L'électorat musulman vote déjà très largement Mélenchon. Il ne peut pas le faire gagner. Et il lui coûte cher auprès d'une partie de ceux dont il aura besoin pour gagner. La solution semble donc évidente : rassurer, modérer, parler d'autre chose. C'est tout le débat de cet été autour de la non-inscription de l'abrogation de la loi de 2004 dans le programme.
Sauf que le RN, la droite, les macronistes et une partie de la gauche ont toutes les raisons de refuser de parler d'autre chose. Et si la stratégie la plus prudente était devenue la plus risquée ?
Jean-Luc Mélenchon semble, pour le moment, en bonne position pour se qualifier au second tour de l'élection présidentielle face au Rassemblement national.
Dans un tel contexte, quel serait le débat central de la présidentielle, que La France insoumise le veuille ou non ?
Le social ?
Peut-être.
Si un mouvement de classe suffisamment puissant ébranle la Macronie cette année, alors tout devient plus incertain. On ne sait pas ce que donneront les appels à la grève générale du 29 septembre, ni la venue des pompiers et des agriculteurs à Paris.
Un véritable conflit de classe peut produire des solidarités, des intérêts communs, un
"nous"
différent. Dans ce cas, il est possible que la question islamophobe passe, non pas au second plan, mais cesse un moment de tout ordonner, et que Mélenchon rallie une partie de l'électorat blanc des classes populaires.Mais même dans ce cas, toutes les attaques du Rassemblement national entre les deux tours viseront à le décrédibiliser sur la question islamique. Et il n'est pas sûr que cet électorat résiste à leur puissance.
Islam, immigration, hijab, Gaza, Palestine, terrorisme, "communautarisme" : tout y passera. Les positions réelles de Mélenchon, les anciennes, celles qu'il aura abandonnées et, lorsque cela ne suffira pas, leur caricature.
Que fait-on des musulmans ?
Mais imaginons maintenant qu'il n'y ait pas de grand mouvement social.
Alors le problème est plus simple. Et plus méchant.
Que fait-on des musulmans ?
Le calcul électoral le plus élémentaire est assez tentant.
Mélenchon a déjà leur vote. Très largement. Pourquoi prendre davantage de risques pour gagner des électeurs que l'on a déjà ?
Le débat de cet été sur l'abrogation de la loi de 2004
est presque un cas d'école. Elle ne figure pas aujourd'hui dans le programme de LFI. Faut-il l'y inscrire et déclencher immédiatement la machine à "l'islamisation"
, au "communautarisme"
et à "l'offensive contre la laïcité"
?Ou vaut-il mieux se dire que les musulmanes concernées voteront de toute façon Mélenchon et passer à autre chose ?
Politiquement, le calcul n'est pas idiot.
Il est même terriblement banal.
On garde l'électorat musulman sans trop lui donner de gages supplémentaires. On parle social. On rassure. On présente un islam suffisamment modéré pour ne pas faire fuir ceux qui hésitent encore. Et une partie de l'ancien électorat PS et écologiste, terrifiée par l'arrivée du fascisme, finira bien par voter Mélenchon en se bouchant le nez.
Le problème, c'est qu'il faut être deux pour décider de ne pas livrer bataille.
Ils seront beaucoup plus que deux
Le Rassemblement national, bien sûr. Mais aussi LR, les macronistes et une partie de la gauche qui construit déjà son opposition à LFI sur ces questions.
Ils ne disent pas tous la même chose, et il serait absurde de prétendre le contraire.
Raphaël Glucksmann n'est évidemment pas Marine Le Pen,
et il s'oppose même aux nouvelles surenchères contre le hijab. Mais il rallie aussi cette fraction de la gauche qui, depuis vingt ans, transforme volontiers ses obsessions sur l'islam en brevets de respectabilité républicaine. Défenseur de la loi de 2004, il construit depuis longtemps une partie de sa différence avec l'autre gauche autour de "l'islamisme"
et de la laïcité, auxquels sont venus s'ajouter Gaza, le 7-Octobre et les accusations d'antisémitisme. Et il a déjà prévenu : aucune alliance avec LFI.
LR parlera du hijab, de la laïcité et de l'islamisme.
Les macronistes parleront de "République", de "communautarisme" et d'antisémitisme.
Le RN prendra tout cela, ajoutera ce qu'il faut de grand remplacement, de civilisation et de peur, puis montera le volume.
Bonne chance pour trouver le bon dosage d'"islam modéré" au milieu de tout cela.
À qui faut-il donner le premier gage ? Et surtout, à quel moment reçoit-on le certificat attestant qu'on est enfin redevenu fréquentable ?
Probablement jamais.
Parce que tous ces gens sont aussi des adversaires politiques de Mélenchon. Leur objectif n'est pas de l'aider à trouver exactement la bonne position pour qu'ils puissent ensuite voter tranquillement pour lui.
Et les électeurs dont il aura besoin au second tour sont déjà loin d'être acquis. On l'a vu aux législatives de 2024 : le barrage républicain devenait soudain beaucoup plus troué lorsqu'il fallait voter pour un candidat LFI.
Alors, que reste-t-il comme pari politique ?
La révolution culturelle
Mélenchon est en pleine traversée du Yangtsé.
Il est à mi-chemin et, c'est bien connu, c'est lorsqu'on est fatigué qu'il faut nager le mieux pour atteindre l'autre rive et gagner.
On peut tout à fait comprendre que LFI soit fatiguée des musulmans et de cet électorat tout à fait encombrant.
Il vote déjà Mélenchon, mais ne peut pas le faire gagner à lui seul.
Il réclame encore des choses.
Et certaines de ces choses coûtent beaucoup plus de voix ailleurs qu'elles n'en rapportent chez lui.
Franchement, quel électorat pénible.
Cependant, ce n'est pas le sujet.
Les révolutions ne se font pas parce que ceux qui doivent les mener se réveillent un matin avec une furieuse envie de révolution. Elles arrivent aussi parce que les solutions raisonnables ont échoué.
Un petit exemple en a été donné lors des Amfis.
La question de ce qu'est la lutte antiterroriste, et même de ce qu'est le concept de terrorisme appliqué au monde du XXIe siècle, a été posée lors de l'un des débats importants de ces universités d'été. Évidemment, cela a déclenché une offensive de l'extrême droite, de la Macronie et des sociaux-démocrates. Pour faire peur à l'électorat.
Mélenchon avait pourtant déjà ouvert cette brèche. En décembre 2023, il déclarait : "Entrer dans la guerre contre le terrorisme, c'est accepter un vocabulaire qui n'est pas le nôtre." Quelques semaines plus tard, il expliquait que cette "guerre au terrorisme" nous faisait sortir du droit international pour entrer dans une lutte du Bien contre le Mal.
C'est ce vieux logiciel de la War on Terror que les Amfis ont remis en cause. Cette initiative était audacieuse et doit servir d'exemple pour la suite. Il faut bien, à un moment, s'attaquer à ce qui rend certaines positions électoralement impossibles.
Et c'est là que les prudences autour de la loi de 2004 deviennent presque paradoxales. Son abrogation représenterait évidemment une rupture importante en France. Mais, comparée à la profondeur de ce que Mélenchon a déjà commencé à remettre en cause, elle paraît presque modeste : contester le logiciel idéologique qui organise depuis vingt-cinq ans la "guerre contre le terrorisme", tout en hésitant encore à revenir sur une loi française vieille de vingt-deux ans.
Mélenchon est déjà loin de la rive.
Il ne s'agit pas de devenir encore un peu plus radical entre gens déjà convaincus, mais de faire en sorte qu'un électeur qui partage vos intérêts sociaux ne considère plus votre défense des femmes portant le hijab, des musulmans ou des Palestiniens comme une raison suffisante pour voter contre ses propres intérêts.
Il n'y a pas de bataille facile
Ce sera difficile, évidemment. Mais toute la question de cette présidentielle est peut-être précisément là : il n'y a pas de bataille facile.
Il y a seulement des batailles que l'on peut perdre en reculant et une bataille, beaucoup plus dangereuse, que l'on peut essayer de gagner.
Mélenchon est au milieu du fleuve. Il peut encore décider que l'autre rive est trop loin.
Le problème, c'est qu'au milieu du fleuve, rebrousser chemin, c'est revenir à la case départ de la gauche de rupture.
La défaite.


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