La fragilité des négociations entre les États-Unis et l’Iran

Kadir Üstün
Kadir ÜstünAuteur Nouvelle Aube
09:52, 24/06/2026, mercredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
La fragilité des négociations entre les États-Unis et l’Iran
Même si les négociations entre les États-Unis et l’Iran ont failli s’interrompre en raison des attaques israéliennes contre le Liban, le retour des deux parties à la table des discussions constitue un signe tangible de progrès. Après que Trump a adopté un ton plus dur sous la pression de personnalités proches d’Israël, la réaction symbolique des Iraniens, qui ont quitté la table des négociations,
rappelle toutefois qu’il est encore trop tôt pour affirmer que cette avancée débouchera sur un résultat durable.

Les discussions menées en Suisse sous la médiation du Qatar et du Pakistan semblent avoir permis l’émergence d’une feuille de route de 60 jours vers un accord plus large, d’un canal de communication destiné à éviter les incidents et les erreurs de calcul dans le détroit d’Ormuz, d’un mécanisme de désescalade centré sur le Liban, ainsi que des bases nécessaires au retour des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en Iran.


Il s’agit de développements d’une importance critique. Mais c’est précisément là que commence la fragilité du processus, car les négociations ne portent plus uniquement sur le programme nucléaire iranien. Leur avenir dépend désormais également de la capacité ou non d’acteurs régionaux, au premier rang desquels Israël et le Hezbollah, à saboter de l’extérieur ce cadre diplomatique.


Les paramètres de la négociation et les scénarios possibles


Les paramètres fondamentaux du marchandage sont en réalité assez clairs.


L’Iran réclame la levée des sanctions, l’accès à ses revenus pétroliers, le dégel de ses avoirs, l’allègement de la pression économique américaine et un frein aux actions israéliennes au Liban.


Les États-Unis, eux, cherchent à maintenir le détroit d’Ormuz ouvert, à contrôler les prix de l’énergie, à rétablir les inspections nucléaires, à limiter les stocks d’uranium enrichi de l’Iran et à trouver une issue à une guerre régionale coûteuse.


Washington a déjà commencé à envoyer des signaux concrets de détente économique, notamment à travers des exemptions temporaires sur les sanctions pétrolières. En revanche, les concessions iraniennes les plus importantes — notamment concernant l’accès des inspecteurs à certaines installations et l’étendue de leurs contrôles — demeurent floues.


C’est là que réside le principal risque politique susceptible d’être exploité par Israël : l’Iran pourrait obtenir des bénéfices immédiats tandis que les États-Unis devraient attendre avant d’obtenir les garanties de contrôle recherchées.


Dans le meilleur des scénarios, la période de 60 jours pourrait transformer cette ouverture fragile en un cadre diplomatique discipliné. Les inspecteurs de l’AIEA reviendraient rapidement en Iran, accéderaient aux sites nucléaires sensibles ou endommagés, identifieraient les stocks d’uranium enrichi et les placeraient sous surveillance. Une feuille de route crédible pourrait ensuite être élaborée pour diluer ces stocks ou les transférer hors du pays.


Si le détroit d’Ormuz reste ouvert et que le front libanais demeure calme, les négociateurs pourraient parvenir à isoler les tensions régionales du dossier nucléaire. Washington pourrait alors affirmer avoir transformé une pression militaire en limitation diplomatique. Les flux pétroliers se stabiliseraient, le programme nucléaire iranien retrouverait une certaine transparence et le risque d’une guerre régionale plus vaste diminuerait.


Le scénario le plus probable apparaît toutefois plus complexe.

Les discussions se poursuivraient, mais chaque étape deviendrait source de controverse. L’Iran accepterait des inspections limitées tout en refusant des accès plus intrusifs. Les États-Unis prolongeraient un allègement économique partiel en conservant la possibilité de rétablir ultérieurement la pression.


Dans le même temps, Israël continuerait de frapper au Liban des cibles du Hezbollah considérées comme des "menaces imminentes". Le Hezbollah, de son côté, mènerait ponctuellement des attaques de drones ou de roquettes pour démontrer qu’il demeure une force de résistance active.


Dans un tel contexte, l’accord ne s’effondrerait pas complètement, mais un régime de contrôle pleinement crédible ne pourrait pas non plus émerger. Il en résulterait une période d’attente relativement calme pour les marchés pétroliers et financiers, mais toujours vulnérable aux perturbations liées au dossier nucléaire.


Le scénario d’échec total pourrait quant à lui se produire si Israël entraînait le Liban dans une guerre généralisée.


Si une attaque majeure au Liban provoquait d’importantes pertes humaines, ou si une attaque du Hezbollah tuait des soldats ou des civils israéliens, Israël pourrait choisir l’escalade. L’Iran pourrait alors affirmer que les États-Unis ne sont pas capables de faire respecter leurs engagements et ralentir, voire suspendre, sa coopération nucléaire.


Le détroit d’Ormuz redeviendrait une zone à haut risque. L’administration Trump pourrait réagir par des menaces, de nouvelles sanctions ou des mesures militaires. À ce stade, la voie diplomatique nucléaire s’effondrerait avec le retour d’une logique de guerre régionale.


Le facteur libanais


Cette équation montre qu’Israël et le Hezbollah sont les deux principaux acteurs capables de faire dérailler le processus de négociation entre Washington et Téhéran.


Leurs intérêts ne coïncident pas totalement avec ceux de la diplomatie américano-iranienne.


Le Hezbollah peut craindre qu’un accord réussi ne le rende plus vulnérable au Liban, notamment si davantage de responsabilités sécuritaires sont transférées à l’État libanais. Il peut également ressentir le besoin de démontrer à sa base et à Israël qu’il demeure un acteur militaire crédible.


Israël, contrairement au Hezbollah, n’est pas simplement un groupe armé cherchant à préserver son existence. Il agit comme un acteur doté de sa propre perception des menaces, de sa doctrine militaire et d’une influence politique considérable à Washington.


Israël a déjà commencé à diffuser l’idée que le processus américano-iranien accorde à Téhéran du temps, de l’argent et une légitimité accrue tout en laissant intactes les infrastructures militaires du Hezbollah. Il continue également de signaler qu’il n’acceptera pas d’accords contraignants concernant le Liban et qu’il entend préserver sa liberté d’action.


Netanyahu fera tout son possible pour compliquer le processus en affirmant que l’accord renforce la position de l’Iran : intensification des attaques contre le Liban, opposition publique à l’accord, fuites de renseignements, pression exercée par ses alliés au Congrès américain ou opérations unilatérales contre des cibles liées à l’Iran.


Israël pourrait ainsi contraindre Washington à choisir entre contenir un allié proche ou préserver les négociations avec l’Iran. Toutefois, tant que Washington refuse de laisser le front libanais dicter l’ensemble du processus diplomatique, Israël aura du mal à faire échouer seul les discussions.


On peut enfin considérer qu’un accord définitif produirait plusieurs gains importants pour les États-Unis.

Premièrement, il réduirait le risque d’un nouveau conflit majeur à une époque où l’opinion publique américaine est lassée des guerres sans fin.


Deuxièmement, l’ouverture du détroit d’Ormuz et le retour du pétrole iranien contribueraient à stabiliser les marchés énergétiques.


Troisièmement, après une longue période d’absence de contrôle, il permettrait de restaurer au moins partiellement la transparence sur le programme nucléaire iranien.


Quatrièmement, il offrirait à Washington un levier sur l’Iran qui ne reposerait plus uniquement sur les attaques, les sanctions ou les menaces, mais aussi sur un calendrier structuré d’allègement des sanctions.


Enfin, il pourrait contribuer à repositionner les États-Unis comme un acteur cherchant à dépasser le rôle exclusif de soutien militaire d’Israël.
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