Les fascistes français sont les enfants des planqués de 40
12:36, 13/08/2026, jeudiM: Mise à jour: 16:09, 13/08/2026, jeudi
Yeni Şafak

Tobias SCHWARZAFP
La droite radicale accuse la gauche d'avoir collaboré et l'islam d'être nazi. Chiffres à l'appui, l'histoire dit exactement l'inverse. Éditorial.Entre 1940 et 1944, 2 à 3 % des Français seulement rejoignent la Résistance, pendant que la police française effectue au moins 85 % des arrestations menant à la déportation de 75 721 Juifs et que l'État verse 631,8 milliards de francs au Reich. L'extrême droite d'aujourd'hui, héritière de ceux qui étaient planqués en 40, accuse pourtant la gauche d'avoir collaboré et l'islam d'être un nazisme. Les chiffres disent l'inverse: la gauche a combattu le nazisme et 233 000 musulmans combattaient sous drapeau français. Un pays appartient à ceux qui se battent pour lui.
Ils parlent de la France comme s'ils l'avaient défendue. Ils distribuent les certificats de bon Français comme s'ils avaient signé quelque chose, en 1943, sur une table de ferme. L'arithmétique de l'Occupation dit le contraire. Elle dit que leurs pères regardaient passer les trains.
"La vraie France", l'invention d'un peuple qui n'a pas existé
Le 25 août 1944, à l'Hôtel de Ville de Paris, un homme improvise la plus belle phrase de l'histoire politique française:
"Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple […] de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle."
C'est superbe. C'est faux. Et de Gaulle le savait mieux que quiconque.
Reprenons les ordres de grandeur, puisque c'est là que tout se joue. Sur environ quarante millions de Français, les historiens estiment que
2 à 3 % de la population
ont rejoint les mouvements organisés de la Résistance. Les réseaux directement liés au BCRA de Londres comptabilisent 150 000 agents. Le SOE britannique arme
250 000 résistants
et encore, l'essentiel après juin 1944, quand le sens de la guerre ne fait plus mystère pour personne. Les cartes de combattant volontaire de la Résistance délivrées après-guerre tournent autour de 260 000. Prenez la fourchette la plus généreuse: vous n'arrivez jamais à un peuple.La France collaborationniste
Face à eux, il faut cesser de tout mettre dans le même sac, parce que c'est précisément le flou qui protège les héritiers. Il y a
trois cercles
, et ils n'ont ni la même taille ni la même nature.Le premier, le
collaborationnisme
: l'adhésion idéologique, revendiquée, parisienne. Le PPF de Doriot, 20 000 à 30 000 membres. Idem pour le RNP de Déat. Les francistes de Bucard, 5 500 à 8 000. Le MSR, quelques milliers. La Milice de Darnand, quelques dizaines de milliers. De ces mouvements collaborationnistes sortira la LVF, la
Légion des volontaires français
contre le bolchevisme, association privée fondée à Paris le 6 juillet 1941 encouragée publiquement par Pétain. Ses volontaires partiront mourir sur le front russe sous uniforme allemand, versés au régiment d'infanterie 638 de la Wehrmacht. Elle espérait 100 000 hommes: 13 400 numéros d'inscription ont été délivrés en trois ans.Pétain, de son côté, avait déjà crée un an plut tôt la
Légion française des combattants,
une organisation d'anciens combattants restée en France, qui a rassemblé 900 000 adhérents en métropole, 500 000 outre-mer et 350 000 "volontaires de la Révolution nationale" soit près de 1,75 million de personnes adhérents au maréchalisme. Et c'est d'elle que sortira, en janvier 1942, le
Service d'ordre légionnaire
de Darnand, puis, en janvier 1943, la Milice. Additionnez tous ces chiffres: vous obtenez une secte, des fanatiques dont les sympathisants se comptent en centaines de milliers.
Le deuxième cercle, c'est la
collaboration d'État
. Et là, il n'y a plus de secte: il y a un État. Un chef de l'État, une administration, une préfectorale, une gendarmerie, une police. Ce n'est pas une opinion, c'est une comptabilité: 75 721 Juifs déportés de France, dont environ 11 000 enfants. Et surtout ceci, que l'on devrait faire réciter dans les écoles:
au moins 85 % des arrestations
ayant conduit à ces déportations ont été effectuées par la police et la gendarmerie françaises. Au Vél d'Hiv, les 16 et 17 juillet 1942, 13 000 personnes sont raflées sans qu'un seul uniforme allemand ait à se salir dans les cages d'escalier. La France de Vichy n'a pas subi la déportation: elle l'a organisée, encadrée, fichée, convoyée.Les crimes de Vichy n'ont pas reposé sur trente mille exaltés, ils ont reposé sur une administration entière et sur le consentement de millions de gens qui avaient prêté serment au Maréchal.
France Travail...
Une France qui travaillait, au sens propre, pour l'occupant.
L'industrie française a tourné pour le Reich
: 60 à 70 % de la production automobile en 1943-1944, et 100 % de la production aéronautique. Renault, Berliet, Gnome et Rhône, Lafarge: les carnets de commandes sont consultables. La France a versé des
frais d'occupation
de 400 millions de francs par jour, portés à 500 millions après l'invasion de la zone sud. Au total 631,8 milliards de francs
, soit 36 % du revenu national français en 1943 et 133 % du budget ordinaire de l'État. Aucun pays occupé n'a autant payé, ni aussi ponctuellement.Et 600 000 à 650 000 jeunes Français sont partis travailler en Allemagne, requis par le STO contre moins de 100 000 prisonniers rendus en échange, pour la plupart âgés et malades. Et l'honnêteté commande d'ajouter ceci, qui est le seul rayon de lumière dans ce cercle: quand le STO a menacé les familles, environ 200 000 jeunes sont devenus réfractaires, et près de 50 000 ont gagné les maquis.
C'est la preuve qu'on pouvait choisir.
Ceux qui ne l'ont pas fait n'étaient pas des monstres mais ils n'étaient surtout pas des héros. Et le plus important: ils n'ont laissé à personne le droit de le devenir rétroactivement.
La collaboration au quotidien
Le troisième cercle est le plus vaste, et c'est celui dont
les fascistes d'aujourd'hui descendent en droite ligne
. Il porte lui aussi un nom, et il faut cesser de l'édulcorer: c'est la collaboration au quotidien. Attention au vocabulaire, parce que c'est là que tout se joue. Le collaborationnisme est une doctrine, vouloir la victoire de Hitler et un parti unique en France. La collaboration, elle, est une pratique: travailler avec l'occupant, s'arranger avec lui, en vivre. On peut collaborer sans être collaborationniste.
Des millions de Français l'ont fait.
Les historiens l'appellent l'
accommodation
(Philippe Burrin) ou l'attentisme
(Pierre Laborie). Ni la Milice, ni le maquis. La file d'attente, le marché noir, le silence, le calcul. Ces gens-là ne sont pas des monstres, ils sont l'écrasante majorité, et ils sont ce que produit toute occupation. Il faut être clair sur cette
"majorité qui attend"
: cela signifie que la machine a fonctionné
. Un appareil de déportation ne tourne pas sans dactylos, sans cheminots, sans concierges, sans fonctionnaires qui tamponnent, sans voisins qui écrivent. Et quand le soldat Gerhard veut une limonade, on lui sert.
On répète volontiers le chiffre de
trois à cinq millions de lettres de délation
. Chiffre contestable mais qu'importe: les archives de la préfecture de police suffisent à établir que la dénonciation fut une pratique sociale de masse
, et non l'égarement de quelques aigris.Voilà l'état civil réel de la France de 1940-1944: une minorité qui se bat, une minorité qui trahit par conviction, un État qui livre, et un pays qui attend de savoir qui gagne.
La question n'est donc pas de savoir si "les Français étaient collabos". Elle est de savoir
de quel cercle descendent ceux qui, aujourd'hui, hurlent au nom de la nation
. Et la réponse est écrite dans leurs propres généalogies politiques: pas du maquis. Jamais du maquis.La France du Maquis sait à qui elle parle
N'en déplaise aux concernés, l
es héritiers réels de la Résistance, ceux qui en portent le nom et le sang, n'ont cessé de désigner l'extrême droite comme l'ennemi.
Pas la gauche. Pas l'islam. L'extrême droite.Le 8 mars 2004, les derniers vivants du Conseil national de la Résistance publient un
Appel aux jeunes générations
: Lucie et Raymond Aubrac, Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant. Ils y appellent à une "insurrection pacifique"
contre le racisme, contre le retour des logiques d'exclusion, et signent cette phrase devenue matricielle: "Créer, c'est résister. Résister, c'est créer."
En juillet 2024, à la veille d'un scrutin où l'extrême droite se voyait déjà gouverner, d'anciens résistants et déportés signent un appel commun à lui faire barrage. Leur argument tient en quatre mots:
"On a déjà essayé."
Le 21 février 2024, la République fait entrer au Panthéon Missak Manouchian, fusillé quatre-vingts ans plus tôt jour pour jour au Mont-Valérien. Un Arménien, apatride, communiste, chef d'un groupe FTP-MOI composé de Juifs polonais et hongrois, d'Italiens, d'Espagnols, de Roumains.
Ceux que l'affiche rouge des nazis désignait comme
"l'armée du crime"
, précisément parce qu'ils étaient étrangers, précisément parce qu'ils étaient rouges. En 1944, l'occupant et ses supplétifs français les accusaient de ne pas être de vrais Français. Le vocabulaire n'a pas bougé d'une virgule. Les accusés non plus.Qu'on veuille bien mesurer ce que cela signifie. Quand les descendants directs de ceux qui ont pris les armes prennent la parole, c'est
toujours
contre l'extrême droite. Quand les héritiers de ceux qui n'ont rien fait prennent la parole, c'est pour expliquer aux petits-enfants d'Africains qu'ils ne sont pas d'ici.L'inversion accusatoire des enfants de planqués en 40
Acculés par cette généalogie, les héritiers du troisième cercle ont trouvé la parade. Elle est vieille comme le monde et elle a un nom: l'inversion accusatoire. On accuse l'autre de ce dont on est comptable.
Mensonge n°1: "La collaboration, c'était la gauche"
Le raisonnement s'appuie sur trois noms: Doriot, ancien du PCF, Déat, ancien de la SFIO, et Belin, ancien de la CGT. Trois transfuges, donc trois millions d'accusés. C'est de la logique de comptoir: Doriot est exclu du PCF en 1934, Déat de la SFIO en 1933. On ne fait pas porter à une maison la facture de ceux qu'elle a mis dehors, sauf à demander à l'extrême droite d'assumer, elle, l'intégralité de ce qui est sorti de ses propres rangs, ce qui serait un exercice long.
Le seul document qui vaille, c'est le vote. 10 juillet 1940, Vichy: les pleins pouvoirs constituants à Pétain. 569 pour, 80 contre, 20 abstentions. Et voici le chiffre que l'on ne cite jamais sur les plateaux: selon l'historien Gilles Candar,
73 des 80 parlementaires qui ont voté "non" étaient des élus de gauche.
Sept sur huit. Le refus est venu de là, et de nulle part ailleurs.Ajoutons un détail important:
61 parlementaires communistes
ne pouvaient pas voter ce jour-là. Ils étaient déchus de leur mandat depuis le 17 janvier 1940
, leur parti dissous, beaucoup en prison. On ne peut pas exclure un camp du scrutin, puis lui reprocher de ne pas y avoir figuré.Et pour être honnête jusqu'au bout, oui la gauche n'en sort pas immaculée. Des députés SFIO ont voté "oui". La honte de juillet 1940 est une honte parlementaire française, largement partagée. Mais le sens du courant, lui, ne souffre aucune discussion:
la droite parlementaire a voté la mort de la République
quasiment d'un bloc, et les rares mains levées contre étaient socialistes, radicales, démocrates-chrétiennes. Ceux qui prétendent aujourd'hui que "les collabos étaient de gauche"
demandent qu'on oublie 569 voix pour n'en retenir que trois.Le Maquis, une organisation de gauche
Concernant ceux qui ont pris les armes contre l'occupation nazie, la tendance de gauche se confirme. Le
Conseil national de la Résistance
, réuni clandestinement par Jean Moulin le 27 mai 1943, rue du Four à Paris, c'est seize hommes autour d'une table. Parmi eux: les deux centrales syndicales, CGT
(Louis Saillant) et CFTC
(Gaston Tessier), le PCF
(André Mercier), la SFIO
(André Le Troquer), le Parti radical et le mouvement Libération-Nord
, né d'un manifeste de syndicalistes, représenté par Charles Laurent. La droite républicaine y siège aussi (Joseph Laniel pour l'Alliance démocratique, Jacques Debû-Bridel pour la Fédération républicaine), c'est vrai. Ce qui ne siège pas à cette table, en revanche, ce qui n'y a jamais mis un pied, c'est
l'extrême droite
. Elle était ailleurs. Elle était à la Milice.Et le texte qui sort de cette table, le
programme du CNR du 15 mars 1944
, dit tout de la couleur politique du maquis: un plan complet de sécurité sociale, les retraites généralisées, la nationalisation des grandes banques, des sources d'énergie, de Renault, de la SNCF, l'indépendance de la presse. Les résistants ne se sont pas battus pour restaurer l'ordre ancien: ils ont écrit, dans la clandestinité, le programme social le plus à gauche de l'histoire française.
Ce n'est pas un hasard si aujourd'hui, ceux qui veulent démanteler ce modèle en se réclamant de la nation sont des descendants idéologiques de la France planquée en 40.
Les cas concrets, maintenant.
Georges Guingouin
, instituteur, militant communiste, révoqué par Vichy dès octobre 1940 pour ses idées. Il échappe à la police française en février 1941 et prend le maquis en avril 1941. Le "premier maquisard de France" commandera en juin 1944 un millier d'hommes et jusqu'à vingt mille combattants. Le 21 août 1944, il obtient la reddition de la garnison allemande et libère Limoges. Un instituteur rouge, à la tête d'une armée.Les
FTP
, Francs-tireurs et partisans, créés par le Parti communiste
en 1941, l'organisation la plus offensive de toute la Résistance intérieure, celle qui fournira l'essentiel des maquis les plus durs.Qui traquait la résistance ?
La police française ! L'inversion accusatoire prend une tournure ridicule, parce que la répression des militants de gauche en France n'a pas attendu les Allemands et ne s'est jamais faite sans les Français.
Avant même la défaite,
le PCF est dissous par décret-loi en septembre 1939, sa presse interdite, ses militants arrêtés par la police de la Troisième République. Le 17 janvier 1940, ses 61 parlementaires sont déchus de leur mandat. Quand la Wehrmacht arrive, une partie de la gauche française est déjà en prison par la France.Vichy prend le relais et l'aggrave.
En août 1941 sont instituées les sections spéciales, juridictions d'exception créées pour juger les communistes, avec effet rétroactif: on condamne à mort pour des actes qui n'étaient pas capitaux quand ils ont été commis.Le 22 octobre 1941 à Châteaubriant, les Allemands réclament cinquante otages après l'exécution d'un officier à Nantes. Ils présentent une liste de cent détenus. Et c'est
Pierre Pucheu, ministre de l'Intérieur français
, qui choisit les cinquante noms, essentiellement des communistes, d'anciens dirigeants de bourses du travail, des militants du Front populaire. Vingt-sept sont fusillés, dont Guy Môquet
, dix-sept ans. Que l'on relise cette phrase lentement: un ministre français a trié des Français pour le peloton.Le 16 novembre 1943 à Paris, les Brigades spéciales de la préfecture de police,
deux cents policiers français, pas un seul Allemand,
bouclent des mois de filature et arrêtent soixante-huit résistants, dont Missak Manouchian. Ce ne sont pas les nazis qui ont pris Manouchian: c'est la police française, qui l'a interrogé, tabassé, puis livré. Les trois grandes filatures des BS contre les FTP-MOI totalisent 57, 71 et 68 arrestations. Sur les 1 599 personnes arrêtées par ces brigades entre 1942 et 1945, au moins 216 ont été fusillées.En février 1944, aux Glières, les 465 maquisards du plateau sont d'abord assiégés par deux mille hommes des GMR et de la Milice, des Français (cocorico).
Tom Morel
est tué le 9 mars par les forces de Vichy. Les Allemands, eux, n'interviennent en masse qu'à partir du 23 mars, avec quatre mille hommes. L'État français a tiré sur le maquis avant les Allemands.
Voilà le dossier. D'un côté, une gauche dont les militants sont dissous, déchus, internés, guillotinés par des tribunaux d'exception français, désignés au peloton par un ministre français, filés et livrés par des policiers français, et mitraillés sur un plateau par des Français en uniforme français. De l'autre, des gens qui expliquent aujourd'hui, à la télévision, que la collaboration c'était la gauche.
Il faut un certain culot. Il faut surtout compter sur le fait que plus personne ne vérifie.
Mensonge n°2: "L'islam, c'est le nazisme"
La gauche n'est pas la seule et unique cible des
enfants spirituels de la France planquée en 40
. Il y aussi l'islam, pour ce faire, ceux qui ont ouvert un boulevard à l'extrême droite parlent depuis des années de "l'islamo-gauchisme", comme on parlait du "judéo-bolchévisme" au siècle précédent. Là où l'extrême droite et ses relais s'enfoncent toujours plus avec un culot qui n'a d'équivalent que le manque de courage de leurs aïeuls en 40 dans le mensonge éhonté, c'est quand ils affirment désormais que l'islam est le nouveau nazisme de notre époque. D'islamo-gauchisme, nous sommes désormais passés à l'islamo-nazisme, avec des plateaux TV qui nous expliquent en permanence que l'islam serait
"totalitaire"
.Le stock d'arguments, fourni par les réseaux pro-israéliens, est mince et toujours le même: le mufti de Jérusalem à Berlin, et la 13ᵉ division SS Handschar. Regardons-la, cette division, puisqu'ils y tiennent.
20 000 hommes recrutés dans l'espace yougoslave, 65 % d'entre eux enrôlés de force. Les Allemands y représentent 15 à 20 % des effectifs et la moitié de l'encadrement. Résultat: des désertions massives (près du quart des effectifs) et une mutinerie à Villefranche-de-Rouergue en septembre 1943, la première mutinerie d'une unité SS de toute la guerre, en France, réprimée dans le sang. Quand l'unité devient opérationnelle, 90 % des Juifs de Bosnie ont déjà été exterminés.
Voilà le grand corps de preuve: une unité de conscrits, encadrée par des Allemands, qui se mutine et qui déserte.
Maintenant, l'autre colonne du bilan.
233 000 musulmans dans l'armée de la Libération
Fin 1944, l'
armée française de la Libération
compte environ 600 000 hommes
, dont les deux tiers viennent d'Afrique du Nord. Sur ce total: environ 233 000 musulmans
, soit 39 % des effectifs, contre 176 000 Européens (29 %). Ce ne sont pas des supplétifs symboliques: sur les quelque 22 000 tués de l'armée régulière entre 1943 et 1945, on compte 3 458 Maghrébins tombés en Tunisie, 4 000 en Italie, 3 716 en France et en Allemagne. Plus de onze mille morts maghrébins pour libérer l'Europe.
Ajoutez les tirailleurs sénégalais, les goumiers marocains, les spahis algériens: plus de 30 % des morts de cette armée viennent des colonies.Ajoutez encore les Justes.
Mohamed Helmy
, premier Arabe reconnu Juste parmi les Nations en 2013. Khaled Abdul-Wahab
, qui cache des familles juives en Tunisie. L'Albanie
, seul pays occupé d'Europe à compter davantage de Juifs à la fin de la guerre qu'au début: 195 des 200 Juifs albanais sauvés, environ 2 000 Juifs étrangers accueillis, 75 Albanais honorés par Yad Vashem, au nom d'un code d'honneur musulman, la besa
. Et à Paris, la Grande Mosquée de Si Kaddour Benghabrit et l'imam
Abdelkader Mesli
, qui délivre de faux certificats de musulman à des Juifs traqués, avant d'être arrêté et déporté à Dachau.La Türkiye, porte de sortie pour les juifs traqués
Et puis il y a la Türkiye, dont on ne parle jamais dans ce débat, et pour cause.
Dès 1933, alors que l'Allemagne chasse ses savants juifs des universités, la jeune République turque les fait venir. Le pathologiste
Philipp Schwartz
, lui-même chassé de Francfort, négocie avec Ankara: environ 150 universitaires allemands
, en grande majorité juifs, sont installés dans les universités d'Istanbul et d'Ankara, près d'un millier de personnes avec leurs familles. Parmi eux, le philologue
Erich Auerbach
, qui écrira Mimésis
, le monument de la critique littéraire européenne, à Istanbul, parce que l'Europe n'en voulait plus. L'économiste Fritz Neumark
. Le chirurgien Rudolf Nissen
. Le mathématicien Richard von Mises
ou encore Ernst Reuter
, futur maire de Berlin-Ouest. Pendant que le continent des Lumières expulsait ses cerveaux juifs, un pays musulman leur ouvrait ses chaires.Puis vient la guerre, et la
Türkiye neutre devient un couloir de sortie
: des milliers de Juifs fuyant l'Europe centrale et balkanique transitent par elle vers la Palestine.Et il y a les trains. Entre mars 1943 et le printemps 1944, Ankara organise le rapatriement par convois ferroviaires de ses ressortissants juifs coincés en France occupée: des Juifs d'origine ottomane, munis de papiers turcs, sortis de la zone de mort et acheminés jusqu'à Istanbul. Les diplomates turcs accordaient même des passeports turcs à des juifs non-turcs pour qu'ils puissent évacuer.
En 1943 et 1944, un État musulman envoyait des trains chercher ses Juifs en France, pendant que l'État français en remplissait d'autres dans l'autre sens.
Il y a enfin
Selahattin Ülkümen
, consul de Turquie à Rhodes. En juillet 1944, les SS raflent les Juifs de l'île pour Auschwitz. Ülkümen se présente devant l'officier allemand et invoque la neutralité turque pour réclamer quarante à cinquante personnes: les ressortissants turcs, mais aussi leurs conjoints, en soutenant que "la loi turque ne fait pas de différence entre les musulmans, les juifs et les chrétiens"
. Il les arrache. La Luftwaffe bombardera sa résidence en représailles: son épouse Mihrinissa, enceinte, en mourra. Yad Vashem l'a reconnu Juste parmi les Nations.Alors faisons l'addition qu'ils redoutent. D'un côté : 20 000 conscrits balkaniques, dont deux tiers enrôlés de force, encadrés par des SS allemands. De l'autre:
233 000 musulmans en armes contre le Reich sous drapeau français
, plus de onze mille morts maghrébins, des Justes de Tunis à Tirana, des chaires turques ouvertes aux savants juifs d'Allemagne, et un consul qui a payé de sa femme le sauvetage de cinquante inconnus.Et pendant ce temps-là, à Paris, des Français en uniforme français arrêtaient des enfants juifs français.
Que ceux qui parlent de nazisme nous disent de quel côté se tenaient leurs grands-pères.
L'honneur des planqués sauvé par De Gaulle
Il faut rendre justice au Général avant de solder le compte. Quand De Gaulle ment ouvertement en faisant croire que le peuple français s'était libéré
"par lui-même
", il s'agit d'un acte politique, et peut-être un acte de salut public. Le pays est au bord de la guerre civile, les Alliés envisagent de l'administrer comme un territoire occupé, l'État est à reconstruire avec les seuls fonctionnaires disponibles, c'est-à-dire ceux de Vichy. Décréter que la France a résisté tout entière, que Vichy fut une parenthèse illégitime, une
"poignée de misérables",
c'est offrir à quarante millions de personnes une biographie collective présentable et une place à la table des vainqueurs. Henry Rousso a donné un nom à cette construction: le résistancialisme
.Le problème d'un mensonge fondateur, c'est qu'il ne se rembourse jamais.
L'épuration donne le vertige quand on la regarde de près:
311 263 dossiers
instruits, dont 183 512 classés sans suite, 6 763 condamnations à mort prononcées, 767 exécutées, entre 22 000 et 28 000 fonctionnaires sanctionnés. Puis vient l'oubli légal:
loi d'amnistie du 5 janvier 1951
et la loi du 6 août 1953
. Les prisons se vident, les dégradations nationales s'effacent, les carrières repartent. En moins de dix ans, le troisième cercle est blanchi
juridiquement, socialement, moralement.Le résultat a des noms.
Maurice Papon
, secrétaire général de la préfecture de la Gironde, qui organise les convois de Juifs vers Drancy, devient préfet de police de Paris de 1958 à 1967, celui du 17 octobre 1961 puis ministre du Budget de la République. Il ne sera condamné qu'en 1998. René Bousquet
, chef de la police de Vichy, maître d'œuvre du Vél d'Hiv, devient banquier et fréquente les cercles du pouvoir jusqu'à sa mort, en 1993, avant son procès.Il faudra attendre le 16 juillet 1995 pour qu'un président de la République reconnaisse enfin que
"la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français"
. Cinquante et un ans. Un demi-siècle pendant lequel ceux qui servaient la limonade au soldat Gerhardt ou regardaient passer les trains ont eu le champ libre pour se refaire une virginité, entrer en politique, prendre des micros, et finir par distribuer des brevets de francité.Car voilà le legs exact de ce mensonge:
il a donné le droit à la parole nationale à ceux qui n'avaient pas payé.
Il a permis qu'en 2026, les descendants du troisième cercle expliquent à des Français dont les arrière-grands-pères sont morts au Garigliano et au Belvédère qu'ils sont des étrangers en sursis.Et l'on n'a même pas parlé de la dernière insulte. À l'automne 1944, alors que la victoire approche, l'état-major procède au
blanchiment des troupes coloniales:
environ 15 000 tirailleurs sénégalais sont retirés du front, 9 678 rapatriés entre novembre 1944 et mars 1945, remplacés par des volontaires FFI souvent enrôlés de la veille. Officiellement, le froid. En réalité, l'ordre colonial et le souci de la photographie finale: que la France soit libérée par des visages blancs. Le 1er décembre 1944, à Thiaroye, au Sénégal, des tirailleurs qui réclamaient leur solde sont mitraillés par l'armée française. Bilan officiel : 35 morts, chiffre que les historiens tiennent aujourd'hui pour un mensonge d'État, et que des fouilles engagées au Sénégal doivent enfin établir.
On les avait fait mourir pour la France. On leur a refusé le défilé, puis la solde, puis la balle a été pour eux. Ceux qui ont regardé passer les trains, eux, ont eu droit à la parole et d'écrire le récit dominant.
Regarder son histoire sans concession
Il faut maintenant dire nettement ce que cet éditorial ne dit pas, parce que c'est la ligne qui sépare deux mondes.
Personne n'est comptable du sang qui coule dans ses veines.
On n'hérite pas d'une faute comme on hérite d'une maison. Le petit-fils d'un milicien n'est pas un milicien, le fils d'un dénonciateur n'a rien dénoncé, et l'arrière-petit-fils d'un homme qui a baissé les yeux en 1942 a le droit entier, imprescriptible, d'être un honnête homme et un patriote. Juger quelqu'un sur son ascendance, c'est exactement le raisonnement de ceux que nous combattons, c'est la logique des origines, du sang, des papiers de famille. Nous n'en voulons pas, y compris quand elle pourrait nous servir. Notre reproche n'est donc pas généalogique. Il est de tenue.
Car il y a une différence entre porter un héritage et le brandir comme un titre. On peut descendre du troisième cercle et parler de la France, c'est un droit. Ce qu'on ne peut pas faire, avec cette ardoise-là derrière soi, c'est monter sur une estrade pour délivrer des brevets de francité. Quand la colonne des siens additionne le vote du 10 juillet, les sections spéciales, la liste de Pucheu, les filatures des Brigades spéciales, les GMR sur le plateau des Glières et cinquante ans de silence organisé, la moindre des choses est de parler à voix basse.
La faute n'est pas d'être né de ce côté-là. La faute est l'arrogance, cette prétention à noter les autres, à trier les Français en vrais et en faux, à demander des comptes à des gens dont les aïeux, eux, ont payé.
Regardez d'ailleurs qui, dans ce pays, n'a jamais distribué de bons points: les résistants eux-mêmes. Ceux-là parlaient peu. Ils n'ont pas passé leur vie à réclamer des preuves d'amour de la patrie à leurs voisins. Ils avaient fait ce qu'il fallait, et cela leur suffisait.
La discrétion a toujours été du côté de ceux qui avaient quelque chose à raconter. Le tapage, du côté de ceux qui n'avaient rien.
Un pays appartient à ceux qui se battent pour lui
Dans un monde méritocratique, la légitimité de parler au nom d'un pays ne se lirait ni dans un patronyme, ni dans un teint, ni dans une confession. Elle se lit dans ce qu'on a mis sur la table quand il fallait payer.
Selon ce critère, le seul qui vaudrait, la France appartiendrait au Kabyle du 7ᵉ tirailleur mort à Monte Cassino, à l'Arménien Manouchian fusillé au Mont-Valérien, au Sénégalais fauché à Thiaroye, au Juif polonais de l'Affiche rouge, à l'imam de la Grande Mosquée déporté à Dachau, à la poignée d'ouvriers, d'instituteurs et de curés qui ont dit non quand dire non coûtait la vie.
Elle n'appartiendrait pas à ceux qui ont attendu, ni à leurs enfants, ni à leurs héritiers politiques qui, quatre-vingts ans plus tard, ont enfin trouvé un ennemi à leur mesure: un ennemi qui ne tire pas.
Les fascistes français ne sont pas les héritiers d'un combat. Ils sont les enfants des planqués de 40, qu'ils ne nous parlent pas de courage.
David Bizet, journaliste
FAQ France & Résistance
Quel pourcentage de Français étaient résistants pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Les historiens estiment que 2 à 3 % de la population a rejoint les mouvements organisés de Résistance. Les réseaux liés au BCRA de Londres comptaient 150 000 agents, et le SOE britannique a armé environ 250 000 résistants, pour l'essentiel après juin 1944.
Quelle est la différence entre collaboration et collaborationnisme ?
Le collaborationnisme désigne l'adhésion idéologique au nazisme, portée par des partis comme le PPF ou le RNP, qui plafonnaient chacun à 20 000-30 000 membres. La collaboration d'État désigne l'action du régime de Vichy et de son administration : police, gendarmerie et préfectures ont effectué au moins 85 % des arrestations ayant conduit à la déportation de 75 721 Juifs de France.
Qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 ?
569 parlementaires ont voté pour, 80 contre, 20 se sont abstenus. Selon l'historien Gilles Candar, 73 des 80 opposants étaient des élus de gauche. Et 61 parlementaires communistes ne pouvaient pas voter: ils étaient déchus de leur mandat depuis le 17 janvier 1940.
Combien de musulmans ont combattu contre le nazisme sous drapeau français ?
Fin 1944, l'armée française de la Libération comptait environ 600 000 hommes, dont près de 233 000 musulmans, soit 39 % des effectifs. Plus de 11 000 combattants maghrébins sont morts en Tunisie, en Italie, en France et en Allemagne entre 1943 et 1945.
La division SS Handschar prouve-t-elle une adhésion musulmane au nazisme ?
Non. Cette unité comptait environ 20 000 hommes, dont 65 % enrôlés de force, encadrés à moitié par des officiers allemands. Elle a connu près d'un quart de désertions et une mutinerie à Villefranche-de-Rouergue en septembre 1943, la première d'une unité SS de toute la guerre. Quand elle devient opérationnelle, 90 % des Juifs de Bosnie ont déjà été exterminés.
Qu'est-ce que le résistancialisme ?
C'est le nom donné par l'historien Henry Rousso au récit, construit après 1944, selon lequel la France aurait résisté dans son ensemble et Vichy n'aurait été qu'une parenthèse illégitime. Ce récit a permis de reconstruire le pays, mais aussi de recycler la collaboration : il faudra attendre le discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995, soit cinquante et un ans, pour qu'un président reconnaisse la responsabilité de l'État français.
Sources:
- Effectifs de la Résistance et des mouvements collaborationnistes:
Résistance intérieure française
et Collaboration en France
, synthèses des travaux de Robert Paxton, Philippe Burrin (La France à l'heure allemande
), Pierre Laborie, François Marcot. - Distinction collaboration d'État / collaborationnisme / accommodation:
EHNE - Collaboration et collaborationnisme en France
- Déportation des Juifs de France, part de la police française, Vél d'Hiv:
CNRS Le Journal - Rafle du Vél d'Hiv
- Discours du 25 août 1944:
Fondation Charles de Gaulle
- Vote du 10 juillet 1940:
Université de Perpignan - scrutin détaillé
- Composition du CNR (27 mai 1943) et programme du 15 mars 1944:
EHNE - Le programme du CNR
- Georges Guingouin:
Ordre de la Libération
- FTP et Front national:
Universalis - FTP
- Otages de Châteaubriant et rôle de Pierre Pucheu:
Ministère des Armées - Chemins de mémoire
, Becedia - Les 50 otages de Nantes et de Châteaubriant
- Brigades spéciales de la préfecture de police et traque des FTP-MOI:
Fondation Gabriel Péri - La traque des FTP-MOI
, Slate - l'interrogatoire de Manouchian par la police française
- Maquis des Glières:
Association des Glières
- Appel des résistants du 8 mars 2004:
texte et signataires
- Appel des résistants et déportés de juillet 2024:
France 24
- Division SS Handschar:
Slate - La division SS musulmane en Bosnie, entre mythes et réalités
- Composition et pertes de l'armée française de la Libération:
Chemins de mémoire - Les soldats d'Outre-Mer
- Sauvetages par des musulmans, Justes, Albanie, Grande Mosquée de Paris:
Middle East Eye - La Grande Mosquée de Paris
- Türkiye:
Philipp Schwartz et la Notgemeinschaft, accueil des universitaires allemands à partir de 1933
, Selahattin Ülkümen à Rhodes
, Corry Guttstadt, Turkey, the Jews and the Holocaust
- Falsification de l'histoire par l'extrême droite: Laurent Joly,
La Falsification de l'histoire. Éric Zemmour, l'extrême droite, Vichy et les Juifs
, recension Esprit
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