les deux millions de signatures. Dans les deux cas, les voix de l'extrême droite comptent dans l'addition finale.

Le débat sur le droit du sol suit la même pente. Depuis 2018, Mayotte vit sous un régime dérogatoire. Les propositions de durcissement s'y succèdent, portées par la droite, soutenues par le RN, tolérées par le gouvernement.

Le "cordon sanitaire" parlementaire n'existe donc plus.
Il subsiste dans les discours de campagne. Il a disparu des scrutins publics.

2024, l'année où le RN est devenu arbitre

La dissolution de juin 2024 accélère tout. Éric Ciotti, alors président des Républicains, annonce une alliance avec le RN. Une partie de la droite parlementaire franchit officiellement le pas.

Le RN et ses alliés arrivent en tête au premier tour. Le front républicain limite ensuite leur nombre de sièges. Mais l'Assemblée devient ingouvernable.

Michel Barnier est nommé à Matignon en septembre 2024. Son gouvernement survit uniquement parce que le RN ne le censure pas. Il tombe le 4 décembre 2024, quand le RN décide enfin de voter la censure. En clair, l'extrême droite dispose depuis deux ans d'un droit de vie et de mort sur les gouvernements.

Depuis, la séquence se répète. François Bayrou chute en septembre 2025. Sébastien Lecornu lui succède et négocie chaque budget sous la menace d'une censure. Le RN n'a aucun ministre. Il détient pourtant un pouvoir d'arbitrage permanent.

Rien n'a été fait pour écarter l'extrême droite

Voici le point le plus rarement examiné. Aucune majorité n'a pris la moindre mesure structurelle pour empêcher l'accession du RN aux postes de responsabilité.

Le parti perçoit chaque année plusieurs millions d'euros de financement public. Ce financement dépend du nombre de voix et de parlementaires. Sa progression électorale lui garantit donc des moyens croissants.

La justice a bien condamné le RN. En première instance, le 31 mars 2025, Marine Le Pen écope de cinq ans d'inéligibilité avec exécution provisoire. Le parti est condamné à deux millions d'euros d'amende, dont un million avec sursis.

La réaction politique est édifiante. Plusieurs responsables de la majorité et de la droite critiquent alors l'exécution provisoire de la peine. Ils dénoncent un risque de
"gouvernement des juges"
. Autrement dit, une partie du camp qui se réclamait du barrage vole au secours du parti condamné.

La cour d'appel de Paris tranche le 7 juillet 2026. Marine Le Pen est condamnée à trois ans de prison, dont deux avec sursis, et à 45 mois d'inéligibilité dont 30 avec sursis.

La part ferme d'inéligibilité, ramenée à quinze mois, est arrivée à échéance le 30 juin 2026. Elle est donc déjà purgée. Marine Le Pen redevient éligible pour 2027, mais avec un bracelet électronique pendant un an.

Le RN dispose désormais de deux candidats possibles. Il n'a jamais été aussi solide.

Une administration jamais protégée

L'infiltration idéologique n'a fait l'objet d'aucune politique publique sérieuse. Les enquêtes du Cevipof documentent depuis vingt ans une progression du vote d'extrême droite chez les fonctionnaires d'État, particulièrement dans la police et la gendarmerie. Les estimations varient selon les instituts et les échantillons. La tendance, elle, ne varie pas.

Les affaires s'accumulent pourtant. Des policiers ont été suspendus après leur participation à des boucles de discussion racistes. Plusieurs dossiers de terrorisme d'ultradroite instruits ces dernières années impliquent des militaires ou d'anciens militaires.

Les réponses institutionnelles restent minces. On parle de
"dérives individuelles"
. On promet des enquêtes internes. En revanche, aucun dispositif durable de détection ni de prévention n'a vu le jour dans les corps concernés.

2027: les idées gouverneront, même sans le parti

Les enquêtes d'opinion dessinent un paysage sans équivalent sous la Ve République. En mai 2026, le baromètre
Odoxa
créditait Jordan Bardella de 32 % des intentions de vote au premier tour, très loin devant ses concurrents. Début juin 2026, une enquête Ipsos BVA situait le RN entre 31 et 36 % selon les hypothèses testées.

Le second tour n'offre plus de garantie. Dans le duel testé face à Édouard Philippe, Jordan Bardella l'emportait par 52 % contre 48 %. Le président d'Odoxa appelle toutefois à la prudence: à un an du scrutin, les intentions de vote n'annoncent le résultat final qu'une fois sur deux.

Retenons cette réserve. Une campagne peut tout modifier. Cependant, le fond du problème ne se joue pas dans les sondages.

Regardons les programmes déjà sur la table: Restriction du droit du sol, conditionnalité des prestations sociales, réduction de l'aide médicale d'État, remise en cause de la Convention européenne des droits de l'homme, durcissement continu des règles d'asile...
Ces propositions figuraient dans les programmes du Front national il y a vingt ans. Elles constituent aujourd'hui le socle commun d'une large partie de la classe politique française. Ainsi, le RN peut perdre l'élection sans perdre la bataille.

L'extrême droite n'a plus besoin de l'Élysée pour imposer son agenda. Elle a déjà gagné la définition des problèmes. Or celui qui définit le problème choisit toujours la solution.

Le barrage a échoué parce qu'il n'a jamais été autre chose qu'une digue. Une digue ne remplace pas une politique et cède toujours au moment où l'on cesse de l'entretenir.

Sauf rupture majeure sociale, démocratique et médiatique, l'élection de 2027 ne changera pas grand-chose à cette réalité. Le RN peut échouer une quatrième fois. Ses idées, elles, gouverneront la France.

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