16:55, 21/08/2026, vendredi
Bosnie: appel au meurtre contre les musulmans
Une foule a repris à Bratunac un chant appelant au meurtre de musulmans, à 500 mètres d'un commissariat et à quelques kilomètres du Mémorial de Srebrenica. Le directeur du centre, Emir Suljagić, dénonce une reprise directe de la rhétorique de Ratko Mladić. Parallèlement, la police de la Republika Srpska a convoqué 28 employés et anciens employés du Mémorial, au lendemain d'un rapport documentant la hausse du déni du génocide de juillet 1995.
Une foule reprend en chœur un appel au meurtre. La scène s'est déroulée à Bratunac, dans l'est de la Bosnie-Herzégovine, à quelques kilomètres du Mémorial de Srebrenica. Elle intervient alors que la police de la Republika Srpska convoque en masse les employés du centre commémoratif.
Le rapprochement des deux faits n'a rien d'un hasard. En effet, le directeur du Mémorial, Emir Suljagić, y voit une même stratégie d'intimidation. Trente ans après le génocide de juillet 1995, la rhétorique de Ratko Mladić refait surface en public.
Un chant génocidaire à 500 mètres d'un commissariat
Les faits se sont produits lors de la foire "Makivije Bratunac 2026". Les organisateurs présentaient l'événement comme un
"grand spectacle populaire"
, avec "musique krajina, bonne ambiance et meilleurs interprètes".
Les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent une foule en transe. Le public reprend en chœur la chanson "
Ne volim te Alija"
("Je ne t'aime pas, Alija"), connue pour ses messages nationalistes serbes. Le texte évoque explicitement le meurtre de musulmans bosniaques.La scène se déroule à quelques kilomètres du Mémorial de Srebrenica. Par ailleurs, elle se tient à 500 mètres du poste de police local. Aucun agent n'est intervenu pendant l'exécution du chant.
Un ancien ministre présent dans l'assistance
Selon des informations rapportées par les médias bosniens, l'exécution de la chanson aurait été commandée par Nenad Nešić. L'ancien ministre de la Sécurité de Bosnie-Herzégovine assistait à la manifestation. Cette information n'a cependant pas été confirmée officiellement à ce stade.
Emir Suljagić brise le silence
Le directeur du Mémorial de Srebrenica a réagi sur le réseau social X. Son message pose sans détour la nature du chant.
"Ce que vous entendez sur cet enregistrement est un chant appelant à la mort"
, a écrit Emir Suljagić. Il précise que le texte invoque "littéralement '500 musulmans dans la rivière Sana' et 100 autres dans la Drina".
La rhétorique de Ratko Mladić réactivée en 2026
Le chant ne se contente pas d'insulter une communauté. Il reprend une phrase précise du répertoire génocidaire des années 1990.
En juillet 1995, Ratko Mladić aurait déclaré que ses hommes
"tueraient tous les hommes et les jetteraient dans la Drina pour nourrir les poissons"
. Cette phrase figure dans plusieurs témoignages produits devant le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie.Trente ans plus tard, la même image circule dans une foire publique. Ainsi, le vocabulaire du massacre passe du champ militaire au registre festif. C'est pourquoi le rapprochement historique inquiète les défenseurs de la mémoire.
26 employés du Mémorial convoqués par la police
Le second volet du dossier concerne le Mémorial lui-même. La police de la Republika Srpska a convoqué 26 employés et anciens employés du centre le 31 juillet 2026.
Ces convocations tombent au lendemain d'une publication sensible. Le Mémorial venait de publier son rapport annuel sur le déni du génocide. Le document recensait une hausse de plus de 50 % des cas documentés par rapport à l'année précédente.
Au 7 août, le chiffre était monté à 28 personnes. Les convocations émanent du poste de police de Srebrenica, rattaché à l'administration policière de Zvornik. Elles ont été coordonnées sur ordre du Parquet du district de Bijeljina.
Un lien assumé entre les deux affaires
Emir Suljagić formule lui-même le rapprochement. D'un côté, un chant génocidaire toléré à 500 mètres d'un commissariat. De l'autre, ce même commissariat qui convoque des dizaines de Bosniaques du Mémorial.
Certains analystes replacent ces convocations dans un cadre plus large. Ils évoquent une "guerre hybride" visant à démontrer à la population bosniaque que Sarajevo ne peut pas garantir sa sécurité. Par conséquent, la pression psychologique compte autant que la procédure judiciaire.
Le contexte régional renforce cette lecture. En 2025, le président de la Republika Srpska Milorad Dodik a été condamné par la justice bosnienne. Le Mémorial avait dû fermer temporairement pour raisons de sécurité en mars 2025.
Des réactions internationales contrastées
La réponse politique internationale reste inégale. Les représentants américains Wesley Bell et Ann Wagner ont publié une déclaration bipartisane.
Ils y expriment leur
"profonde inquiétude"
. Ils appellent également au respect de l'État de droit en Bosnie-Herzégovine. Ce groupe a demandé à l'administration Trump de rétablir les sanctions contre les responsables de la Republika Srpska.L'OSCE et la délégation de l'Union européenne en Bosnie-Herzégovine suivent
"de près"
les développements. Le ministre bosnien des Affaires étrangères Elmedin Konaković a, lui, saisi les Nations unies par lettre.En revanche, les chancelleries européennes restent globalement discrètes. Ce silence contraste avec la fermeté américaine bipartisane. C'est pourquoi plusieurs voix bosniennes réclament un engagement plus explicite de Bruxelles.
La Türkiye, voix constante sur Srebrenica
La Türkiye occupe une place particulière dans ce dossier. Ankara reconnaît fermement le génocide de Srebrenica depuis les premiers jugements internationaux.
Le président Recep Tayyip Erdoğan participe régulièrement aux commémorations du 11 juillet à Potočari. Par ailleurs, la Türkiye soutient plusieurs programmes éducatifs autour du Mémorial. Cette continuité contraste avec les hésitations d'autres capitales.
Les scènes de Bratunac et les convocations de Srebrenica remettent donc la Bosnie sur l'agenda diplomatique. Ainsi, la question du déni du génocide dépasse largement le seul cadre régional.
Une mémoire qui reste une cible
Ce dossier éclaire un phénomène plus large. Trente ans après les faits, le déni du génocide de Srebrenica progresse dans l'espace public serbe et bosno-serbe.
Le rapport 2026 du Mémorial documente cette hausse. Les convocations qui ont suivi sa publication ressemblent, dès lors, à une riposte administrative. Le message adressé aux archivistes et aux témoins est clair.
Cependant, les équipes du centre entendent tenir leur ligne. Elles continuent de collecter les preuves, de documenter les crimes et de nommer les responsables. Cette bataille de la mémoire s'annonce longue.
Le parallèle avec d'autres tragédies contemporaines s'impose. En Palestine occupée, à Gaza, la destruction des archives, des hôpitaux et des lieux de mémoire suit la même logique. Effacer les traces revient à préparer la négation du crime. C'est pourquoi la défense des mémoriaux dépasse toujours le seul enjeu local.
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