Üniversités en Türkiye : à qui appartiennent-elles ?

09:47, 16/02/2026, lundi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Üniversités en Türkiye : à qui appartiennent-elles ?

Ces dernières années, l’Université du Bosphore revient régulièrement dans l’actualité en Türkiye. Non pas pour ses réussites scientifiques. Une partie des enseignants, soutenue par une fraction des étudiants, organise des actions contre les nominations rectorales et contre diverses décisions administratives. Dernier épisode en date : la contestation du transfert de certains locaux de clubs étudiants.

Vendredi, le président Erdoğan s’est rendu à l’Université du Bosphore pour inaugurer des résidences étudiantes, destinées aux jeunes femmes et aux jeunes hommes.
Il y a été accueilli avec enthousiasme par de nombreux étudiants. À l’inverse, cette
"minorité d’étudiants"
a protesté contre sa venue, reprenant un slogan inchangé depuis des années :
"Les universités sont à nous !"

Mais au fond, à qui appartiennent ces universités ?


Je me souviens de mon arrivée à l’Université technique du Moyen-Orient (ODTÜ) en 1988. J’avais 18 ans, je venais du lycée Imam Hatip (lycée général avec un programme religieux) central d’Ankara, et j’ai été confronté à un univers totalement étranger. Le climat d’ODTÜ ne ressemblait ni à celui de mon lycée, ni à celui de mon quartier, ni même à celui d’autres universités d’Ankara que nous visitions. On ressentait jusque dans ses os que l’on évoluait dans le monde
"des autres".
Sur près de 20 000 étudiants, le nombre d’étudiants pratiquants était extrêmement réduit. Si l’on retirait les étudiants et le personnel affiliés au mouvement de Fetullah Gülen, qui priaient à la mosquée située à l’extrémité sud du campus, il ne restait qu’une poignée d’étudiants.
La petite salle de prière sous la bibliothèque suffisait pour les prières quotidiennes.

Une transformation sociologique profonde


Pourtant, dès 1988, un changement visible apparaissait en classe préparatoire. Dans une promotion de vingt étudiants, nous étions deux issus d’Imam Hatip. Dans presque chaque classe, on trouvait des diplômés d’Imam Hatip, des étudiants pratiquants, des étudiantes voilées. La salle de prière de la classe préparatoire, installée dans la chaufferie et pouvant accueillir une vingtaine de personnes, débordait. Nous faisions la queue à l’entrée.
Lorsque l’accès fut interdit aux étudiantes ou que des restrictions horaires furent imposées, nous avions déjà l’assurance nécessaire pour protester.

Dans les années 1990, le visage d’ODTÜ a changé de manière manifeste. Les salles de prière ne suffisaient plus. Le fait de prier dans l’amphithéâtre triple du département de physique a suscité des débats. Et ce mouvement ne concernait pas seulement ODTÜ : dans toute la Türkiye, les universités ont vu affluer une vague massive de jeunes pratiquants.

Des enfants issus de familles modestes franchissaient les examens, les seuils, les coefficients restrictifs, accédaient à l’université, obtenaient leur diplôme et prenaient des responsabilités importantes.
Le statu quo, le système de privilèges transmis de père en fils ou en fille, une forme de dynastie sociale, se trouvait ébranlé.
Tandis que les enfants de familles aisées échouaient malgré leurs moyens, ceux du paysan pauvre, du concierge, du menuisier ou du petit commerçant accédaient aux meilleures filières. Certes, comme dans le cas d’
Ekrem İmamoğlu,
certains privilégiés trouvaient encore des raccourcis leur permettant d’intégrer sans concours des départements réputés.
Mais, face aux étudiants issus des milieux populaires, ils perdaient progressivement leur majorité.
L’une des raisons fondamentales du processus du 28 Şubat (intervention politico-militaire du 28 février 1997 en la Türkiye) résidait précisément dans cette dynamique. Pour empêcher l’Anatolie d’accéder au centre du pouvoir, l’élite proche du TÜSİAD (MEDEF Turc) a appliqué sans concession l’interdiction du voile, puis tenté de bloquer les diplômés d’Imam Hatip et des lycées professionnels par le biais du système des coefficients. J’avais exposé ces analyses dans un article repris par Yeni Şafak, ce qui m’avait valu des poursuites pour
"insulte au Conseil de sécurité nationale".

La fin du monopole universitaire


Les obstacles n’ont servi à rien. L’Anatolie a trouvé des voies alternatives et a continué à éduquer ses enfants. À partir de 2003, avec l’arrivée au pouvoir de l’AK Parti, le paysage universitaire a connu une transformation plus profonde encore. Cette fois, une forme de
"discrimination positive"
a été mise en place en faveur des enfants modestes d’Anatolie. Le nombre d’universités est passé de 76 à 208, celui des enseignants-chercheurs de 70 000 à 187 000. Les universités ont cessé d’être la
"propriété privée"
de certains pour être restituées à leur véritable propriétaire : le peuple.
Que personne ne méprise les universités d’Anatolie en les qualifiant de
"provinciales"
. Elles représentent un commencement, elles progresseront, et dès aujourd’hui, notamment dans les sciences sociales, elles produisent des travaux remarquables.
Même dans ce qui était considéré comme les
"derniers bastions"
du statu quo, de la dynastie sociale, de l’élitisme et de réseaux quasi mafieux, à savoir ODTÜ et l’Université du Bosphore, la texture sociologique a profondément changé.
Parce qu’ils ne crient pas, ne provoquent pas de scandales et ne se livrent pas à des excès, certains croient à tort que les étudiants pratiquants y sont minoritaires.
Tandis que des élites persuadées d’être naturellement éclairées et investies d’une mission supérieure se contentent de slogans, les enfants d’Anatolie étudient en silence, obtiennent leur diplôme, transforment le tissu social, pénètrent le monde académique et participent désormais à des projets d’envergure nationale et internationale.
J’ai déjà écrit que la structure du capital avait changé de mains en Türkiye. Il en va de même pour les universités : le monopole est brisé depuis longtemps.
La génération de ceux qui se considéraient comme les seuls propriétaires du pays et de ses universités est en voie d’extinction.
Le
"fascisme masqué de gauche"
a perdu sa puissance sur les campus.

Les universités appartiennent désormais au peuple. Il serait temps de s’y habituer.
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