"Islamiste": terme islamophobe pour disqualifier les musulmans qui dérangent

David Bizet
11:52, 08/09/2026, mardiM: Mise à jour: 12:00, 08/09/2026, mardi
Yeni Şafak
"Islamiste": terme islamophobe pour disqualifier les musulmans qui dérangent
GEOFFROY VAN DER HASSELTAFP Archive
"Islamiste" : de "fanatisme" colonial à "intégrisme" catholique, l'histoire d'un mot qui sert à disqualifier les musulmans qui dérangent.

Tout le monde dit lutter contre "l'islamisme" sans jamais le définir. Le CNRTL rappelle pourtant le sens d'origine du mot : "religion des musulmans", construit comme "judaïsme" ou "christianisme". Le terme a basculé dans les années 1980 vers un sens politique. Avant lui, on parlait de "fanatisme" à l'époque coloniale, puis d'"intégrisme", mot emprunté au catholicisme. Aucun équivalent n'existe pour les autres religions. Cette asymétrie interroge.

Un mot revient sans cesse dans le débat public français: "islamiste". Employé à tout propos, il finit par tout désigner et rien de précis. Pourtant, ce terme n'a rien de neutre. Son usage sert surtout à distinguer le "bon musulman", silencieux et invisible, du "mauvais musulman", jugé menaçant. Cette distinction mérite d'être interrogée.

L'"islamisme", c'est quoi ?

Tout le monde dit vouloir "lutter contre l'islamisme". Des ministres, des éditorialistes, des députés de tous bords reprennent la formule. Pourtant, presque personne n'est capable d'en donner une définition claire.

Posez la question à un responsable politique. Demandez-lui ce qu'est précisément un islamiste, où commence l'islamisme et où il s'arrête. La réponse tourne vite à l'énumération d'impressions: la barbe, le voile, le refus de serrer la main, un discours jugé communautaire. Aucun critère stable n'en ressort.

C'est là le premier problème. On ne peut pas prétendre combattre méthodiquement une chose que l'on refuse de définir. Un mot sans définition ne sert pas à analyser. Il sert à désigner.

Islamisme: ce que dit vraiment le dictionnaire

Le
Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL)
, portail du CNRS, conserve la trace de l'ancien sens. Le Trésor de la langue française y définit d'abord l'islamisme ainsi: "Religion des musulmans", avec pour synonyme "islam".

Ce sens n'a rien d'anecdotique. Le mot est une création française du XVIIIe siècle. Voltaire l'emploie à la place de "mahométisme" pour parler simplement de la religion musulmane. Littré le reprend au XIXe siècle avec la même définition. Lamartine et Pierre Loti l'utilisent de la même façon.

Surtout, ce mot a été construit exactement comme les autres noms de religions. "Islamisme" suit le modèle de "judaïsme", de "christianisme", de "bouddhisme" ou d'"animisme". Le suffixe "-isme" ne portait alors aucune charge militante. Il servait juste à nommer une confession.

Un basculement de sens opéré dans les années 1980

Le glissement est donc récent. Le mot "islam" remplace progressivement "islamisme" pour désigner la religion au cours du XXe siècle. Le terme "islamisme" se retrouve alors disponible, vidé de son emploi d'origine.

Des politologues s'en emparent au début des années 1980, comme l'a documenté le journaliste Xavier Ternisien dans Le Monde. Ils cherchent un mot pour analyser les mouvements politiques se réclamant de l'islam après la révolution iranienne. Le vieux nom de religion devient ainsi le nom d'une idéologie.

Cette opération pose une question rarement soulevée. Pourquoi avoir recyclé le nom même de la religion pour désigner ce qu'on veut en dénoncer ? Aucune autre confession n'a subi ce traitement. Le mot "christianisme" n'a jamais été réaffecté à l'extrême droite chrétienne.

Le "bon musulman" et le "mauvais musulman"

La conséquence était prévisible. En gardant la même racine et presque le même mot, la distinction reste illisible pour le grand public.

Des chercheurs l'ont relevé de longue date. Le terme "islamisme" a fini par fonctionner, dans les pays non musulmans, comme la représentation du "mauvais musulman". L'islam désignerait alors le croyant acceptable, l'islamisme le croyant suspect. La frontière entre les deux ne repose sur aucun critère explicite.

Aujourd'hui, "islamiste" qualifie donc souvent n'importe quel musulman visible. Une femme voilée, un jeune qui prie, un responsable associatif engagé sur la Palestine: tous risquent l'étiquette. Le mot ne décrit plus une idéologie précise. Il désigne une gêne.

Au point où même les non musulmans peuvent y avoir droit. On parlera ainsi d'"islamo-gauchisme" pour désigner une personnalité de gauche proche des musulmans, et même d'"islamo-droitisme" pour l'inverse.

De "fanatisme" à "islamisme": une généalogie coloniale du soupçon

Ce glissement sémantique n'est pas nouveau. Il s'inscrit dans une longue histoire du vocabulaire utilisé en Occident pour parler de l'islam. Cette histoire commence bien avant les années 1980, avec le mot "fanatisme"

Le mot "fanatisme" se colle en effet à l'islam dans la littérature française depuis le XVIIIe siècle. Voltaire écrit vers 1736 une tragédie qu'il intitule "Le Fanatisme ou Mahomet le prophète". La pièce est créée à Lille le 25 avril 1741, puis jouée à Paris le 9 août 1742. Elle présente le Prophète de l'islam en chef de guerre cynique, manipulant un jeune disciple jusqu'au meurtre.

L'ironie de l'affaire mérite d'être signalée. Voltaire visait d'abord l'Église catholique et l'intolérance chrétienne de son temps. Il l'a écrit lui-même: sous le nom de Mahomet, il attaquait les commanditaires religieux des assassinats politiques français. Les autorités ecclésiastiques ne s'y sont pas trompées et ont fait retirer la pièce après trois représentations parisiennes.

Le résultat n'en est pas moins durable. Un philosophe des Lumières a forgé une arme contre le cléricalisme catholique, puis l'a déguisée en critique de l'islam. Le déguisement a survécu au propos. Dans la culture française, le mot "fanatisme" est resté associé au nom du Prophète.

L'expédition de Bonaparte en Égypte, en 1798, prolonge cette grille de lecture. Les savants et officiers français y décrivent des populations qu'ils jugent gouvernées par la superstition. Le vocabulaire précède donc l'entreprise coloniale et l'accompagne ensuite.

Voilà pourquoi la conquête de l'Algérie n'invente rien. Elle hérite d'un mot déjà chargé, déjà orienté, déjà disponible. Elle se contente de lui donner une fonction administrative.

Le "fanatisme", outil de gouvernement en Algérie

La conquête de l'Algérie débute en 1830. Deux ans plus tard, l'émir Abdelkader lance une résistance armée qui durera quinze ans. L'armée française cherche alors une grille de lecture. Elle en trouve une, simple et commode: le fanatisme.

Le mot s'installe très vite dans les rapports officiels. Les bureaux arabes, créés en 1844 pour administrer les populations musulmanes, en font un usage constant. Un rapport de 1845 sur l'insurrection de Boumaaza décrit ainsi son chef comme l'incarnation de
"l'opposition fanatique à la conquête du Chrétien".

La formule reconnaît une opposition politique réelle, celle d'un peuple envahi. Mais elle la requalifie aussitôt en pulsion religieuse. Le colonisé ne résiste plus à une occupation. Il obéit à un fanatisme.

Ce déplacement sert donc à rendre le projet colonial défendable.

Une révolte politique appelle une négociation, voire une reconnaissance de droits. Une pathologie religieuse, elle, n'appelle qu'un traitement. C'est pourquoi le vocabulaire du fanatisme accompagne si bien la répression: il dispense d'écouter les revendications.

Les effets pratiques sont documentés. Après 1870, les colons européens surnomment
"écoles du fanatisme"
les établissements d'enseignement traditionnel en arabe. La féministe Hubertine Auclert, installée en Algérie, relève de son côté que les Français d'Algérie déclaraient
"le fanatisme rendait les Arabes incivilisables"
, ce qui les dispensait de toute politique éducative.
L'administration coloniale va plus loin encore. Pour
"lutter contre le fanatisme"
, elle encadre le culte musulman, forme ses cadres et surveille ses confréries. Ainsi, l'ouvrage de référence publié en 1897 par les fonctionnaires Octave Depont et Xavier Coppolani sur les confréries religieuses musulmanes ne décrit pas une spiritualité. Il dresse un tableau de leurs activités politiques supposées.

"Intégrisme", "fondamentalisme": la relève des années 1970

L'empire colonial français disparaît, mais le besoin de vocabulaire demeure. Les indépendances rendent le mot "fanatisme" trop ouvertement daté. D'autres termes prennent alors le relais.

"Intégrisme" s'impose le premier, dans les années 1970 et surtout après la révolution iranienne de 1979. "Fondamentalisme", emprunté à l'anglais et au protestantisme américain, circule en parallèle. Les deux mots viennent du christianisme, ce qui n'empêche personne de les appliquer à l'islam.

Le journaliste Xavier Ternisien a analysé cette succession dans Le Monde, sous le titre significatif de "guerre des mots". Chaque décennie apporte son terme. Chaque terme est présenté comme plus rigoureux que le précédent.

Vient enfin "islamisme", à partir des années 1980, porté par la révolution iranienne puis par la guerre civile algérienne des années 1990. Le mot s'installe durablement dans les médias français.

Regardons cette chaîne dans son ensemble. "Fanatisme", puis "intégrisme", puis "fondamentalisme", puis "islamisme". Quatre mots en un siècle et demi.

À chaque étape, un terme a remplacé le précédent, jugé usé ou trop grossier. En revanche, la fonction est restée strictement identique. Il s'agit toujours de nommer une altérité musulmane jugée dangereuse, et de traiter comme un problème religieux ce qui relève souvent d'un rapport de force politique.

C'est pourquoi cette généalogie compte aujourd'hui. Elle ne prouve pas que l'islamisme n'existerait pas comme courant politique. Elle montre en revanche que le mot arrive chargé, dans une langue qui a longtemps servi à disqualifier les musulmans avant de prétendre les analyser.

"Intégrisme": un mot emprunté au catholicisme, retourné contre l'islam

Le cas du mot "intégrisme" mérite un arrêt particulier. Il illustre bien ce mécanisme de récupération sémantique. Avant de dire des "mauvais musulmans" qu'ils étaient "islamistes", c'est ainsi qu'on les qualifiait.

"Intégrisme" vient en réalité du catholicisme. Le terme apparaît en Espagne à la fin du XIXe siècle, sous la forme "integrismo". Il désigne alors un courant catholique ultraconservateur, hostile au libéralisme et à la modernité.

Le mot se diffuse ensuite en France pour qualifier les catholiques opposés aux réformes du concile Vatican II, dans les années 1960. Monseigneur Marcel Lefebvre et sa Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X en deviennent les figures les plus connues. L'"intégrisme catholique" désigne alors un courant chrétien précis, daté et identifiable.

Or les islamophobes ont ensuite fait migré ce mot chrétien vers l'islam. Les médias français commencent à parler d'"intégrisme musulman" dans les années 1980, sans lien direct avec son origine catholique. Ce qui a autant de pertinence qu'un bouddhisme catholique, qu'un protestantisme chiite et autre néologie qui naitrait en croisant les termes de religions différentes.

Il demeure que le terme change ainsi de religion sans changer de charge négative. E cela fonctionne au point où des musulmans, dans cette même période, se justifiaient de ne pas être intégristes.

Cette migration révèle une chose. Le vocabulaire du soupçon religieux ne suit pas la rigueur théologique. Il suit surtout les besoins politiques du moment.

Pourquoi n'existe-t-il pas de "christianiste" ou de "juifiste" ?

Cette question mérite d'être posée sans détour. Elle éclaire une asymétrie de traitement entre les religions.

Des mouvements politiques fondés sur une identité chrétienne existent pourtant bel et bien. Le
nationalisme chrétien blanc
structure une partie de la droite américaine. Le "christianisme politique" pèse par ailleurs dans plusieurs partis européens, dont le Rassemblement national. Pourtant, personne ne parle sérieusement de "christianistes" pour désigner ces courants.
De la même manière, un
courant politique fondé sur une lecture religieuse du judaïsme
existe en Israël. Il pousse à la colonisation de la Palestine occupée (Cisjordanie) au nom d'un droit biblique. Ce courant pèse directement sur les choix de l'armée d'occupation israélienne et du gouvernement. Cependant, le mot "juifiste" n'existe pas dans le débat public français.

Cette absence n'a rien d'un hasard linguistique. Elle révèle un traitement différencié des religions. Seul l'islam se voit accoler systématiquement un suffixe politique inquiétant. Les autres religions gardent, elles, le bénéfice du doute.

Et dans le monde musulman, alors ?

Cette question règle beaucoup de choses. Si "islamisme" décrivait vraiment une réalité objective, les sociétés musulmanes l'emploieraient couramment. Or ce n'est pas le cas.

Un vocabulaire d'importation, porté par les élites occidentalisées

Le mot circule bien dans certains milieux. On le trouve chez des intellectuels francophones ou anglophones du Maghreb, dans la presse d'affaires du Golfe, chez des élites laïques formées en Europe ou aux États-Unis. Autrement dit, il voyage avec la langue et la formation de ceux qui l'utilisent.

En arabe, il existe "al-islam al-siyasi", littéralement l'islam politique. L'expression s'est surtout imposée après 2013, portée par les régimes hostiles aux Frères musulmans, notamment en Égypte et aux Émirats arabes unis. Elle sert alors une bataille politique interne précise, pas une catégorie d'analyse partagée.

Dans le langage ordinaire, en revanche, ce vocabulaire reste marginal. Un imam de quartier au Caire, un commerçant de Lahore ou un enseignant d'Ankara ne classent pas leurs concitoyens en "musulmans" et "islamistes". Cette grille ne leur dit tout simplement rien.

Les mots réellement employés par le monde musulman

Les sociétés musulmanes ne manquent pourtant pas de vocabulaire pour désigner les dérives affiliés à l'islam. Elles en ont même un beaucoup plus précis.

L'arabe distingue plusieurs registres. "Irhab" désigne le terrorisme, au sens d'une violence organisée contre des civils. "Tatarruf" désigne l'extrémisme, l'excès dans le discours et la pratique. "Ghuluw" vise le rigorisme outrancier. Chacun de ces mots qualifie un comportement précis, jamais une identité religieuse globale.

Le turc fonctionne de la même façon. Le droit turc parle de "terör örgütü", organisation terroriste, catégorie définie par la loi antiterroriste de 1991. Le critère est l'usage de la violence, pas la référence religieuse.

Le plus souvent, d'ailleurs, on ne qualifie pas du tout. On nomme. Daech, Al-Qaïda, Boko Haram, le TTP : le nom du groupe suffit. Personne n'éprouve le besoin d'inventer une catégorie religieuse pour les englober.

Al-Qaïda, un cas d'école

Prenons l'organisation la plus commentée des trente dernières années. Elle a été combattue par plusieurs États musulmans. Aucun ne l'a désignée comme "islamiste" dans ses textes officiels.

Le Pakistan a inscrit Al-Qaïda sur sa liste des organisations interdites le 17 mars 2003, au titre de la loi antiterroriste de 1997. La catégorie juridique utilisée est celle d'organisation proscrite pour activités terroristes. Aucun adjectif religieux n'y figure.

L'Arabie saoudite a procédé de même. Le décret royal du 7 mars 2014 a classé Al-Qaïda, ses branches yéménite et irakienne, le Front al-Nosra et Daech comme organisations terroristes. Le texte parle de terrorisme et de groupes extrémistes. Il ne parle pas d'islamisme.

La Türkiye applique la même logique. Al-Qaïda et Daech figurent sur la liste des organisations terroristes, aux côtés du PKK, mouvement d'idéologie marxiste. Le critère retenu est donc le recours à la violence armée, et non la référence idéologique ou religieuse.

Ce que révèle cette différence de traitement

La conclusion s'impose d'elle-même. Les États musulmans utilisent un vocabulaire fondé sur les actes: tuer des civils, poser des bombes, prendre les armes contre l'État.

Le vocabulaire français, lui, repose sur une identité présumée. Il range dans une même catégorie un poseur de bombe et une lycéenne voilée.

C'est pourquoi "islamiste" reste avant tout un mot d'importation occidentale. Il dit moins sur les musulmans que sur le regard porté sur eux.

La distinction entre islam et islamisme n'est pas fausse en soi. Un chercheur pourrait légitimement l'utiliser pour analyser un mouvement politique précis ayant un agenda au nom de l'islam.

Mais dans la dure réalité, dans le débat public, cette distinction ne s'applique pas. Elle sert plutôt à trier les musulmans acceptables des musulmans suspects.

Un musulman discret, qui ne parle jamais de politique, reste simplement "musulman". Un musulman qui milite, qui porte le voile, ou qui critique la politique menée à Gaza, bascule vite en "islamiste" aux yeux de certains commentateurs. Le critère n'est donc pas théologique. Il est comportemental et, souvent, ouvertement politique.

Cette confusion entretenue arrange certains discours. Elle permet de disqualifier une parole musulmane sans jamais répondre sur le fond. Il suffit de la requalifier en discours "islamiste" pour la sortir du débat légitime.

"Je n'ai rien contre l'islam, je combats l'islamisme"

Cette phrase revient partout. Élus, éditorialistes et responsables associatifs l'emploient comme une précaution oratoire. Elle promet une frontière nette entre la religion, respectée, et son dévoiement, combattu.

Reste à savoir où passe cette frontière. Il suffit pour cela d'observer ce qui est effectivement dénoncé.

Le voile, désigné comme islamiste depuis trente ans

Le hijab, aussi appelé foulard ou voile, est le premier objet de ces campagnes. Il n'est pourtant pas un programme politique. C'est une pratique religieuse, portée par des femmes aux profils extrêmement divers.

La séquence française est pourtant continue. Affaire de Creil en 1989, loi du 15 mars 2004 interdisant les signes religieux ostensibles à l'école, loi du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage, arrêtés anti-burkini de l'été 2016 suspendus par le Conseil d'État, débat sur les mères accompagnatrices de sorties scolaires.

La liste s'est allongée récemment. Le 29 juin 2023, le Conseil d'État a confirmé que la Fédération française de football pouvait interdire le hijab en compétition. Le 27 septembre 2024, il a validé l'interdiction de l'abaya à l'école, décidée par une note de service du 31 août 2023.

Aucune de ces mesures ne vise un parti, un programme ou une organisation. Toutes visent un vêtement.

Barbe, prénom, prière: le soupçon descend jusqu'au détail

Le raisonnement se prolonge bien au-delà du textile. Une barbe fournie devient un indice. Un jeune homme qui cesse de fumer, se met à prier et fréquente la mosquée entre dans les grilles de
"signalement de radicalisation".

Ces grilles ont un défaut majeur. Elles confondent une intensification de la pratique religieuse avec un basculement violent. Or l'immense majorité des pratiquants assidus ne commettra jamais le moindre délit.

Le même mécanisme touche l'alimentation. La viande halal, les repas de substitution à la cantine, les rayons communautaires en supermarché: chaque sujet finit par produire un débat national. Le jeûne du ramadan chez les sportifs professionnels revient lui aussi régulièrement.

Même l'espace religieux est concerné. Les projets de construction de mosquées suscitent des campagnes locales, alors que le culte musulman reste largement sous-doté en lieux de prière. Les prières de rue de 2010 en offraient l'illustration parfaite: elles résultaient d'un manque de mosquées, et ont été dénoncées comme une conquête territoriale.

Le "bon musulman" est un musulman qu'on ne voit pas

Faisons le compte de ce qui est visé. Un vêtement, une pilosité, un régime alimentaire, un jeûne, une prière, un lieu de culte.

Rien de tout cela ne constitue un projet politique. Ce sont les pratiques ordinaires de la religion elle-même. Une critique qui s'arrête sur chacun de ces points ne combat donc pas l'islamisme. Elle combat l'islam pratiqué.

Le test est simple. Demandons à quoi ressemble le musulman acceptable dans ce discours. La réponse se dessine seule: il ne porte pas de signe, ne prie pas visiblement, ne demande pas de mosquée, ne parle pas de la Palestine.

Autrement dit, il est acceptable parce qu'il est invisible. Le mot "islamiste" permet de réclamer cette invisibilité tout en jurant respecter la religion. C'est là toute son utilité rhétorique.

Cette confusion n'est pas une intuition militante. Elle est décrite depuis longtemps dans la recherche.

Plusieurs spécialistes de l'islam en France, dont Vincent Geisser et François Burgat, alertent de longue date sur l'imprécision du terme et sur ses effets. De son côté, le politologue Olivier Roy a parlé d'une médiatisation excessive du concept d'islamisme, dont les contours restent flous.

Le résultat est un soupçon permanent. Il installe l'idée qu'un musulman visible serait, par nature, en voie de radicalisation. C'est pourquoi la rigueur lexicale n'est pas ici un débat d'universitaires. Elle décide de qui a le droit d'exister publiquement.

Ce qu'il faut retenir de ce débat sémantique

Le mot "islamiste" n'est pas neutre. Son histoire le montre bien, du "fanatisme" colonial à l'"intégrisme" emprunté au catholicisme, il s'inscrit dans la continuité des termes utilisés pour désigner les "mauvais musulmans" et se donner bonne conscience.

Aujourd'hui, ce mot sert trop souvent à disqualifier une parole musulmane dérangeante, plutôt qu'à décrire un projet politique précis. L'absence de mots équivalents pour les autres religions confirme ce déséquilibre.

Tant qu'un travail sémantique ne sera pas fait sérieusement par des linguistes, que l'usage de juifiste et de christianiste ne sera pas discuté également, nous rejetterons ce terme. Nos adversaires peuvent toujours l'utiliser pour nous discréditer, ce sont eux qui montrent qui ils sont vraiment en l'utilisant.

Pour aller plus loin:

- CNRTL / Trésor de la langue française - définition d'"
islamisme
"

- Travaux de François Burgat sur la genèse du terme "islamisme" (CNRS / Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman)

- Xavier Ternisien, "Intégrisme, fondamentalisme et fanatisme : la guerre des mots", Le Monde, 8 octobre 2001

- Conseil d'État, 27 septembre 2024 -
interdiction des tenues de type abaya à l'école

- Conseil d'État, 29 juin 2023, n° 458088 - interdiction du hijab en compétition par la Fédération française de football

- Loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l'école ; loi du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage

- Travaux de Vincent Geisser sur le traitement médiatique de l'islam en France

- Charles-Robert Ageron, "Les Algériens musulmans et la France (1871-1919)", PUF, 1968

- Octave Depont et Xavier Coppolani, "Les confréries religieuses musulmanes", Alger, 1897

- Rapports des bureaux arabes, Service historique de la Défense (SHD), fonds 1H - insurrection de Bou Ma'za, 1845

- NACTA (Pakistan) - liste des organisations proscrites au titre de l'
Anti-Terrorism Act 1997

- Décret royal saoudien du 7 mars 2014 classant Al-Qaïda, Daech et le Front al-Nosra comme organisations terroristes

- Loi turque n° 3713 sur la lutte contre le terrorisme (1991) - catégorie "terör örgütü"

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