Mort de Mladić: ces génocides de musulmans jamais reconnus
15:53, 28/08/2026, vendredi
Yeni Şafak

Nidal SaljicAFP
Mort de Ratko Mladić: de Srebrenica au Caucase, la plupart des génocides de musulmans n'ont jamais été reconnus. Enquête sur un tri mémoriel.
Ratko Mladić est mort le 27 août 2026 à La Haye. Sa condamnation pour le génocide de Srebrenica reste une exception. Le TPIY l'avait acquitté d'un second chef visant six municipalités bosniaques. De la Morée en 1821 à la Bulgarie de 1878, du Boudjak à la Circassie, la quasi-totalité des massacres de musulmans en Europe n'a jamais été qualifiée. En 1989, l'expulsion de 350 000 Turcs de Bulgarie n'a suscité aucune poursuite.
Ratko Mladić est mort jeudi 27 août 2026, à 84 ans. L'ancien chef militaire des Serbes de Bosnie a succombé dans un hôpital pénitentiaire des Nations unies, à La Haye. Il purgeait une peine de réclusion à perpétuité pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité.
Le Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux a confirmé le décès. La juge Graciela Gatti Santana a ordonné une enquête complète sur les circonstances de la mort.
Sa disparition referme un chapitre judiciaire mais ne clos pas l'Histoire. Car Srebrenica reste l'exception:
l'immense majorité des massacres de populations musulmanes en Europe n'a jamais reçu la moindre qualification juridique.
Srebrenica reconnue, six municipalités bosniaques écartées
Les juges ont déclaré Mladić coupable de génocide pour les crimes commis à Srebrenica en juillet 1995. Au moins 8 000 hommes et adolescents bosniaques y ont été exécutés, dans une zone que l'ONU avait pourtant déclarée protégée.
Un second volet du jugement reste largement méconnu. Mladić a été acquitté d'un autre chef de génocide, celui-ci portant sur six municipalités de Bosnie en 1992: Foča, Ključ, Kotor Varoš, Prijedor, Sanski Most et Vlasenica.
Le raisonnement mérite d'être lu attentivement. La chambre a estimé, à la majorité, que les auteurs matériels voulaient bien détruire les musulmans de ces municipalités. En revanche, elle a jugé que ces communautés ne constituaient pas une part substantielle du groupe protégé.
L'intention destructrice était donc établie. Le seuil quantitatif, lui, ne l'était pas. La chambre d'appel a validé cette lecture en 2021, deux juges exprimant leur désaccord.
Un critère qui protège les bourreaux
Ce critère structure tout le droit issu de la Convention de 1948 sur le génocide. Il transforme cependant un crime de masse en équation arithmétique.
Prijedor illustre parfaitement ce paradoxe. Les camps d'Omarska, de Keraterm et de Trnopolje y ont fonctionné durant l'été 1992. Des milliers de Bosniaques y sont morts, d'autres ont été torturés puis expulsés.
Aucun tribunal n'a jamais qualifié ces faits de génocide.
Le résultat est double. D'une part,
la justice internationale valide implicitement une hiérarchie entre les victimes.
D'autre part, elle offre un argument aux négationnistes de Banja Luka et de Belgrade.Pourquoi les génocides de musulmans échappent au mot génocide
Le cas bosniaque n'a rien d'une anomalie. Depuis deux siècles, les populations musulmanes des Balkans, de la mer Noire et du Caucase ont été tuées, expulsées ou remplacées. Presque aucun de ces épisodes ne porte de qualification officielle.
Trois obstacles se combinent. D'abord, la Convention de 1948 ne s'applique pas rétroactivement. Ensuite, les États successeurs écrivent eux-mêmes l'histoire de leur fondation. Enfin, les puissances européennes ont souvent été parties prenantes de ces massacres et génocides.
L'historien américain Justin McCarthy a chiffré l'ensemble. Selon ses travaux, environ 5,5 millions de musulmans ottomans ont été chassés d'Europe et du Caucase entre 1821 et 1922. Plus de cinq millions seraient morts, sur place ou en exil. Il résume son constat d'une phrase: cette histoire n'a jamais été écrite ni comprise en Occident.
Ses estimations font débat parmi les spécialistes. Elles dessinent néanmoins une réalité que l'historiographie européenne a longtemps évacuée.
Balkans 1821-1913: la disparition programmée d'une population
Vers 1900, les Balkans encore ottomans comptaient environ 4,4 millions de musulmans. Entre 1912 et 1926, près de 2,9 millions d'entre eux ont été tués ou déplacés. Le processus avait commencé bien plus tôt.
Morée 1821 : "massacrer tout ce qui est musulman"
Dès les premières semaines de l'insurrection grecque, en 1821, les communautés musulmanes du Péloponnèse sont éliminées. Le 23 septembre 1821, Tripolizza tombe après un long siège. Les vainqueurs massacrent au moins douze mille musulmans et juifs ottomans.
Louis de Bollmann, officier prussien engagé volontaire aux côtés des insurgés, assiste à la scène. Il démissionne peu après. Dans son récit publié en 1826, il écrit que
"tout ce qui était musulman fut massacré par les féroces vainqueurs".
Il précise un détail glaçant. Une capitulation avait été négociée, puis rejetée sous la pression des combattants les plus radicaux. Une église fut ensuite érigée devant la porte de la ville pour commémorer l'assaut.
Bulgarie 1877-1878: 262 000 morts et un demi-million d'exilés
La guerre russo-turque de 1877-1878 marque un tournant. Les territoires devenus la principauté de Bulgarie et la Roumélie orientale abritaient alors environ 1,5 million de musulmans.
Selon les calculs de Justin McCarthy, 262 000 d'entre eux meurent pendant et après le conflit, soit 17 % de la population. Environ 515 000 émigrent définitivement. L'historien turc Ömer Turan avance des chiffres encore plus élevés.
Les massacres sont documentés. À Harmanli, au début de 1878, entre 2 000 et 5 000 civils musulmans sont tués par des troupes russes et des supplétifs bulgares. Des photographies conservées aux archives du ministère allemand des Affaires étrangères documentent les tueries de la région de Stara Zagora.
La presse européenne de l'époque en rend compte. Des correspondants décrivent, à Choumen et à Razgrad, des femmes, des enfants et des vieillards blessés au sabre et à la lance. Certains rapportent la disparition complète de villages entiers.
Ces récits n'ont pourtant produit aucune indignation comparable à celle qui avait suivi la répression ottomane de l'insurrection bulgare de 1876. La différence de traitement est frappante. La négation du nettoyage ethnique subie l'est tout autant.
Bosnie, Niš, guerres balkaniques: le même schéma partout
Le phénomène se reproduit à chaque recomposition territoriale. En Bosnie, la population musulmane passe de 695 000 âmes au recensement ottoman de 1870 à 449 000 au recensement autrichien de 1879. Près de 250 000 personnes ont disparu ou fui en moins d'une décennie.
En 1877-1878, l'armée serbe chasse les musulmans du sandjak de Niš. Entre 49 000 et 130 000 Albanais prennent la route du Kosovo et de la Macédoine ottomans.
Les guerres balkaniques de 1912-1913 achèvent le mouvement. La Fondation Carnegie envoie une commission d'enquête sur place. Son rapport, publié en 1914, décrit un nettoyage ethnique de populations sans précédent en Europe.
Ce document existe. Il est public. Aucune capitale européenne n'en a jamais tiré la moindre conséquence mémorielle.
A croire que lorsque les musulmans meurent, il n'y a pas à en faire tout un fromage.
L'effacement des musulmans en Bulgarie
On aurait plus croire qu'après les génocides de la seconde guerre mondiale, les Européens et leur "plus jamais ça" auraient pu se doter d'une nouvelle conscience. Sauf que l'histoire de l'extermination des musulmans d'Europe ne s'est pas arrêté à 1913 et n'a pas recommencé avec la guerre de Bosnie.
Elle reprend en pleine guerre froide, à quelques heures de vol de Bruxelles. Tout au long de la période soviétique, d'importants efforts ont été fournis pour expurger les populations musulmanes de Bulgarie, avec le silence constant de l'Occident moralisateur.
À partir de décembre 1984, le régime de Todor Jivkov lance très officiellement le
"processus de renaissance"
. La campagne impose à environ 850 000 personnes musulmanes le changement de leur nom pour un patronyme slave.Les interdictions s'accumulent ensuite. Parler turc en public devient illégal. Les fêtes musulmanes, la circoncision, les mariages traditionnels et la musique turque sont proscrits. Les publications en langue turque disparaissent.
La justification idéologique arrive tardivement, en 1988. Sofia affirme alors que les Turcs de Bulgarie seraient en réalité des Bulgares islamisés de force pendant la période ottomane. L'assimilation devient donc, selon ce récit, une simple restauration.
La Grande excursion de 1989
La résistance s'organise malgré la répression. Plusieurs milliers de personnes sont arrêtées, d'autres tuées. Au printemps et à l'été 1989, le régime ouvre brutalement la frontière.
Plus de 350 000 musulmans, principalement Turcs, quittent le pays en quelques mois
. Cet exode porte un nom d'une ironie cruelle: la Grande excursion.
La Türkiye accueille l'essentiel de ces réfugiés.Ankara saisit alors les Nations unies. Le 22 juin 1989, le ministère turc des Affaires étrangères dénonce publiquement une campagne inhumaine d'assimilation visant plus d'un million et demi de personnes.
En 2010, la commission parlementaire bulgare des droits de l'homme a fini par qualifier cette politique de
"nettoyage ethnique".
Aucune juridiction n'a cependant été saisie. Aucun responsable n'a été condamné.Mer Noire et Caucase: les crimes que personne n'a jugés
Le versant oriental de cette histoire est encore plus enfoui. Il commence dès le début du XIXe siècle.
1812: le Boudjak vidé de ses habitants musulmans
En 1812, le traité de Bucarest transfère le Boudjak à l'Empire russe. Cette steppe située entre le Danube et le Dniestr abritait des Tatars nogaïs, des Tatars de Crimée et des Turcs.
L'armée russe chasse l'intégralité de la population musulmane vers la Dobroudja ottomane. Environ vingt mille familles chrétiennes, bulgares et gagaouzes, occupent ensuite les villages vidés. Des colons allemands, lorrains et suisses complètent le repeuplement.
Deux siècles plus tard, aucune trace démographique de cette présence ne subsiste. Aucune institution n'a jamais examiné ces faits.
Crimée: deux siècles d'effacement des Tatars
La Crimée offre le cas le mieux documenté. Les Tatars y formaient la population majoritaire avant l'annexion russe de 1783. Les vagues d'expulsion se succèdent ensuite pendant tout le XIXe siècle.
Staline achève le processus. Du 18 au 20 mai 1944, le NKVD déporte la quasi-totalité du peuple tatar vers l'Ouzbékistan et la Sibérie. L'opération dure moins de trois jours et mobilise 32 000 agents.
Les estimations varient de 191 000 à plus de 420 000 déportés. Près de la moitié meurt dans les mois suivants. Les Tatars appellent cet exil le
Sürgünlik
.Le Parlement ukrainien a reconnu ce génocide le 12 novembre 2015
. La Lettonie, la Lituanie, le Canada, la Pologne, l'Estonie, la Tchéquie et les Pays-Bas ont suivi entre 2019 et 2025. En revanche, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Italie n'ont adopté aucun texte comparable.Les Tatars représentent aujourd'hui environ 12 % de la population de la péninsule. Depuis l'annexion russe de 2014, des dizaines de milliers d'entre eux ont de nouveau pris le chemin de l'exil.
1864: le génocide circassien toujours non reconnu
Le 21 mai 1864 marque la fin de la guerre russo-circassienne. L'armée d'Alexandre II achève la conquête du Caucase du Nord-Ouest et célèbre sa victoire à Qbaada, au-dessus de Sotchi.
Dès 1857, le ministère russe de la Guerre avait envisagé l'élimination complète des Circassiens par expulsion massive. Le plan prévoyait leur remplacement par des colons chrétiens. L'historien Walter Richmond estime que les trois quarts de la population ont été anéantis.
Les estimations de victimes oscillent entre 600 000 et 1,5 million, sur une population initiale d'environ deux millions. Un million de survivants prennent la route de l'Empire ottoman. Beaucoup meurent sur les côtes de la mer Noire, de faim ou de maladie.
Un seul État a reconnu ce crime comme un génocide:
la Géorgie
, par une résolution parlementaire du 20 mai 2011.L'Abkhazie musulmane disparue en quatorze ans
L'histoire abkhaze suit la même trajectoire. Convertie à l'islam sous influence ottomane, une large majorité de la population quitte la région entre 1864 et 1878.
Les recensements de l'époque évaluaient les musulmans à environ 60 % des habitants. Ce départ forcé, appelé mouhadjirisme, laisse des vallées entières inhabitées. Des colons russes, géorgiens, arméniens et grecs s'y installent ensuite.
Les Sadz, branche abkhaze du littoral, disparaissent presque entièrement de leur territoire. Leurs descendants vivent aujourd'hui dans une quinzaine de villages de Türkiye. Aucun parlement n'a jamais débattu de leur sort.
De Srebrenica à Gaza, la même hiérarchie des victimes
Cette histoire n'est pas close. Elle éclaire au contraire le présent. Le mot génocide fait aujourd'hui l'objet d'une bataille politique permanente. Il s'applique vite à certains crimes, difficilement à d'autres. Les victimes musulmanes se situent presque toujours du mauvais côté de cette frontière.
Gaza le démontre en direct. Des rapporteurs des Nations unies, des organisations de défense des droits humains et de nombreux juristes qualifient l'offensive israélienne de génocide. Plusieurs chancelleries occidentales refusent pourtant ce terme, alors même que les images circulent en temps réel.
L'argument invoqué ressemble à celui des juges de La Haye en 2017. On concède les massacres, on discute l'intention, on conteste le seuil. Pendant ce temps, la destruction se poursuit.
Ratko Mladić est mort condamné. C'est une exception, pas une norme.
Un seul massacre bosniaque sur des dizaines a reçu la qualification de génocide. La Morée, la Bulgarie de 1878, la Bosnie de 1879, le sandjak de Niš, le Boudjak, la Circassie et l'Abkhazie n'ont jamais été jugés. La déportation tatare de 1944 ne doit sa reconnaissance qu'à une poignée de parlements nationaux. L'effacement des Turcs de Bulgarie, en 1989, s'est déroulé sous les yeux de l'Europe.
La mémoire européenne fonctionne donc par tri. Elle nomme certains crimes et laisse les autres à l'état de faits divers historiques. Tant que ce tri persistera, le mot génocide restera une catégorie politique avant d'être une catégorie juridique.
Sources
- Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux (IRMCT),
- Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY),
- Nations unies (document A/44/346),
- Fondation Carnegie (rapport de 1914),
- Justin McCarthy ("Death and Exile", 1995, et "Muslims in Ottoman Europe", 2000)
- Walter Richmond ("The Circassian Genocide", 2013)
- Louis de Bollmann (récit de 1826), revue Balkanologie.
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