France: la CLIR, l'inquisition de la République laïque contre les musulmans

David Bizet
11:17, 26/08/2026, mercredi
Yeni Şafak
France: la CLIR, l'inquisition de la République laïque contre les musulmans
Ludovic MARINAFP
Créées en 2019, les CLIR coordonnent fisc, police et préfets contre les structures musulmanes.

Créées fin 2019 et généralisées dans 101 préfectures, les CLIR réunissent police, renseignement, fisc, URSSAF et CAF autour de dossiers jugés préoccupants. Plus de 31 000 contrôles et 1 112 fermetures ont été revendiqués par l'État, jusqu'aux expulsions d'imams. Aucun dispositif équivalent ne vise un autre culte. Dans le même temps, le gouvernement oppose le secret fiscal aux parlementaires qui l'interrogent sur les dons défiscalisés finançant des crimes contre l'humanité en Palestine occupée.

La France dispose depuis fin 2019 d'un dispositif administratif inédit. Il porte un nom explicite:
cellule de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire
, la
CLIR
. Aucune autre religion, aucune autre idéologie ne bénéficie d'un équivalent.

Ce dispositif ne juge pas. Il ne condamne pas. Il coordonne. Concrètement, il aligne autour d'une même table le préfet, la police, le renseignement, le fisc, l'URSSAF, la CAF, l'inspection du travail et l'Éducation nationale.

Le résultat tient en une formule employée par les acteurs eux-mêmes: la
"méthode Al Capone"
. Faute de preuves pénales, l'État frappe par l'administratif. Sept ans après, le bilan chiffré ne laisse aucun doute sur la cible.
Cette enquête montre trois choses. D'abord, le dispositif fonctionne comme une machine à soupçon sans juge. Ensuite, il alimente une chaîne qui va du contrôle sanitaire jusqu'à l'expulsion d'imams. Enfin, il reproduit une architecture administrative récurrente: celle de l'
État colonial face au culte musulman.

Ce qu'est réellement une CLIR

Une circulaire du 27 novembre 2019 crée les CLIR. Une seconde circulaire, datée du 13 janvier 2020, en fixe la doctrine et la composition. Le déploiement est ensuite fulgurant. Dès janvier 2021, 99 cellules fonctionnent. En octobre de la même année, elles sont 101, soit la totalité des départements métropolitains.

Le Premier ministre ajoute un étage supplémentaire par circulaire du 14 janvier 2022. Une CLIR à compétence nationale réunit désormais les administrations centrales, sous l'égide du ministère de l'Intérieur.

Un guichet unique du soupçon

Le principe est simple et redoutable. Chaque mois, les services de l'État partagent des informations sur des personnes physiques ou morales qu'ils jugent préoccupantes.

Ils les classent ensuite en catégories de vigilance. Puis ils décident d'actions coordonnées, selon les termes d'un rapport sénatorial de juillet 2020. Une association, une mosquée, une école, un restaurant ou une salle de sport peuvent ainsi entrer dans le viseur.

Aucun juge n'intervient en amont. Aucune autorité indépendante ne contrôle la liste. La personne visée ignore même souvent ce qu'on lui reproche.

Le Sénat l'a d'ailleurs relevé dès 2020. Sa commission d'enquête n'a pas obtenu d'éléments suffisamment probants pour apprécier l'activité réelle de ces cellules. Autrement dit, le Parlement lui-même reste tenu à distance.

La "méthode Al Capone" assumée en interne

Le magazine Politis a recueilli en 2020 le témoignage d'une source préfectorale. La phrase est restée:
"La réalité, c'est que nous n'avons rien contre eux. Alors, on les attaque par l'administratif."

Tout est dit dans ces deux phrases. Le droit pénal exige des preuves, un contradictoire, une défense. Le droit administratif, lui, permet de fermer un commerce pour un lave-mains manquant.

Une circulaire de novembre 2018, destinée au monde sportif, avait déjà tracé la voie. Elle définissait la
"communautarisation"
par le prosélytisme, le refus de mixité, la tenue vestimentaire inadaptée et les prières collectives. Autrement dit, par des pratiques religieuses parfaitement légales.

Les chiffres officiels s'accumulent depuis 2020. Ils forment un tableau de chasse revendiqué publiquement par le ministère de l'Intérieur.

Pour la seule année 2020, les CLIR ont mené 6 739 opérations de contrôle. Le montant redressé atteint 20,7 millions d'euros. En octobre 2021, le ministère revendique 23 996 structures contrôlées et 672 fermetures depuis février 2018.

L'escalade se poursuit ensuite. Devant l'Assemblée nationale, une ministre déléguée a évoqué plus de 31 000 contrôles et 1 112 fermetures administratives, définitives ou temporaires. Ces chiffres concernent des cafés, des épiceries, des salles de sport, des écoles hors contrat, des centres de loisirs et des lieux de culte.

Un dossier de presse de décembre 2020 détaille la répartition des premiers contrôles. Les débits de boisson arrivent en tête avec 780 opérations. Les autres commerces suivent avec 1 546 contrôles.

Viennent ensuite 917 établissements culturels et associatifs, 211 structures sportives, 203 accueils collectifs de mineurs, 134 lieux de culte et 90 écoles hors contrat. La liste ressemble à une cartographie de la vie sociale ordinaire.

Elle ne ressemble pas à une cartographie du terrorisme. En effet, aucun de ces contrôles ne relève de la procédure judiciaire antiterroriste. Le kebab, la salle de prière et le club de foot y figurent au même titre.

Les chiffres restent abstraits. Les histoires individuelles, elles, montrent le mécanisme à l'œuvre.

"Je m'appelle Mohamed"

L'affaire de Saint-Lô, dans la Manche, résume le système. Un gérant, réfugié syrien arrivé en 2014, voit son restaurant contrôlé puis fermé un jour pour des motifs sanitaires.

Il se met en conformité et rouvre trois jours plus tard. Pourtant, son établissement figure toujours dans la communication ministérielle du 18 novembre 2020, parmi les
"structures séparatistes identifiées".
L'homme placarde alors sur sa vitrine une phrase écrite à la main:
"Je m'appelle Mohamed et je ne suis pas un islamiste radical."
Il raconte aussi qu'un inspecteur lui a lancé qu'il était venu en France pour toucher les aides sociales.
Sa réponse mérite d'être citée.
"Je travaille, mon restaurant c'est mon gagne-pain, s'il ferme, je meurs."
La préfecture de la Manche invoquera une erreur de remontée automatique. Elle expliquera aussi que, dans le secteur, on n'a pas l'habitude d'avoir des établissements
"comme ça".

"On me renvoie à mon arabité"

L'Observatoire des libertés associatives a publié en février 2022 une enquête sur vingt cas de sanctions visant des associations entre 2016 et 2021. Il y décrit une
"chasse aux sorcières"
contre les citoyens musulmans.

L'Alliance citoyenne figure parmi les structures les plus exposées. L'association milite contre les discriminations visant les femmes portant le foulard. Son antenne de Villeurbanne a été expulsée de ses locaux. Une subvention lui a été retirée à Grenoble. Une aide européenne de 60 000 euros lui a également été supprimée, à la demande du ministre de l'Intérieur.

Sa présidente, Sana Souid, résume l'effet produit.
"La société me renvoie toujours à mon arabité et à ma religion, comme si c'était incompatible avec ma citoyenneté"
, explique-t-elle. Elle ajoute que ces sanctions divisent, excluent et brisent.

Des repas de ramadan devenus un motif de sanction

Le même rapport documente des cas plus modestes, et donc plus révélateurs. À Fréjus, dans le Var,
un centre social a été inquiété pour avoir distribué des repas pendant le ramadan.

À Bergerac, en Dordogne, deux centres sociaux ont temporairement perdu leurs subventions. Leur faute présumée: avoir ouvert en soirée durant le mois de jeûne, avec du personnel volontaire. L'objectif affiché consistait pourtant à éviter des rassemblements sur la voie publique. Les subventions ont finalement été rétablies.

L'association Fasti, qui accompagne les personnes migrantes, a perdu une subvention après avoir dénoncé un racisme d'État. On lui a également reproché son appartenance supposée à une
"mouvance indigéniste".

Le président de la Ligue des droits de l'homme, Malik Salemkour, a résumé la logique lors de la présentation du rapport. Selon lui, on veut interdire que des paroles dérangeantes existent dans l'espace public.

Un entretien de police après un refus de poignée de main

Le
Collectif contre l'islamophobie en Europe (CCIE)
a recueilli d'autres témoignages du même ordre. Une femme voilée raconte avoir été signalée à la police par un fonctionnaire après avoir refusé de lui serrer la main.

Elle décrit ensuite un entretien de plus d'une heure. Les questions portaient sur la Palestine, sur le salafisme, sur son éventuelle expatriation, sur sa fréquentation de la mosquée, et même sur son rapport à la musique. Ce type de convocation illustre le glissement d'un soupçon administratif vers un interrogatoire d'opinion.

Nouvelle Aube avait consacré un article à ce cas, dans le cadre de son suivi de
l'islamophobie en France
. Le CCIE avait alors recensé 828 signalements de faits islamophobes en 2023, contre 527 l'année précédente.

Quand la justice désavoue les préfets

Plusieurs fermetures de mosquées ont été annulées par les juges. La mosquée Al Farouk de Pessac, en Gironde, a obtenu gain de cause en mars 2022. Le Conseil d'État a confirmé cette suspension le 26 avril suivant.

Les juridictions ont estimé l'arrêté disproportionné. Elles ont retenu une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte. La grande mosquée de Beauvais a ensuite bénéficié d'un raisonnement comparable.

Ces décisions démontrent une chose essentielle.
L'administration frappe d'abord, et vérifie ensuite.
Or une mosquée fermée pendant six mois perd ses fidèles, ses ressources et sa réputation, même lorsqu'elle gagne son procès.

Un gouvernement islamophobe qui se réjouit

Interrogée à l'Assemblée nationale sur la
"lutte contre l'islamisme"
, une ministre déléguée énumère d'abord les résultats des cellules: plus de 31 000 contrôles et 1 112 fermetures.

Elle enchaîne aussitôt sur un autre chiffre. Deux imams ont été expulsés en 2024 sur décision du ministre de l'Intérieur, en moins de vingt-quatre heures. Les deux volets sont donc présentés comme un seul et même bilan.

Gérald Darmanin avait déjà revendiqué 734 expulsions d'étrangers dits radicalisés depuis l'élection d'Emmanuel Macron. Il annonçait en septembre 2022 la préparation d'une
"liste"
de prédicateurs et de responsables associatifs. Elle devait compter, selon lui, moins d'une centaine de noms.

Le blocage de titre de séjour, arme silencieuse

Avant l'expulsion vient l'asphyxie administrative. Mediapart a documenté ce procédé en 2022. Plusieurs responsables musulmans voyaient le renouvellement de leur titre de séjour indéfiniment repoussé.

Ahmed Jaballah, ancien président de l'UOIF, attendait ainsi depuis septembre 2019. L'administration lui délivrait des récépissés valables trois mois. Ce papier le plaçait de fait en position d'être expulsé à chaque échéance.

Aucune décision n'était pourtant notifiée. Aucun recours n'était donc possible. Le silence de l'administration suffisait à produire l'effet recherché.

Le cas Abdourahmane Ridouane

Le cas d'Abdourahmane Ridouane éclaire toute la mécanique. Ce Nigérien de 59 ans préside l'association gestionnaire de la mosquée Al Farouk de Pessac.

Sa mosquée avait été fermée par la préfecture de la Gironde en 2022. Le tribunal administratif de Bordeaux, puis le Conseil d'État, avaient annulé cette fermeture. L'État avait donc perdu.

Le dossier ne s'est pourtant pas refermé. Son titre de séjour, renouvelé pendant des décennies, cesse d'être reconduit à partir de 2019. Il est ensuite assigné à résidence pendant les Jeux olympiques de 2024. Puis il est interpellé chez lui le 8 août 2024, en vertu d'un arrêté ministériel d'expulsion.

Le ministère lui reproche la diffusion en ligne d'une
"idéologie hostile aux valeurs de la République, ainsi que des publications hostiles à Israël et aux juifs"
. Son avocat, Sefen Guez Guez, dénonce un arrêté
"injuste, arbitraire et profondément discriminatoire"
. Il résume l'affaire d'une formule: le ministère de l'Intérieur veut
"refaire le match".

Le Conseil d'État a rejeté le recours le 17 septembre 2024. La haute juridiction a notamment jugé que la mesure ne portait pas une atteinte excessive à sa vie familiale, l'intéressé n'ayant pas d'enfant.

Retenons la séquence. Une mosquée est fermée illégalement. La justice la rouvre. L'homme qui la préside est ensuite privé de titre de séjour, puis subit une procédure d'expulsion.

Une inquisition laïque: la cible dans l'intitulé

La République française affirme ne reconnaître aucun culte. Elle a pourtant créé une cellule interministérielle nommée d'après une seule religion. Aucune
"cellule de lutte contre l'intégrisme catholique"
n'existe. Aucune
"cellule de lutte contre le suprémacisme religieux juif"
n'a jamais été installée dans une préfecture.

La laïcité de 1905 protégeait les cultes de l'État. Le dispositif de 2019 organise au contraire la surveillance administrative d'un culte par l'État. Le glissement est majeur, et il est rarement nommé.

Le mot
"islamisme"
figure dans l'intitulé. Le mot
"repli communautaire"
l'accompagne. Ce second terme n'a aucune définition juridique.

Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez l'a lui-même reconnu devant les députés en janvier 2026. Ni le séparatisme ni l'entrisme ne sont définis dans la loi. Le préfet dispose donc d'une marge d'appréciation quasi illimitée.

En pratique, cette imprécision se transforme en filtre religieux. Une salle de sport fréquentée par des fidèles devient suspecte. Une épicerie affichant une étiquette halal attire l'attention. Une association qui dénonce l'islamophobie devient une menace.

Les associations dissoutes: deux poids, deux mesures

L'année 2020 a servi de démonstration. Après l'assassinat de Samuel Paty, le gouvernement dissout
BarakaCity
puis le
Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF)
.

Le CCIF documentait les discriminations subies par les musulmans. Le ministère lui reprochait précisément de dénoncer un racisme d'État. Son avocat avait résumé le paradoxe: on dissolvait une association antiraciste parce qu'elle faisait son travail.

Le Conseil d'État a validé les deux dissolutions le 24 septembre 2021. L'accusation de lien direct avec l'attentat, formulée publiquement par le ministre de l'Intérieur, n'a jamais été étayée depuis. Mais qu'importe, il n'est pas sommé de se justifier. Les principes de la République en PLS. Cocorico, c'est français.

Le militantisme pro-palestinien dans le même viseur

La logique s'est ensuite étendue à la solidarité avec la Palestine. Le Collectif Palestine Vaincra a été dissous par décret en mars 2022. Le Conseil d'État a suspendu cette dissolution six semaines plus tard.

En avril 2025, le ministre de l'Intérieur d'alors, Bruno Retailleau, a engagé une procédure contre le collectif Urgence Palestine. La CGT, la FSU et Solidaires ont dénoncé des
"dissolutions politiques"
dans une déclaration commune du 7 mai 2025.

Amnesty International a documenté cette dérive dans son rapport annuel 2025-2026. L'ONG y relève des restrictions excessives visant particulièrement celles et ceux qui se mobilisent pour les droits des Palestiniens.

La Ligue de défense juive, l'angle mort permanent

Le contraste devient alors saisissant. La
Ligue de défense juive (LDJ)
agit en France depuis 2001. Son organisation sœur américaine figure sur la liste des groupes terroristes établie par le FBI en 2001. Son emblème renvoie au Kach, parti interdit en Israël.

Ses militants ont été impliqués dans de nombreuses violences. Des députés réclament sa dissolution depuis plus de dix ans par voie de questions écrites. En 2014, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve avait publiquement évoqué l'hypothèse.

Aucun décret n'a suivi. Vingt-cinq ans après sa création, la LDJ n'a jamais été dissoute. Aucune CLIR n'a jamais été construite autour de ce dossier, alors même que le groupe revendique une vision religieuse et communautaire assumée.

Le dossier que l'État refuse d'ouvrir

Le point aveugle le plus documenté concerne l'argent. Des associations françaises collectent des dons ouvrant droit à réduction d'impôt. Une partie de ces fonds part vers Israël et vers les colonies illégales en Palestine occupée (Cisjordanie).

Le mécanisme est ancien. Dès 2014, un chercheur du CNRS révélait que l'association Hasdei Avot, œuvre de bienfaisance de la colonie de Kiryat Arba, près d'Hébron, sollicitait des dons défiscalisés en France. Kiryat Arba passe pour la colonie la plus radicale de Palestine occupée.

Le dispositif fiscal français permet une réduction d'impôt de 66 %. Le contribuable finance donc les deux tiers du don, quelle que soit sa destination réelle.

Plus récemment encore, l'association d'extrême droite israélienne Israël Forever, présidée par la militante fanatique Nili Kupfer-Naouri, frappée elle-même par un mandat d'amener, n'a jamais été inquiétée. Elle siège toujours à Strasbourg, sous protection policière, et envoie des dons aux soldats perpétrant un génocide à Gaza.

Des drones payés par le contribuable français

Le dossier s'est aggravé après octobre 2023. Selon une enquête de Mediapart, l'association Libi France aurait collecté 457 000 euros via une seule plateforme depuis octobre 2023, en promettant une défiscalisation à 66 %.

Une enquête du Média a ensuite visé une association de Seine-Saint-Denis, officiellement dédiée à l'aide aux personnes démunies. Selon le député Thomas Portes, qui a saisi le gouvernement par écrit, au moins 350 000 euros auraient été collectés pour l'achat de drones thermiques. Sur ce total, 231 000 euros auraient été financés par les contribuables français via la défiscalisation.

Ces faits n'ont pas été jugés. La présomption d'innocence s'applique donc pleinement aux structures citées. En revanche, l'attitude de l'État, elle, est parfaitement établie.

Le secret fiscal d'un côté, les dossiers de presse de l'autre

Lorsqu'il est interrogé sur ce point précis, la réponse du ministère de l'Économie, publiée au Journal officiel le 1er avril 2025, oppose une fin de non-recevoir.

Le gouvernement écrit qu'aucune donnée individuelle sur l'action de contrôle ne peut être communiquée publiquement. Il invoque l'efficacité du contrôle et le secret fiscal. Il rappelle enfin que la violation de ce secret est pénalement sanctionnée.

Voilà toute la démonstration. Pour les mosquées et les commerces musulmans, l'État publie des dossiers de presse mensuels, des tableaux par catégorie et des compteurs de fermetures. Pour les circuits financiers alimentant l'occupation, il oppose le secret.

La même administration fiscale siège pourtant dans les deux cas. Elle participe aux CLIR. Elle dispose depuis 2022 d'un pouvoir de contrôle renforcé sur les reçus fiscaux, créé par l'article 18 de la loi du 24 août 2021. Ce pouvoir sert massivement dans un sens, et reste invisible dans l'autre.

Une matrice néocoloniale

Ce dispositif n'a rien d'une invention. La France a déjà administré un culte musulman par la préfecture. Elle l'a fait pendant plus d'un demi-siècle, en Algérie coloniale.

La loi de séparation de 1905 prévoyait pourtant son application aux colonies. Un décret du 27 septembre 1907 en a organisé le contournement. Le culte musulman est resté sous subordination directe de l'administration.

Les historiens ont documenté ce régime dérogatoire. Le sociologue Raberh Achi l'a analysé dans la revue Politix dès 2004. Le juriste Hocine Zeghbib rappelle que l'État colonial avait fait de l'islam une question de gouvernement, en organisant la surveillance des mosquées, la nomination des imams et la confiscation des biens habous.

En réalité, le dispositif de la CLIR ne vient que mettre à jour le logiciel qui était appliqué aux populations colonisées, officialisant que les musulmans ne sont pas des citoyens comme les autres.

Deux régimes pour deux populations

Le résultat est dans la continuité de la France de la IVe République: les cultes catholique et israélite bénéficient de la laïcité. Le culte musulman, lui, reste administré.

Imams, muftis et cadis étaient nommés et rémunérés par la puissance coloniale. Ils sont aujourd'hui contrôlés par l'Etat français qui décide qui est bon ou mauvais.

Cette asymétrie n'a jamais été un accident. Elle constitue le cœur d'un système islamophobe construit sur la domination du musulman, tout en s'en défendant en offrant ses largesses aux musulmans qui s'y soumettent.

Même si les noms et les temps ont changé, l'architecture administrative se répète point par point. Une population est définie par sa religion. Un service préfectoral la prend en charge de manière spécifique. Plusieurs administrations mutualisent leurs informations à son sujet. L'accès aux droits ordinaires devient un levier de contrôle. Le titre de séjour, la subvention, l'agrément et l'autorisation d'ouverture deviennent des instruments politiques.

C'est cela, une politique néocoloniale. Elle ne se définit pas par la violence physique, mais par le maintien d'un régime administratif d'exception appliqué à des populations issues des anciens empires.

Le sociologue Julien Talpin, directeur de recherche au CNRS, a documenté cette dynamique pendant cinq ans au sein de l'Observatoire des libertés associatives. Son ouvrage, coécrit avec Antonio Delfini et paru en 2025, décrit un "tournant autoritaire" fait de dissolutions administratives, de coupes de subventions et d'intimidations préfectorales.

Le lien avec la Palestine n'est pas anecdotique. L'État français réprime d'un côté la solidarité avec un peuple colonisé. De l'autre, il ferme les yeux sur les circuits qui financent cette colonisation. La même grille de lecture explique les deux gestes.

Le prix humain de cette politique

Ce climat a des conséquences mesurables. Une enquête sociologique dirigée par Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin, publiée au Seuil en 2024, documente le départ à l'étranger de Français musulmans diplômés.

Médecins, ingénieurs, enseignants et entrepreneurs y racontent la même chose. Ils cherchent ailleurs un "droit à l'indifférence" que la France leur refuse. Nouvelle Aube avait relayé plusieurs de ces récits dans un article consacré au
difficile choix des musulmans de France
.

Le dispositif administratif ne produit donc pas seulement des fermetures. Il produit aussi de l'exil.

Une inquisition ne se reconnaît pas à ses bûchers. Elle se reconnaît à sa procédure: un soupçon collectif, une administration qui enquête sans accusation formelle, une charge de la preuve inversée et une réhabilitation tardive.

La France de 2026 a construit ce mécanisme. Elle l'a doté d'un budget, de 101 antennes départementales et d'un étage national. Elle l'a nommé d'après une religion pratiquée par plusieurs millions de ses citoyens

Sources externes:

- Ministère de l'Intérieur,
dossiers de presse sur les CLIR
- Amnesty International France,
rapport annuel 2025-2026

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