La décision difficile d’Ankara en mer Rouge

Yahya Bostan
Yahya BostanAuteur Nouvelle Aube
08:41, 07/08/2026, vendredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
La décision difficile d’Ankara en mer Rouge

La crise États-Unis/Israël-Iran a profondément affecté de nombreux pays. La Türkiye se trouve juste à côté de cette zone de tensions. Chaque développement exerce une forte pression sur sa sécurité, son économie, ses politiques régionales et ses intérêts vitaux.

Malgré cela, Ankara a réussi,
premièrement
, à rester en dehors du conflit.
Deuxièmement
, à préserver le dialogue avec toutes les parties, les États-Unis, l’Iran, les pays du Golfe, et à assumer un rôle de médiateur.
Troisièmement
, à limiter les éventuelles répercussions négatives de la guerre sur un projet vital tel qu’une Türkiye sans terrorisme.
Quatrièmement
, à se ménager une place importante dans l’architecture de l’après-guerre grâce aux projets régionaux d’énergie et de corridors portés par Ankara, comme l’acheminement du pétrole de Bassora vers Ceyhan ou le chemin de fer du Hedjaz.
Cinquièmement
, à développer ses relations avec les pays de la région, en particulier ceux du Golfe, dans les domaines de la défense, de l’économie et de la diplomatie. Ce sont des acquis importants.

Mais la guerre se poursuit, même si sa dimension militaire semble pour l’instant s’être apaisée. La crise reste centrée sur le détroit d’Ormuz.
L’Iran veut modifier le régime et le statu quo dans le détroit d’Ormuz afin de contrôler le passage, de faire payer les navires et de tirer un bénéfice durable de la guerre.
Les États-Unis et les pays du Golfe s’y opposent. Il est actuellement question d’un rapprochement entre l’Iran et Oman autour d’un accord provisoire. Quel qu’en soit le résultat, Téhéran n’a pas renoncé à sa volonté de modifier le statu quo dans le détroit d’Ormuz. Trump, de son côté, pourrait faire une folie pour inverser cette situation.

Après le détroit d’Ormuz, la pression se déplace vers la mer Rouge


Après l’effondrement du cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, deux situations concernant directement la Türkiye sont apparues. La première concerne le Liban. Un processus est en cours pour que le
Hezbollah
dépose les armes et qu’Israël mette ainsi fin à son occupation.
Ankara
soutiendra toute mesure susceptible de renforcer la stabilité et la souveraineté du Liban.
Toutefois, les incitations des États-Unis adressées au gouvernement syrien pour qu’il "joue lui aussi un rôle dans le désarmement du Hezbollah" comportent un potentiel négatif.
Dans plusieurs de ses messages,
Al-Charaa avait montré que la Syrie ne souhaitait pas endosser un rôle aventureux.
Damas doit préserver cette position malgré toutes les pressions.

Le
deuxième
sujet est de plus en plus brûlant. L’Iran a utilisé le détroit d’Ormuz comme levier pendant la guerre. En cas d’aggravation de la crise, sa deuxième carte était Bab el-Mandeb. Après l’effondrement du cessez-le-feu, les Houthis n’ont pas totalement fermé Bab el-Mandeb, mais ont imposé un blocage à l’Arabie saoudite. La raison en est que le pétrole saoudien est acheminé vers la mer Rouge par l’oléoduc Est-Ouest, d’une capacité de 7 millions de barils, avant d’atteindre les marchés mondiaux. Riyad contourne ainsi le blocage dans le détroit d’Ormuz.
Les Houthis ont même commencé à viser les navires saoudiens en mer Rouge avec des missiles balistiques.
C’est important, car cette situation pourrait entraîner davantage l’Arabie saoudite dans le conflit. Riyad a d’ailleurs répliqué en menant, avec les États-Unis, une attaque contre les milices iraniennes en Irak.

L’Arabie saoudite franchit désormais une nouvelle étape pour assurer la sécurité de la navigation en mer Rouge. Une réunion importante s’est tenue récemment dans ce cadre. Selon les informations que j’ai obtenues, 40 pays ont participé à cette réunion à distance, au niveau des chefs d’état-major. Le chef d’état-major turc Selçuk Bayraktaroğlu figurait également parmi les participants. Selon le Financial Times,
"14 pays, dont la Türkiye, ont accepté de rejoindre une nouvelle coalition de défense maritime visant à protéger la navigation et les approvisionnements énergétiques en mer Rouge".
La partie saoudienne a également mis en avant cette dimension lors du récent entretien téléphonique entre le président Erdoğan et le prince héritier Mohammed ben Salmane. Selon les informations parues dans les médias saoudiens, Erdoğan a déclaré espérer le succès de cette alliance.

Une coalition maritime qui place Ankara face à un équilibre délicat

À ce stade, plusieurs éléments doivent être soulignés.
Premièrement
, la question de la sécurité de la navigation en mer Rouge est discutée depuis longtemps. L’Union européenne avait par exemple créé une mission similaire sous le nom d’opération Aspides. Les Français avaient également lancé une autre initiative, sans parvenir à un résultat. Cette fois, l’initiative vient directement de l’Arabie saoudite. Si une telle coalition internationale voit le jour, son quartier général devrait donc se trouver en Arabie saoudite.

Deuxièmement
, la réunion de coordination consacrée au sujet s’est tenue à distance les 28 et 29 juillet. Ankara considère en principe favorablement une contribution à la sécurité de la navigation en mer Rouge. Mais le processus n’est pas encore arrivé à son terme. Les pays souhaitant participer à cette mission doivent encore mener à bien leurs procédures juridiques internes.

Troisièmement
, selon la presse internationale, les responsables saoudiens définissent la mission comme
"un cadre défensif axé sur l’escorte des navires commerciaux, le partage de renseignements et la sécurisation des voies maritimes plutôt que sur une confrontation directe avec l’Iran".
Ce point est très important. Car la Türkiye occupe une position particulièrement importante grâce à ses politiques régionales, à la distance qu’elle maintient vis-à-vis de la crise et à sa mission de médiation.

Quatrièmement
,
cette crise a considérablement rapproché la Türkiye et l’Arabie saoudite, en particulier dans les domaines de la défense, de la sécurité et de l’économie.
Les deux pays se consultent intensément sur les questions de sécurité régionale. Le format R4 en est un exemple. Dans ce contexte, il est naturel que la Türkiye apporte son soutien à la sécurité de l’Arabie saoudite.

Cinquièmement
, de l’autre côté de ces tensions se trouve l’Iran. Cela crée pour Ankara une équation sensible, et difficile, qu’il lui faut gérer.

Que va-t-il donc se passer ? Je pense qu’Ankara, tout en contribuant à la sécurité de Riyad, assumera également un rôle important pour empêcher une aggravation des tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite.
Fin de page
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