C'est l'un des événements les plus marquants de ces derniers mois : de hauts responsables de la Türkiye, de l'Arabie saoudite et du Pakistan, membres de l'Alliance de La Mecque, se sont rendus à Téhéran à la surprise générale.
Le directeur de l'Organisation nationale du renseignement turc (MİT), İbrahim Kalın, le ministre saoudien de la Défense, le prince Khalid ben Salmane, et le chef d'état-major pakistanais, Asim Munir, ont rencontré en Iran Mohsen Rezaï, secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale iranien.
Le président iranien Massoud Pezeshkian et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi ont également participé à une partie de la réunion. Cela témoigne de l'importance accordée par Téhéran à cette rencontre.
Ce sommet est extrêmement important. Il mérite que l'on s'y attarde et que l'on s'intéresse à ses coulisses.
Le fait que Mohsen Rezaï ait rencontré, dès le lendemain, le guide suprême Mojtaba Khamenei pour lui rendre compte des discussions renforce encore l'importance de cette rencontre.
J'ai ma propre analyse de la signification de cet événement. Mais comment les sources sécuritaires qui connaissent les développements en cours l'interprètent-elles ?
Je présenterai d'abord mon analyse, puis je rapporterai ce qu'elles m'ont confié.
L'Iran adresse un message à sa population et à Washington
Premièrement
. L'Alliance de La Mecque est en train de se constituer pour répondre à un besoin régional. D'une certaine manière, les circonstances rendent cette alliance indispensable.Il s'agissait de créer "une structure institutionnelle régionale capable de prendre en charge les affaires de la région et de proposer des solutions aux problèmes selon une perspective régionale".
Autrement dit, il fallait un interlocuteur pour résoudre et gérer les crises.
Le sommet R4-E3 (Groupe régional des quatre et Groupe européen des trois), organisé la semaine dernière, montre que l'Alliance est également reconnue par l'Occident comme un "interlocuteur régional".
La rencontre organisée à Téhéran immédiatement après doit être considérée à la lumière du sommet R4-E3 et de ces notions.
Deuxièmement
. À mon avis, il n'était pas prévu que la rencontre de Téhéran soit annoncée à la presse de cette manière.Mais l'Iran l'a rendue publique avec beaucoup de solennité.
C'est compréhensible. Il en a besoin.
Téhéran a ainsi adressé un message à la fois à sa population et à l'extérieur.
Le message destiné à la société iranienne est le suivant : l'Iran tient toujours debout, la politique menée jusqu'à présent a porté ses fruits et Téhéran travaille à résoudre la crise malgré le maintien de l'embargo économique.
Quant au message destiné à l'extérieur, notamment aux États-Unis, il consiste à montrer que l'Iran est "ouvert aux négociations".
Troisièmement
. La composition des participants à cette réunion est particulièrement révélatrice.Les Américains se plaignent de ne pas savoir "qui dirige réellement l'Iran".
Nous l'avons entendu à de nombreuses reprises : le sort des accords conclus avec le ministre iranien des Affaires étrangères peut changer une fois qu'Araghchi est rentré en Iran.
Car d'autres responsables ont le "dernier mot".
La participation de Mohsen Rezaï, secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale, à la rencontre de Téhéran, puis son entretien avec Khamenei le lendemain pour lui rendre compte des discussions, signifient une chose : c'est le régime iranien lui-même qui a rencontré l'Alliance de La Mecque à Téhéran.
Tout ce qui a été discuté lors de cette rencontre doit donc être pris au sérieux.
L'Iran cherche un accord avec les États-Unis
Quatrièmement
. Les priorités de Téhéran sont claires.L'Iran souffre sous le poids de l'embargo économique américain.
Il redoute également une nouvelle vague d'attaques, plus importante encore, ainsi que les conséquences qu'elle pourrait avoir sur la survie du régime, la sécurité du pays et son intégrité territoriale.
Dans ce contexte, l'Iran adopte une nouvelle position.
Les dirigeants iraniens affirment : "Nous devons mettre fin à cette situation de ni guerre ni paix avec les États-Unis."
Qu'est-ce que cela signifie ?
À mon avis, ils souhaitent parvenir à un accord avec Washington.
Sans renoncer, bien entendu, à leurs revendications concernant le détroit d’Ormuz.
Le président Pezeshkian a lui-même insisté sur ce point.
Il a également été rapporté que Mojtaba Khamenei avait adressé un message similaire à Rezaï.
Cela signifie que cette volonté est sérieuse.
L'Iran veut un accord.
Selon les médias du Golfe, Téhéran attend de l'Alliance de La Mecque qu'elle fasse pression sur les États-Unis afin d'obtenir "un cessez-le-feu régional de deux semaines".
(J'interprète également l'entretien surprise entre le président Erdoğan et le président américain Trump, qui a eu lieu avant-hier soir, comme faisant partie de ces échanges diplomatiques.)
Cinquièmement
. Les priorités de la Türkiye, de l'Arabie saoudite et du Pakistan sont quelque peu différentes.Elles consistent à obtenir la fin des attaques contre Riyad depuis le Yémen, à garantir la sécurité de la navigation en mer Rouge, à amener les Houthis à conclure un accord avec le gouvernement yéménite et à mettre fin à la guerre entre les États-Unis et l'Iran avant qu'elle ne s'étende davantage.
Dans ce cadre, ces pays souhaitent également que l'Iran évite toute initiative susceptible de modifier le statu quo dans le détroit d’Ormuz et qu'il parvienne à un accord avec les États-Unis sur la question nucléaire afin de mettre un terme aux affrontements.
À une étape ultérieure, je pense qu'il serait également possible d'envisager des discussions sur l'intégration de l'Iran dans l'architecture régionale en cours de construction et sur la normalisation des relations dans la région.
Sixièmement
. L'Iran rejette ces demandes en affirmant : "Nous n'avons aucune influence sur les Houthis."Mais la situation au Yémen devient de plus en plus explosive.
L'Arabie saoudite fait face à une série d'attaques dont l'intensité augmente chaque jour.
L'Alliance de La Mecque prendra des mesures défensives pour garantir la sécurité de Riyad.
Nous le savons.
(Le Parlement égyptien a également approuvé la possibilité d'envoyer des soldats en Arabie saoudite si une demande lui était adressée. Les Houthis ont annoncé qu'ils considéreraient cette décision comme une "déclaration de guerre".)
En résumé…
L'Iran veut montrer aux États-Unis que, cette fois, il est "sérieux dans sa volonté de parvenir à un accord".
Il demande à l'Alliance de La Mecque de convaincre Washington.
Mais il refuse de prendre des mesures pour mettre fin aux attaques des Houthis.
Les discussions vont se poursuivre.
Et, à ce que nous comprenons, les affrontements en Iran et au Yémen également…
Contrôler les tensions et ouvrir de nouveaux canaux de communication
Jusqu'ici, il s'agissait de ma propre analyse.
Mais que disent les sources sécuritaires qui connaissent les développements en cours au sujet de ce sommet ?
Voici, en résumé, leurs observations.
Premièrement
. La Türkiye cherche à empêcher l'aggravation des crises en utilisant, parallèlement aux canaux diplomatiques traditionnels, la diplomatie du renseignement.La rencontre de Téhéran représente la dimension régionale de cet effort.
Deuxièmement
. Le fait qu'un contact de ce niveau ait été établi alors que les affrontements s'intensifient au Yémen montre que les pays concernés sont conscients que les problèmes régionaux ne peuvent pas être gérés uniquement par des mesures militaires.Troisièmement
. La rencontre de Téhéran ne signifie pas que tous les problèmes de la région ont été résolus.Mais le fait que des pays ayant des intérêts et des priorités différents puissent se retrouver autour d'une même table est important pour maintenir les tensions sous contrôle et développer de nouveaux canaux de communication.
Quatrièmement
. La résolution des crises régionales ne doit pas nécessairement dépendre uniquement d'interventions ou de propositions venues de l'extérieur.C'est dans la mesure où les pays de la région parviendront à dialoguer entre eux, à identifier leurs intérêts communs et à les transformer en initiatives concrètes de coopération qu'ils pourront peser sur leur propre avenir.

