La rédaction
10:43, 16/09/2026, mercredi

B'Tselem accuse Israël d'un "projet d'élimination" en Palestine occupée

L'ONG israélienne B'Tselem accuse Israël de mener un "projet d'élimination" en Palestine occupée (Cisjordanie). Son rapport de 245 pages, fondé sur plus de 2 000 témoignages, décrit cinq mécanismes : violence, nettoyage ethnique, restrictions de mouvement, étranglement économique et destruction sociale. L'ONG recense 1 107 Palestiniens tués depuis octobre 2023 et 18 % du territoire confisqué. Pour Kareem Jubran, il s'agit d'un projet étatique, et non de l'action de quelques colons extrémistes.

Une ONG israélienne brise un tabou. B'Tselem accuse l'État d'Israël de vouloir
"éliminer"
toute possibilité d'existence nationale palestinienne. Son nouveau rapport, intitulé
"Le Projet d'élimination"
, a été présenté lundi 14 septembre 2026 à Jérusalem.

Le document ne décrit pas une addition d'incidents. Au contraire, il démonte un système cohérent. Violences, checkpoints, confiscations de terres et asphyxie économique poursuivent, selon l'ONG, un seul objectif politique.

Ce constat pèse lourd. En effet, il ne vient ni d'un gouvernement arabe ni d'une organisation palestinienne. Il émane d'une organisation israélienne, qui documente l'occupation depuis 1989.

Le "projet d'élimination" selon B'Tselem: un système, pas des dérapages

Le rapport compte 245 pages. Il s'appuie sur plus de 2 000 témoignages de Palestiniens recueillis depuis octobre 2023. De plus, il mobilise trois décennies de travail de terrain.

Kareem Jubran dirige la recherche de terrain de l'ONG. Pour lui, la conclusion ne laisse aucune ambiguïté.
"Depuis près de trois ans, Israël démantèle systématiquement les conditions de l'existence collective palestinienne en Palestine occupée, tout en rendant le contrôle israélien et la présence juive de plus en plus permanents. C'est le Projet d'élimination"
, affirme-t-il.
Le mot
"élimination"
est pesé. B'Tselem l'emploie pour désigner la destruction méthodique des conditions de vie d'un peuple. Autrement dit, l'ONG vise les institutions, l'économie, la liberté de mouvement et la vie sociale palestiniennes.

Cinq mécanismes au service d'un même objectif

Le rapport identifie cinq leviers. Selon Kareem Jubran, ils fonctionnent ensemble et se renforcent mutuellement :

-
la violence et l'intimidation
, exercées par l'armée et par des milices de colons ;
-
le nettoyage ethnique et la prise de contrôle territoriale
, par l'expulsion de communautés entières ;
-
la restriction des mouvements
, avec checkpoints, barrières et routes fermées ;
-
l'étranglement économique
, qui prive les familles de revenus ;
-
la destruction sociale et politique
, qui fragilise les institutions palestiniennes.

Chacun de ces leviers pris seul fait déjà des victimes. Cependant, leur combinaison produit un effet bien plus large. C'est cette logique d'ensemble que l'ONG veut rendre visible.

Selon B'Tselem, Israël a tué 1 107 Palestiniens en Palestine occupée (Cisjordanie) entre le 7 octobre 2023 et le 31 août 2026. Parmi eux figurent 245 enfants.

Le chiffre ne dit pas tout. En effet, la peur touche chaque famille. Un raid nocturne, une attaque de colons ou une arrestation peuvent survenir à tout moment. Ainsi, le moindre geste du quotidien devient un calcul de risque.

Des terres confisquées à grande échelle

Les avant-postes de colons et les "fermes" coloniales ont saisi 1,07 million de donums, d'après l'ONG. Le donum est une unité de surface locale qui équivaut à 1 000 m². Cela représente environ 1 070 km², soit 18 % du territoire.

Par ailleurs, 75 communautés palestiniennes ont été déplacées de force. B'Tselem qualifie ces expulsions de nettoyage ethnique. Il s'agit souvent de petits villages isolés d'éleveurs.

Kareem Jubran évoque plus de 900 barrières et checkpoints installés à l'entrée des villes et des villages. Son propre village, Sa'ir, en a reçu une en 2025. De plus, Israël a créé plus de 200 nouveaux points de contrôle depuis octobre 2023, selon les données de l'ONG.

Les conséquences économiques sont lourdes. Le chômage a plus que doublé en deux ans. Des infrastructures agricoles et industrielles ont été détruites. En outre, les permis de travail en Israël ont été retirés à de nombreux Palestiniens.

"Ce n'est pas l'œuvre de quelques colons extrémistes"

Le rapport vise un récit très répandu. Selon celui-ci, les violences viendraient d'une minorité de colons incontrôlés. B'Tselem rejette fermement cette lecture.

"La violence des colons est bien réelle. Des milices de colons opèrent dans toute la Palestine occupée",
reconnaît Kareem Jubran. Il ajoute aussitôt une nuance décisive.
"Mais s'approprier plus d'un million de donums, tuer plus de 1 000 personnes, arrêter des milliers d'autres et pousser l'économie au bord de l'effondrement n'est pas l'œuvre de quelques colons extrémistes."
Sa conclusion est nette.
"C'est un projet étatique, et il faut le reconnaître comme tel"
, insiste-t-il. L'ONG décrit ainsi une coopération croissante entre les autorités officielles et des milices armées soutenues par l'État.

Le "Plan décisif" de Smotrich comme matrice

B'Tselem relie ce processus à un texte précis. Il s'agit du "Plan décisif" publié en 2017 par Bezalel Smotrich, aujourd'hui ministre israélien des Finances.

Yuli Novak, directrice exécutive de l'ONG, y voit un véritable
"plan directeur"
. Selon elle, ce texte décrit la voie idéologique et opérationnelle vers l'élimination. Son auteur parle de
"victoire par la colonisation",
afin de rendre impossible tout État palestinien.

Le colonialisme de peuplement vu du terrain

L'ONG assume un vocabulaire fort. Elle parle de colonialisme de peuplement, c'est-à-dire d'un système qui remplace une population par une autre sur une terre conquise.

Kareem Jubran le décrit à hauteur d'homme.
"C'est le colonialisme de peuplement tel que nous le voyons et le vivons sur le terrain: un meurtre, un checkpoint, une attaque de colons, une famille qui perd ses moyens de subsistance, une communauté chassée de sa terre"
, explique-t-il.
Le danger, selon lui, réside dans la fragmentation du regard.
"Si nous considérons chacun de ces faits comme un événement distinct, nous ne parvenons pas à voir le système qui les relie, ni le projet politique qu'ils font progresser"
, avertit-il.

Yuli Novak répond aussi aux accusations prévisibles. Selon elle, parler de projet colonial ne nie pas le lien juif avec cette terre. En revanche, cela décrit un projet politique.

Un rapport qui interpelle la communauté internationale

B'Tselem ne se contente pas d'un constat. L'ONG appelle les États à utiliser tous les moyens du droit international pour arrêter ces crimes et protéger les Palestiniens.

Le contexte diplomatique donne un écho particulier à cet appel. Le Royaume-Uni et plusieurs pays viennent en effet d'adopter de nouvelles sanctions contre les colonies. Par ailleurs, Londres accuse désormais les colons de nettoyage ethnique.

Les autorités israéliennes présentent, de leur côté, leurs opérations militaires comme de la lutte antiterroriste. Le COGAT, l'organisme militaire israélien qui gère les territoires occupés, a été sollicité par la presse britannique.

Yuli Novak prévient enfin que les élections israéliennes du mois prochain ne changeront pas grand-chose. Selon elle, le gouvernement actuel n'a pas créé ce projet. Il l'a seulement accéléré.

Désormais, l'excuse des
"colons extrémistes"
ne tient plus. C'est pourquoi la responsabilité des États qui soutiennent Israël se trouve, elle aussi, directement engagée.

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