Présence turque à Gaza : qui s’y oppose et pourquoi ?

Yahya Bostan
Yahya BostanAuteur Nouvelle Aube
09:03, 24/10/2025, vendredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Présence turque à Gaza : qui s’y oppose et pourquoi ?

Nous sommes à un tournant critique pour l’avenir de Gaza, de la Palestine et, par extension, pour l’équilibre des forces dans toute la région. La question est désormais sur toutes les lèvres : l’armée turque sera-t-elle déployée à Gaza pour garantir la durabilité du cessez-le-feu, ou non ?


Türkiye a de solides atouts diplomatiques et politiques, mais Netanyahu ne reste pas inactif. Alors, que va-t-il se passer ? Avant de répondre, il faut revenir sur les récents développements, le
"plan"
qui se dessine en Israël, la campagne anti-Türkiye qui s’intensifie,
et le tableau final qui pourrait se dessiner au début de la semaine prochaine.

Türkiye, à la fois garante et candidate


Le 13 octobre, en Égypte, lorsque le président Erdoğan a signé avec trois autres dirigeants une déclaration d’intention pour la paix au Moyen-Orient, de nombreux observateurs sont restés sceptiques. Le passé trouble d’Israël, son penchant à rompre les trêves, et les zones d’ombre dans l’accord soulevaient des interrogations légitimes. Certains y ont vu une forme de capitulation. Pour ma part, j’y ai vu au contraire une
"position gagnée"
(voir "
Syrie : la terre en vue
"). Les discussions ultérieures ont d’ailleurs confirmé qu’Israël l’avait interprétée de la même manière.

En signant ce texte, Türkiye s’est placée comme pays garant, faisant naître l’attente d’un éventuel déploiement militaire turc à Gaza.
Le vice-président américain Vance, en visite à Tel-Aviv pour empêcher Israël de rompre la trêve, a décrit le calendrier à venir : désarmement du Hamas, déploiement de forces internationales de stabilisation à Gaza, et mise en place d’une nouvelle administration.

Même si les équilibres internes de l’ONU rendent la décision complexe, une résolution du Conseil de sécurité pourrait être adoptée pour officialiser cette
"force internationale",
à laquelle Türkiye ne s’oppose pas. Une telle décision rendrait le processus un peu plus prévisible, sans pour autant constituer une "force de maintien de la paix" au sens classique du terme.

Sur le plan diplomatique, Israël aurait donné son feu vert à deux types de pays :


1. Ceux avec lesquels Netanyahu maintient des relations depuis le 7 octobre, comme les Émirats arabes unis et l’Égypte ;
2. Ceux dont les armées sont majoritairement musulmanes, mais issus de régions extérieures au Moyen-Orient, comme l’Indonésie, le Pakistan et l’Azerbaïdjan.

Türkiye n’entre dans aucune de ces deux catégories.

Cinq raisons derrière la position israélienne


Les factions sionistes radicales qui composent une grande partie du gouvernement israélien exercent une pression constante sur Netanyahu. Récemment, les partis d’opposition lui ont reproché deux choses : s’être "
placé sous la tutelle américaine"
et
"ouvrir Gaza à Türkiye et au Qatar".

Pourquoi Israël voit-il la présence turque à Gaza comme une "ligne rouge" ?

1. Parce qu’elle contredirait l’objectif israélien de vider la Palestine de sa population arabe.
2. Parce qu’elle renforcerait la possibilité d’une solution à deux États en maintenant la présence palestinienne.
3. Parce qu’une force turque représenterait une garantie militaire et diplomatique pour les droits des Palestiniens.
4. Parce qu’Israël, qui tente d’approcher les frontières turques via les forces kurdes du SDG, se retrouverait face à l’armée turque.
5. Parce qu’elle mettrait fin aux ambitions hégémoniques régionales d’Israël.

Écarter Türkiye, installer 100 000 colons


Tel-Aviv tente donc d’empêcher la participation turque à toute mission internationale. En observant les médias israéliens, on peut résumer la stratégie des radicaux sionistes ainsi :


1. Écarter Türkiye des négociations et du terrain.
2. Renforcer la colonisation en Cisjordanie pour bloquer la création d’un État palestinien (ils envisagent de transférer 100 000 jeunes couples juifs dans les deux prochaines années). Le projet de loi d’annexion de la Cisjordanie, approuvé par la Knesset, s’inscrit dans cette logique.
3. Et, si possible, rompre le cessez-le-feu.

Pour éloigner Türkiye de Gaza, Israël a lancé une campagne médiatique massive. Objectif : ternir l’image d’Ankara et semer la méfiance parmi les pays du Golfe. Des articles
"validés par Israël"
circulent déjà dans la presse internationale, décrivant Türkiye comme une
"puissance hégémonique"
, rappelant son
"passé ottoman"
et insinuant qu’elle cherche à diriger un
"bloc sunnite"
face à l’axe chiite. Le but est clair : effrayer à la fois l’Occident et les monarchies du Golfe.

Quelle position pour les pays du Golfe ?


À l’exception du Qatar, du Koweït et d’Oman – récemment visités par Erdoğan –, la plupart des pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, semblent agir en coordination avec les États-Unis et partiellement en parallèle d’Israël. Les propos de Donald Trump sont révélateurs :
"Certains de nos alliés au Moyen-Orient m’ont fait savoir que si le Hamas continue de violer l’accord, ils accueilleraient favorablement une intervention militaire musclée à Gaza."
Plus troublant encore, le vice-président Vance a déclaré :
"Israël et certains pays du Golfe font preuve d’impatience dès qu’il s’agit du Hamas. Ils devraient faire preuve de davantage de souplesse."


L’armée turque ira-t-elle à Gaza ?


Vance a également précisé :
"Nous n’imposerons aucune force étrangère à Israël."
Avant d’ajouter :
"Chacun a un rôle à jouer, et les Turcs, jusqu’à présent, jouent un rôle constructif."

Une phrase à double sens, mais lourde d’implications.

Du point de vue d’Ankara, l’essentiel n’est pas de savoir si Türkiye enverra des troupes, mais de maintenir le cessez-le-feu et la stabilité régionale. En tant que l’un des quatre garants désignés au Caire, Ankara joue déjà un rôle central.

Oui, Türkiye souhaite être présente à Gaza, et les parties concernées en sont conscientes.

Oui, Israël tente de l’en empêcher, mais il est peu probable qu’il y parvienne.

La décision finale quant à une présence militaire turque à Gaza devrait être clarifiée en début de semaine prochaine.
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