Analyse: la gauche de rupture doit revoir sa copie concernant la Türkiye
18:00, 25/09/2026, vendredi
Yeni Şafak

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan et le président brésilen Luiz Inacio Lula da Silva, leader de la gauche sud-américaine, le 17 novembre 2024.À Caracas, Erdoğan appelle Maduro "mon frère". À Madrid, Pedro Sánchez présente la Türkiye comme un pays "ami, partenaire, allié". À Paris, la gauche parle du "détestable régime turc". Même famille politique, trois lectures opposées d'un même pays. Et si, sur la Türkiye, c'était la gauche française qui avait tort ?
Ce contraste devrait interpeller tout lecteur de la gauche française. Du Venezuela à l'Espagne, en passant par Cuba, la Bolivie ou le Brésil, les gauches qui gouvernent traitent Ankara en partenaire. Elles convergent avec elle sur Gaza, contre les sanctions unilatérales, pour un monde multipolaire.
La gauche française, elle, s'accroche à des griefs qui examinés de près ne tiennent plus. Reprenons-les un par un, et posons une question simple: et si, sur la Türkiye, c'était la gauche française qui avait tort ?
La Türkiye d'Erdoğan, alliée de la gauche latino-américaine
Pour la gauche latino-américaine au pouvoir, la Türkiye n'est pas un problème. C'est un recours.
Venezuela: "Maduro, mon frère, tiens bon"
Le lien se noue en juillet 2016. Nicolás Maduro est l'un des premiers chefs d'État à dénoncer la tentative de putsch contre Erdoğan, selon son ministre Jorge Arreaza. Suivent au moins quatre visites de Maduro en Türkiye (2016, deux fois en 2017, 2022) et une visite d'Erdoğan à Caracas en décembre 2018.
Le 24 janvier 2019, au lendemain de la reconnaissance de Juan Guaidó par Washington, Erdoğan téléphone à Maduro:
"Maduro kardeşim, dik dur"
. Il fustige ceux qui veulent nommer "un gouverneur colonial postmoderne"
au Venezuela.Ankara reconnaît ensuite la réélection contestée de Maduro en 2024
, quand l'essentiel de l'Occident la rejette. Les échanges atteignent 448 millions de dollars en 2025. Et le lien survit à la capture de Maduro par les États-Unis en janvier 2026: le 8 juin 2026, la présidente par intérim Delcy Rodríguez fait une visite surprise à Ankara, sa première grande sortie vers un partenaire non occidental.Cuba: l'embargo comme ennemi commun
Cuba: l'embargo comme ennemi commun
Erdoğan est le premier président turc à fouler le sol cubain, en février 2015. Miguel Díaz-Canel lui rend la visite à Ankara en novembre 2022. Objectif affiché: 200 millions de dollars d'échanges. Et un constat partagé, formulé par Erdoğan lui-même: ce sont les sanctions américaines qui freinent le commerce avec l'île. L'ambassade turque à La Havane, ouverte en 1979, fut la première de la Türkiye dans les Caraïbes.
Bolivie: "les mêmes idées"
Bolivie: "les mêmes idées"
En avril 2019, Evo Morales effectue la première visite d'un président bolivien en Türkiye. À Ankara, il assume:
"Nous partageons les mêmes idées."
Sur le Venezuela, il reprend la grille turque: nommer des présidents depuis l'étranger, c'est revenir aux "gouverneurs de l'époque coloniale".
Erdoğan, lui, remercie La Paz pour son soutien à la Palestine et au statut de Jérusalem.Nicaragua: la non-ingérence en partage
Daniel Ortega et Erdoğan échangent régulièrement leurs félicitations depuis 2016. En 2021, Ankara se déclare opposée aux sanctions contre Managua, au nom du droit international et de la non-ingérence.
Le fil rouge est clair. Pour ces gauches,
la Türkiye est un pays du Sud qui dit non à Washington
quand il le faut. Le reste passe au second plan.Brésil, Espagne: la Türkiye partenaire de la gauche de gouvernement
Pas besoin d'être sous embargo pour travailler avec Ankara. Les deux grandes gauches sociales-démocrates du monde latin le font sans complexe.
Erdogan et Lula: quinze ans de connivence diplomatique
Le 17 mai 2010, Lula et Erdoğan signent avec Téhéran un accord d'échange de combustible nucléaire: l'Iran enverrait 1 200 kg d'uranium faiblement enrichi en Türkiye. Washington et les Européens balaient l'accord. En juin, au Conseil de sécurité, le Brésil et la Türkiye sont les deux seuls pays à voter contre de nouvelles sanctions. Une première affirmation commune d'autonomie face aux grandes puissances.
Seize ans plus tard, le lien s'est approfondi. En janvier 2026, Lula et Erdoğan échangent sur Gaza et la COP31, que la Türkiye organise. Les échanges bilatéraux atteignent 5,5 milliards de dollars en 2025. En août 2026, les deux présidents s'accordent pour étendre la coopération de défense, et une délégation brésilienne part pour Ankara.
Erdogan et Sánchez: "amis, partenaires, alliés"
Le 13 juin 2024, Pedro Sánchez reçoit Erdoğan à Madrid. Sa formule est sans ambiguïté:
"La Türkiye et l'Espagne sont des pays amis, pareenaires et alliés"
. Il annonce un objectif de 25 milliards d'euros d'échanges et rappelle que l'Espagne maintient une batterie antiaérienne sur le sol turc sous drapeau OTAN, "aussi longtemps que nécessaire".
Le 23 mai 2025, deux mois après l'arrestation d'Ekrem Imamoğlu, Sánchez est à Istanbul. Il y réaffirme
"le rôle de la Türkiye comme partenaire stratégique de l'Espagne"
. Le compte rendu officiel parle commerce, sécurité, Gaza et Ukraine. Pas un mot sur Imamoglu.
Le symbole Hürjet.
En octobre 2025, le gouvernement PSOE-Sumar autorise l'achat de 45 avions d'entraînement basés sur le Hürjet du turc TAI, pour 3,12 milliards d'euros, en partenariat avec Airbus. Un gouvernement de gauche qui confie la formation de ses pilotes de chasse à un appareil turc: l'image est difficilement imaginable à Paris.La leçon espagnole tient en une phrase: on peut défendre ses principes dans les enceintes partisanes et traiter la Türkiye en allié d'État à État. La gauche française, elle, n'a jamais fait cette distinction.
Gaza: la Türkiye dans le camp des gauches du Sud
Depuis octobre 2023, Gaza a transformé une convergence diplomatique en alliance de fait. Et la Türkiye y siège aux côtés des gauches du Sud.
La CIJ.
L'Afrique du Sud de l'ANC saisit la Cour internationale de justice pour génocide contre Israël. Le 7 août 2024, la Türkiye dépose officiellement sa demande pour se joindre à la procédure. Pretoria et Ankara plaident dans le même camp.Le commerce.
Le 2 mai 2024, la Türkiye suspend tous ses échanges commerciaux avec Israël. Aucun pays de l'OTAN n'est allé aussi loin. Fin mai 2024, l'Espagne reconnaît l'État de Palestine. En septembre 2025, Sánchez annonce un embargo total sur les armes à destination d'Israël, ratifié par les députés le 8 octobre (178 voix contre 169).Bogotá.
Les 15 et 16 juillet 2025, Gustavo Petro accueille la conférence du Groupe de La Haye. Trente-deux États y participent, dont la Türkiye, l'Espagne, Cuba, le Venezuela, la Bolivie, le Brésil et l'Afrique du Sud. Douze pays adoptent six mesures concrètes: arrêt des livraisons d'armes, fermeture des ports aux navires d'armement, poursuites pour crimes internationaux. Parmi eux: Cuba, la Bolivie, le Nicaragua, la Colombie, l'Afrique du Sud. Le 29 juillet 2025, la Türkiye les rejoint et devient le treizième signataire.La photo est parlante. Sur le dossier qui mobilise le plus la gauche mondiale, Ankara se retrouve dans le premier cercle, à côté de La Havane et de Pretoria. C'est aussi le dossier sur lequel la gauche française s'est le plus engagée. Pourtant, elle ne regarde pas la Türkiye comme une alliée sur ce terrain.
La gauche française et le réflexe anti-Türkiye
En France, la Türkiye n'est jamais un partenaire pour la gauche. Elle est un problème, et souvent un repoussoir.
Le ton dur de Mélenchon
En octobre 2019, pendant l'offensive turque en Syrie, le leader insoumis écrit:
"Gloire au Rojava socialiste, féministe, internationaliste et démocratique."
Il somme Macron de prévenir Erdoğan que les militaires français pris dans l'offensive "répliqueront"
. Le 2 mars 2020, sur France Inter, il va plus loin: "Il faut d'abord condamner le détestable régime turc."
Et encore: "C'est ça le régime turc, c'est un régime islamiste."
Selon lui, Ankara chercherait à "réinstaller Daesh dans le paysage".
Sur chacun de ces points, Mélenchon a eu tort: la Türkiye reste le seul pays a avoir combattu Daech au sol, la guerre en Syrie s'est terminée par la prise de pouvoir des factions encadrées par Ankara, le PKK a déposé ces armes, l'utopie du Rojava a été enterrée et les forces kurdes ont choisi la voie de l'intégration.
Nous n'en voulons pas à Mélenchon, il a sans doute été abusé par des perturbateurs dont même Öcalan ne veut pas dans ses rangs. Le genre de rentiers de la question kurde pour qui fin des hostilités en Türkiye rime avec fin du régime d'asile en Europe. Il a été capable de changer d'avis sur le voile, un peu de lucidité et il pourrait se rendre compte qu'il a été roulé dans la farine sur la question kurde.
Le paradoxe Gaza
LFI est le parti français le plus engagé pour la Palestine. La Türkiye est le seul pays de l'OTAN à avoir coupé tout commerce avec Israël, et elle a signé les mesures de Bogotá. Sur Gaza, les deux sont objectivement dans le même camp. Rien n'y fait: pour la gauche française, la convergence ne se transforme jamais en reconnaissance.
Le même vocabulaire que la droite. Comparons. Marine Le Pen, en janvier 2018:
"dérive autoritaire du régime d'Erdogan"
et arrêt "définitif"
du processus d'adhésion. Des députés macronistes, en avril 2025: une proposition de résolution contre l'utilisation de la justice pour "éliminer"
l'opposition turque. Mélenchon, en 2020: "régime islamiste"
. Du RN à LFI, le diagnostic est le même, à un adjectif près.Le miroir algérien
Il y a plus troublant encore. La gauche française, qui devrait être la plus éclairée, parle de la Türkiye exactement comme la droite française parle de l'Algérie. Mêmes mots, mêmes réflexes, même posture.
Remplacez "Algérie" et "Tebboune" dans un discours de Zemmour par "Türkiye" et "Erdogan", ça vous donne un discours de la gauche française. La gauche française parle des opposants d'Erdogan comme la droite parle de Boualem Sansal.
Souvenez-vous, le 23 janvier 2025, le Parlement européen votait une résolution exigeant la libération de Boualem Sansal. Quatre eurodéputés insoumis votent contre, deux s'abstiennent. Rima Hassan dénonce
"l'instrumentalisation"
de l'affaire "à des fins d'ingérence et d'escalade diplomatique".
Manon Aubry refuse un agenda qui "se moque des droits de l'homme"
et cherche à "attiser les tensions".
Remplacez Algérie par Türkiye, Sansal par Imamoğlu, Retailleau par Thomas Portes. Tout est dit. Ce que LFI refuse qu'on fasse à Alger, elle le fait à Ankara.
C'est là que la gauche française décroche de ses cousines du Sud. À Caracas ou La Paz, s'opposer à la Türkiye reviendrait à s'aligner sur Washington. À Paris, la gauche le fait sans voir le problème.
L'hostilité éternelle
Lorsque on analyse les propos des dirigeant politiques français, de gauche comme de droite, on s'aperçoit que 'hostilité française ne vise pas Erdoğan. Elle vise le pouvoir turc, quel qu'il soit. Et elle n'est pas née à droite: elle est née dans les milieux progressistes eux-mêmes. Trois siècles de défiance, en actes plus encore qu'en mots.
Le Turc, antithèse des Lumières
Pour les philosophes, avant-garde du progrès, le Turc est l'anti-modèle. En 1721, dans la lettre XIX des Lettres persanes, Montesquieu fait écrire à Usbek:
"J'ai vu avec étonnement la faiblesse de l'empire des Osmanlins."
Dans L'Esprit des lois, en 1748, le sultan ottoman devient l'un des modèles du "despotisme".
L'Empire sert de miroir commode: critiquer le despote d'Istanbul, c'est critiquer, sans le nommer, l'absolutisme de Versailles. En 1741, Voltaire met en scène Mahomet ou le fanatisme. Pendant la guerre russo-turque de 1768-1774, il applaudit, dans sa correspondance avec Catherine II, aux victoires russes contre les Ottomans.
Le 1er novembre 1769, l'impératrice lui annonce
"la défaite entière de la multitude que Moustapha avait envoyée contre nous".
Colonisation vs "Sultan rouge"
Après la tentative de Napoléon de s'approprier le Proche-Orient, la guerre d'indépendance grecque devient la cause des libéraux, la gauche de l'époque. En 1825 naît le Comité philhellène de Paris, avec Chateaubriand. Benjamin Constant publie un Appel aux nations chrétiennes en faveur des Grecs.
En 1824, Delacroix expose les Scènes des massacres de Chios. Bien sûr, il n'y eut aucun équivalent pour les massacres du Péloponnèse. En 1829, Victor Hugo ouvre un poème des Orientales par ces mots:
"Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil."
Le 20 octobre 1827, à Navarin, les flottes française, britannique et russe détruisent la flotte ottomane et égyptienne. En 1828, un corps expéditionnaire français débarque en Morée.
En 1830, la France s'empare d'Alger, régence placée sous la suzeraineté ottomane. On oublie de le répéter:
le colonialisme français fut d'abord et surtout mené contre les Turcs.
En 1881, c'est un républicain, Jules Ferry, qui impose le protectorat français à la Tunisie, arrachée à la suzeraineté ottomane. Quinze ans plus tard, quand la répression ottomane frappe les régions où sévissaient les mouvements séparatistes arméniens, c'est de manière toute naturelle que la gauche française légitime le sang turc.
Le 3 novembre 1896, Jean Jaurès interpelle la Chambre sur le sort des Arméniens:
"Quoi, devant tout ce sang versé, devant ces abominations et ces sauvageries […], pas un cri n'est sorti de vos bouches."
Les massacres étaient réels, mais Jaurès aurait pu dénoncer les massacres de tout bord. Il ne l'a pas fait. Le sang turc est légitime, et si les Turcs ne se laissent pas faire, ils sont oppresseur. Abdulhamid II devient de fait dans la presse française, le "Sultan rouge". On aurait pu croire que cette hostilité cesserait avec la fin de l'Empire ottoman, il n'en fut rien.
Mustafa Kemal, "rebelle" puis "bon dictateur"
Pendant la guerre d'indépendance turque, la presse parisienne présente Mustafa Kemal comme un
"rebelle"
. Dans les années 1930, le ton s'adoucit, mais l'éloge reste condescendant: Atatürk devient un "bon dictateur"
. Même le fondateur de la République laïque, que la gauche française dit admirer, n'échappe pas au soupçon.
Avant même sa victoire, le verdict était tombé. Le 15 novembre 1918, le Journal des Débats salue l'arrivée des flottes alliées à Constantinople comme
"la fin du régime barbare"
. Le 25 juin 1919, Georges Clemenceau, président du Conseil et vieux radical, répond à la délégation ottomane à la conférence de la paix: il n'existe aucun pays où "l'établissement de la domination turque"
n'ait été "suivi d'une diminution de sa prospérité". Le Turc, ajoute-t-il, ne s'est
"jamais"
montré "capable de développer dans la paix ce qu'il avait gagné par la guerre".
Le 10 août 1920, le gouvernement de l'ancien socialiste Alexandre Millerand signe le traité de Sèvres, qui livre l'ouest de l'Anatolie aux Grecs, l'est aux Arméniens et le sud aux zones d'influence française et italienne.Il faudra la victoire militaire de Mustafa Kemal pour changer le ton. Le 20 octobre 1921, sous le gouvernement d'Aristide Briand, Henry Franklin-Bouillon signe l'accord d'Ankara: la France évacue la Cilicie et devient la première puissance occidentale à traiter avec le gouvernement kémaliste. Ce n'est pas une conversion. C'est une défaite.
Puis viennent les réformes, que la gauche française aurait dû saluer. Le califat est aboli en 1924, un Code civil inspiré du modèle suisse adopté en 1926, l'alphabet latin en 1928. Les Turques votent aux municipales en 1930 et aux législatives dès décembre 1934. Les Françaises devront attendre avril 1944. La République laïque d'Ankara donnait le droit de vote aux femmes dix ans avant la République française. Paris lui répond par une formule: le
"bon dictateur".
Critiques constantes contre le pouvoir turc
Après Atatürk, la Türkiye change neuf fois de pouvoir en soixante ans: parti unique, démocrates, juntes, sociaux-démocrates, libéraux, droite, islamistes. Aucun ne trouve grâce auprès de la gauche fançaise.
Pris isolément, chaque reproche a sa part de légitimité. Mis bout à bout, ils dessinent un pays qui n'a jamais eu, aux yeux de la gauche parisienne, un seul bon gouvernement.
Ismet Inönü succède à Atatürk en 1938. La même année, le poète communiste Nâzım Hikmet est condamné à 28 ans de prison. Pour la gauche intellectuelle française, la Türkiye du parti unique devient d'abord la prison de Hikmet. Un comité de soutien se forme, où siègent Jean-Paul Sartre et Pablo Picasso. Après une grève de la faim, le poète est libéré en 1950. Le régime laïque et républicain qu'Atatürk a bâti, et que Paris dit admirer, n'a droit qu'à un seul visage: celui d'un geôlier.
En 1950, pour la première fois plusieurs partis sont autorisés. Les Turcs chassent le parti au pouvoir par les urnes. Adnan Menderes et son Parti démocrate l'emportent. Les démocrates élus auraient pu trouver grâce. Ce n'est pas le cas. Menderes envoie des soldats en Corée dès 1950 et fait entrer la Türkiye dans l'OTAN en 1952: pour la gauche communiste française, qui combat l'Alliance atlantique, le pays devient un avant-poste de Washington. En évènements de septembre 1955 achève de ternir son image.
1960, le "bon coup d'Etat"
Le 27 mai 1960, l'armée renverse Menderes. Le 17 septembre 1961, elle le pend, malgré les appels à la clémence de John Kennedy et d'Élisabeth II. S'en suit une période noire pour le peuple turc. Étonnamment,
elle n'a pas été unanime pour condamner ce coup d'arrêt à la démocratie.
En effet, les militaires avaient favorisé l'émergence d'une gauche turque afin de contrer les libéraux. De ce fait, la gauche française ne pouvait que saluer ce coup d'Etat. En 1969, le journaliste proche des milieux progressistes Jean Gueyras
décrit encore l'armée comme défenseure des acquis de la "révolution du 27 mai 1960". Il faut attendre le coup d'Etat du 13 mars 1971 pour voir la gauche française réagir. Et pour cause, la junte s'en est pris aussi à la gauche turque. En 1972, elle pend Deniz Gezmiş, Yusuf Aslan et Hüseyin Inan, des étudiants marxistes. Aussitôt, la gauche réagit. Pour résumer: Chape de plomb sur la société turque ? Ca passe. Un étudiant de gauche pendu ?
No pasaran
. Le progès, qu'on vous dit.En 1974, le pouvoir revient à un social-démocrate, Bülent Ecevit. C'est lui qui envoie l'armée à Chypre, et la gauche française n'y voit qu'une
"invasion turque"
. La gauche française n'a même pas été capable d'être solidaire d'une armée envoyée contre le gouvernement fasciste chypriote soutenu par la junte grecque.
Pire, l'opération turque a mit un terme à la dictature en Grèce et à la fin du nettoyage ethnique des Turcs à Chypre. Deux conséquences que la gauche française aurait pu saluer. Et bien, non.
Le 12 septembre 1980, le général Evren prend le pouvoir. S'en suit la dictature la plus dure que le pays ait connu. Et il faut reconnaître que la gauche française a été présente pour dénoncer, mais là encore avec des nuances: si les trotskistes dénonçaient la junge, au PS on s'inquiétait simplement du sort de la gauche turque.
De Turgut Özal "le mauvais kurde" à Erdoğan "l'islamiste"
En 1983, les civils reviennent avec Turgut Özal, un libéral kurde qui veut arrimer son pays à l'Europe. En avril 1987, il dépose la candidature de la Türkiye à la Communauté européenne. Deux mois plus tard, le 18 juin 1987, le Parlement européen lui répond en exigeant d'abord la reconnaissance du génocide arménien. Au même moment, Danielle Mitterrand fait de la question kurde la cause de sa vie.
Comme quoi même avec un Kurde au pouvoir, la gauche n'a pas pu s'empêcher de critiquer la Türkiye.
Idem avec Tansu Çiller, première femme à diriger le gouvernement turc en 1994. En 1996 enfin, Necmettin Erbakan devient le premier chef de gouvernement de tendance islamique de la Türkiye. L'armée le pousse à la démission en juin 1997. En Europe, gauche comprise, on ne retient de lui qu'un mot: "islamiste".
Un conservateur dont le parti arrive en tête de toutes les législatives depuis 2002 ? Toute la gauche française a tranché:
"régime islamiste
". La cible a changé de nom. Le réflexe, lui, a trois siècles.Récapitulons. Le sultan ? Despote. Les Ottomans ? Bourreaux. Le fondateur de la République ? Rebelle, puis dictateur, au mieux "bon". La gauche sociale-démocrate d'Ecevit ? Envahisseuse. Les généraux laïques ? Putschistes. La droite conservatrice d'Erdoğan ? Islamiste. Alors, qui trouve grâce aux yeux de Paris ?
Le "bon Turc", c'est l'opposant
La réponse tient dans une liste. Le poète communiste Nâzım Hikmet, emprisonné de 1938 à 1950, mort en exil à Moscou en 1963. Le cinéaste Yılmaz Güney, évadé de prison en 1981, Palme d'or à Cannes en 1982 pour Yol, mort à Paris en 1984 et inhumé au Père-Lachaise. Le romancier Orhan Pamuk, poursuivi en 2005 pour ses propos sur les Arméniens et les Kurdes, prix Nobel en 2006. La romancière Aslı Erdoğan, arrêtée en août 2016, prix Simone de Beauvoir et chevalière des Arts et des Lettres en 2018. Aujourd'hui, Ekrem Imamoglu.
Le Turc que Paris aime est celui qui s'oppose à l'État turc
, de préférence en prison ou en exil. Tous les autres, ceux qui gouvernent comme ceux qui votent pour eux, restent suspects.La question kurde: le retards de la gauche française
Le premier argument de la gauche française pour faire semblant qu'elle n'a rien contre Ankara ou les Turcs, ce sont les Kurdes. Problème: le dossier est en train de se régler. Et il se règle sans elle.
En Türkiye, la paix est lancée. Le 22 octobre 2024, Devlet Bahçeli, chef des nationalistes du MHP et allié d'Erdoğan, crée la surprise: il invite Abdullah Öcalan à venir annoncer au Parlement la dissolution du PKK. Le 27 février 2025, depuis Imralı, Öcalan lance son "Appel pour la paix et une société démocratique".
En mai 2025, le PKK prononce sa dissolution et déclare que la question kurde peut désormais
"se résoudre par la politique démocratique"
. Le 11 juillet 2025, ses combattants brûlent leurs premières armes à Souleimaniye. Öcalan résume: "Je crois en la force de la politique et de la paix sociale, pas des armes."
En août 2026, le Parlement turc adopte à une large majorité la loi "Türkiye sans terreur", qui organise le retour des anciens militants.
Syrie, Irak et Iran
En Syrie, les Kurdes ont rejoint l'État. Le 16 janvier 2026, le président Ahmad al-Charaa signe un décret historique: le kurde devient langue officielle, Newroz un jour férié, et les Kurdes apatrides obtiennent la nationalité syrienne. Le 29 janvier, un accord organise l'intégration des FDS dans l'armée nationale. Le 26 août 2026, à Damas, leur commandant Mazloum Abdi annonce leur dissolution: on passe, dit-il,
"des champs de bataille aux chantiers de la construction".
En Irak, même mouvement. Le 12 septembre 2026, le Premier ministre irakien annonce que les Unités de résistance de Sinjar (YBŞ), affiliées au PKK, rendront leurs armes et intégreront les forces de sécurité de l'État.
En Iran, les Kurdes ont refusé de servir de chair à canon. En mars 2026, en pleine guerre entre Washington et Téhéran, une offensive kurde contre l'Iran est envisagée. Elle n'aura pas lieu. Les partis kurdes iraniens restent en dehors. Mostafa Moludi, du Parti démocratique du Kurdistan d'Iran, le dit sans détour : son mouvement est
"un mouvement civil et politique, pas militaire"
, qui a besoin "d'un soutien politique et diplomatique, pas de fusils".
Le PJAK, lui, invoque la leçon syrienne: ceux qui ont servi Washington ont fini lâchés.Alors, qui agite encore la cause kurde ? Partout dans la région, les Kurdes choisissent la politique, l'État, la citoyenneté. En Europe, une poignée de militants et d'élus continue pourtant de parler comme en 2019. Il faut poser la question franchement: à qui profite une crise que les premiers concernés sont en train de refermer ? À ceux, peut-être, dont l'existence politique dépend de sa perpétuation.
Instrumentaliser une minorité, c'est du colonialisme
La France connaît bien la méthode. En 1920, le traité de Sèvres découpait l'Anatolie en zones d'influence et promettait aux Kurdes une autonomie sous tutelle alliée. Sous le mandat français en Syrie, Paris créait un État des Alaouites et un État du Djebel druze.
Diviser pour régner. Se servir d'une minorité pour affaiblir un État et imposer son agenda, c'est la vieille grammaire coloniale.
Une gauche anticoloniale devrait être la première à la reconnaître.
Imamoğlu et les opposants en prison: et si c'était la justice ?
Autre argument qui revient sans cesse dans les discussions avec les militants de gauche: Erdoğan emprisonnerait ses opposants. Regardons les dossiers plutôt que les slogans.
Le test Marine Le Pen. Le 31 mars 2025, Marine Le Pen est condamnée pour avoir détourné plus de 3 millions d'euros de fonds du Parlement européen. Elle dénonce une décision "politique". Jordan Bardella parle d'une démocratie "exécutée". Que répond alors la gauche française ? Que la justice est indépendante. Qu'être dans l'opposition ne place personne au-dessus des lois. Le 7 juillet 2026, la cour d'appel confirme sa culpabilité. La gauche n'y a pas vu une persécution politique. Pourquoi ce raisonnement s'arrêterait-il à la frontière turque ?
Une opposition que se plaint de l'opposition
L'affaire qui a fait exploser le CHP n'a pas été lancée par le pouvoir. Elle a été portée par Lutfu Savaş, ancien maire CHP de Hatay, et d'autres membres du parti. Leur accusation: des voix de délégués achetées au congrès de novembre 2023, contre de l'argent, des postes ou des investitures. Le 21 mai 2026, la cour d'appel d'Ankara annule ce congrès au vu de témoignages de délégués et d'éléments techniques.
Kemal Kılıçdaroğlu retrouve la présidence du parti. Le 24 juillet, Özgür Özel claque la porte avec 90 députés pour fonder un nouveau parti. L'opposition turque ne se fait pas détruire. Elle se déchire toute seule.
Au procès de la municipalité d'Istanbul, ouvert le 9 mars 2026, des entrepreneurs témoignent à visage découvert. Le 29 avril, Adem Soytekin:
"J'ai payé des pots-de-vin en échange d'appels d'offres. C'est comme ça que fonctionne le système."
Il affirme que trois appartements ont été cédés à sa société en 2020 pour payer des travaux au siège du CHP. Le 16 septembre, Ensar Güney décrit une commission de 10 %: 35 000 euros en liquide lors d'une première visite, 15 000 dollars lors d'une seconde, pour débloquer ce que la municipalité lui devait. Mete Mağden ajoute que sa société a créé une coquille vide, "Pangram", pour échapper à la Cour des comptes.
"Cet argent ne va pas dans ma poche. Il y a un système."
Le diplôme d'Ekrem
En mars 2025, l'université d'Istanbul annule le diplôme d'Imamoğlu. Motif: il avait commencé ses études à l'Université américaine de Girne, à Chypre du Nord, dont le transfert n'était pas reconnu par le Conseil de l'enseignement supérieur.
Son recours est rejeté. En Türkiye, la Constitution l'exige pour la présidence.
Des juges ne signent pas à l'aveugle
Le 24 août 2026, dans un autre dossier visant des maires d'opposition, le tribunal acquitte tous les prévenus du chef d'organisation criminelle: le parquet
"n'a pas prouvé l'existence"
de l'organisation. Mais il condamne cinq maires CHP pour corruption, dont Riza Akpolat (Beşiktaş) à 23 ans et 3 mois. Un tribunal qui désavoue le parquet sur un point et le suit sur un autre, cela a un nom: un État de droit
.Human Rights Watch reproche au procès d'Istanbul de reposer surtout sur quinze témoins anonymes et 76 prévenus repentis. Le lecteur français devrait s'en étonner moins que d'autres. Le témoignage anonyme existe en droit français (article 706-58 du code de procédure pénale). Le statut de repenti aussi (article 132-78 du code pénal). Ce qui est normal à Paris deviendrait-il suspect à Istanbul ?
La justice est souveraine
Beaucoup d'opposants ont compris que leur statut était un bouclier: toute poursuite devient une persécution. Et des capitales étrangères s'empressent de dire aux juges turcs qui juger et comment. La justice est une fonction régalienne.
Qu'un État étranger prétende dicter ses verdicts à un autre, cela porte un nom, que la gauche connaît bien: le colonialisme.
Mémoire arménienne, mémoire turque: le deux poids, deux mesures
Enfin, on ne pouvait parler des ressentiments de la gauche française envers la Türkiye sans aborder la mémoire arménienne. La France la reconnaît par la loi du 29 janvier 2001. Il ne s'agit pas ici de nier les souffrances arméniennes. Il s'agit de demander pourquoi une seule mémoire a droit de cité.
La Türkiye est née de l'exil.
Tout au long du XIXe siècle, les musulmans des Balkans et du Caucase sont massacrés ou chassés à mesure que l'Empire ottoman recule. Le cas le plus massif est celui des Circassiens. Entre 1863 et 1878, la conquête russe du Caucase fait entre 1,5 et 2 millions de morts. Un à 1,5 million de Circassiens sont déportés, près de la moitié meurent pendant le voyage. Les survivants s'installent en Anatolie. Suivent les exodes de la guerre russo-turque de 1877-1878, puis des guerres balkaniques de 1912-1913. Ces réfugiés, les muhacirs, forment une part essentielle de la population qui fondera la République turque.
Des millions de morts oubliés.
L'historien américain Justin McCarthy estime à environ 5,5 millions le nombre de musulmans morts entre 1821 et 1922 dans ces expulsions et ces guerres. Ses chiffres sont discutés. Mais comme l'a écrit le sociologue Michael Mann, même réduits de moitié, "ils resteraient effroyables"
. La Géorgie a reconnu le génocide circassien en 2011, l'Ukraine en janvier 2025. La France, jamais. Et la gauche ne pousse pas en ce sens.Une mémoire à sens unique
Retenir 1915 et effacer le Caucase et les Balkans, c'est installer un récit simple: les chrétiens, éternelles victimes, les musulmans, éternels bourreaux. Ce récit a un nom: l'islamophobie. On peuttoujours essayer de la cacher derrière la turcophobie.
Mais ignorer la mémoire turque, c'est hiérarchiser les victimes selon leur origine. Quand une gauche qui combat l'islamophobie le reprend à son compte, elle se contredit. Elle trie les morts selon leur religion.
Toutes les mémoires, ou aucune. Reconnaître les muhacirs n'efface pas 1915. Cela rend simplement à l'histoire sa complexité, et aux Turcs leur part de deuil. Une gauche qui se veut universaliste ne peut pas pleurer certains morts et ignorer les autres.
Chypre, Grèce: la gauche française alignée sur le nationalisme grec
Concernant les différents entre la Türkiye, Chypre et la Grèce, il faut être honnête:
gauche comme droite reprennent le récit d'Athènes.
A savoir: quatre siècles de joug turc, un peuple martyr libéré en 1821. En septembre 2021, Paris signe même avec la Grèce un pacte d'assistance mutuelle, "si nécessaire par l'emploi de la force armée"
, en pleine tension avec Ankara. Le récit est commode. Il est aussi très incomplet.Des terres prises aux Latins
Après le sac de Constantinople par les croisés en 1204, une grande partie du monde grec passe sous domination vénitienne, génoise ou franque. Constantinople et Mistra étaient byzantines, certes. Mais ailleurs, les Ottomans ont souvent repris des terres aux Latins, pas aux Grecs.
L'Eubée est prise à Venise en 1470. Chios, aux mains d'une compagnie génoise depuis 1346, tombe en 1566. Chypre, vénitienne depuis 1489, est conquise en 1570-1571. La Crète, vénitienne depuis le début du XIIIe siècle, ne tombe qu'en 1669 ; elle s'était soulevée au moins 27 fois contre Venise.
À Chypre, les Ottomans écartent l'Église latine, et l'archevêché orthodoxe devient le représentant des Chypriotes grecs. Le chroniqueur byzantin Doukas prête au mégaduc Loukas Notaras une phrase restée célèbre:
"Mieux vaut voir régner au milieu de la Ville le turban turc que la mitre latine."
Dire que les Turcs ont
"colonisé les Terres appartenant aux Grecs"
est un argument nationaliste grec qui n'a aucune réalité.1821 : les massacres qu'on ne peint pas
Delacroix a peint Chios, où des dizaines de milliers de Grecs furent tués ou réduits en esclavage en 1822. Personne n'a peint Tripolitsa. En 1821, c'est entre 40 et 50 000 musulmans et juifs de Morée qui sont massacrés par les insurgés grecs. Aucun survivant.
L'historien britannique William St Clair,
"plus de vingt mille hommes, femmes et enfants turcs"
sont tués par leurs voisins grecs en quelques semaines. "Ils ont disparu soudainement et définitivement au printemps 1821, sans être pleurés ni remarqués par le reste du monde."
Partout où le nationalisme grec est passé, il a annihilé toute présence turque et détruit jusqu'aux constructions turques. C'est une réalité que seuls les fanatiques peuvent nier. D'ailleurs l'armée grecque actuelle entonne encore de nos jours des chants appelant au nettoyage ethnique.
La question chypriote
Chypre était dans cette même logique d'expulsion et de nettoyage ethnique des Turcs. En décembre 1963, le "Noël sanglant" fait 364 morts chez les Chypriotes turc. 25 000 Chypriotes turcs, un quart de la communauté, sont chassés de 104 villages et parqués dans des enclaves.
Le 15 juillet 1974, la junte d'Athènes renverse le gouvernement chypriote pour rattacher l'île à la Grèce. La Türkiye intervient cinq jours plus tard. Le 14 août 1974, à Maratha, Santalaris et Aloda, les paramilitaires de l'EOKA-B exécutent 126 civils chypriotes turcs, âgés de 16 jours à 95 ans, et les enterrent au bulldozer.
Même le parti communiste chypriote, l'AKEL, parle des
"massacres de Chypriotes turcs commis par le fascisme chypriote grec".
Voilà de quoi l'intervention de 1974 a protégé les Chypriotes turcs.Contre tous les nationalismes, sauf un
La gauche française semble combattre les nationalismes partout, sauf quand ils visent la Türkiye. Dans le récit grec qu'elle reprend, le Turc n'a qu'un rôle : le bourreau. Jamais la victime. Les Chypriotes turcs d'Aloda n'y ont pas de place.
Sur Chypre, on n'entend pas la gauche insoumise se distinguer du reste de la classe politique. Le 26 novembre 2020, le Parlement européen adopte par 631 voix contre 3 une résolution qui exige le retrait des troupes turques de l'île et des
"sanctions sévères
" contre Ankara. Du RN à LFI, Paris parle de Chypre avec la voix de Nicosie. C'est le vieux réflexe d'une France qui, de gauche comme de droite, distribue en Méditerranée les bons et les mauvais peuples.
Le référendum qu'on oublie
Le 24 avril 2004, le plan de réunification de l'ONU est soumis aux deux communautés. Les Chypriotes turcs votent oui à 65 %, avec le soutien d'Erdoğan. Les Chypriotes grecs votent non à 76 %. Le 1er mai, une semaine plus tard, l'Union européenne accueille quand même Chypre. Ceux qui avaient dit oui à la paix restent à la porte, ceux qui avaient dit non entrent. Une gauche attachée au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes devrait s'en souvenir.
L'axe Athènes-Tel-Aviv
Fin décembre 2025, la Grèce, Chypre et Israël signent un plan de coopération militaire pour 2026: exercices conjoints, participation grecque à la manoeuvre navale israélienne Noble Dina. Le même mois, le Parlement grec approuve l'achat de 36 lance-roquettes israéliens PULS, destinés à la frontière nord-est et aux îles de l'Égée, face à la Türkiye. Athènes prévoit encore environ 3 milliards d'euros de défense antiaérienne israélienne.
La gauche française qui manifeste pour Gaza ne voit pas qu'Athènes arme son front turc avec Tel-Aviv. Elle ne voit pas que Chypre devient le porte-avion d'Israël.
En août 2014, une vidéo montre une cinquantaine de soldats grecs des forces spéciales, à Stavrovouni, à Chypre. Ils chantent vouloir boire
"le sang des Turcs, des Albanais et des Kosovars
", et scandent: "Que les veuves et les orphelins pleurent, et que nous brûlions leurs maisons."
Ils promettent aussi que Sainte-Sophie redeviendra grecque. Le ministère grec de la Défense ne commente pas. Imaginons la même vidéo tournée dans une caserne turque. Que dirait la gauche française ?
Kurdes, femmes, santé: le bilan social d'Erdoğan qu'on ne raconte pas
La gauche française parle des Kurdes, des minorités et des femmes en Türkiye comme si rien n'avait changé depuis 2002. C'est l'inverse. Aucun gouvernement de l'histoire républicaine turque n'a autant fait pour les minorités et pour les plus pauvres.
Les Kurdes: de l'interdiction à la reconnaissance
Jusqu'en 1991, la loi interdisait les publications et les émissions en kurde. Le 1er janvier 2009, la télévision publique lance TRT 6, une chaîne entièrement en kurde. Le 12 juin 2012, le kurde entre à l'école publique comme langue optionnelle:
"un pas historique"
, dit Erdoğan. Le 1er octobre 2013, un nouveau paquet de réformes autorise l'enseignement en kurde dans les écoles privées, l'usage des lettres Q, W et X jusque-là interdites, et le retour des noms kurdes de villages.Les chrétiens et les juifs: la restitution
Le 27 août 2011, un décret ordonne la restitution aux fondations grecques orthodoxes, arméniennes et juives de centaines de biens confisqués depuis 1936: écoles, hôpitaux, orphelinats, cimetières. Erdoğan l'annonce lui-même, lors d'un dîner de rupture du jeûne avec les chefs religieux des minorités. En 2013, l'État annonce la restitution des terres du monastère syriaque de Mor Gabriel.
Les femmes: le droit d'exister voilées
Pendant des décennies, l'État kémaliste a fermé l'université et la fonction publique aux femmes voilées. En mai 1999, la députée Merve Kavakçı est chassée de l'hémicycle sous les huées pour avoir porté le foulard. Le Premier ministre social-démocrate (la gauche turque soutenue en Occident) Bülent Ecevit lance:
"Remettez cette femme à sa place."
Le 8 octobre 2013, l'interdiction tombe dans la fonction publique. Des femmes jusque-là exclues retrouvent le droit d'étudier et de travailler pour l'État. Le taux d'activité des femmes passe de 23 % en 2005 à 37 % en 2025. En mars 2012, la loi n° 6284 organise la protection des femmes contre les violences.
La santé pour tous
Le programme de transformation de la santé lancé en 2003 a tout changé, selon la Banque mondiale. La couverture des plus pauvres passe de 24 % en 2003 à 85 % en 2011. La "carte verte" ouvre les hôpitaux aux familles sans ressources.
La mortalité infantile chute de 53 à 15 pour 1 000 naissances entre 1993 et 2013. L'espérance de vie gagne environ six ans entre 2002 et 2014. La satisfaction des patients bondit de 39,5 % à 75,9 %.
La couverture santé universelle, l'accès des femmes voilées à l'école, la langue kurde à la télévision, les biens rendus aux chrétiens: ce sont des combats de gauche. En Türkiye, c'est Erdoğan qui les a menés.
Les modèles gauche-droite ne s'exportent pas en Türkiye
Le lecteur de gauche français fait une erreur de bonne foi: il plaque sur la Türkiye la grille française. Le CHP serait la gauche, donc le camp du progrès, l'AKP la droite, donc le camp de la réaction. Le CHP siège d'ailleurs à l'Internationale socialiste, aux côtés du PS. Mais regardons ce que fait cette "gauche" kémaliste quand il s'agit des étrangers.
Une alliance avec le Zemmour turc
Ümit Özdağ fonde en août 2021 le Zafer Partisi, le "Parti de la Victoire". Nationalisme ethnique, rejet des réfugiés, slogan unique
: "Le Parti de la Victoire viendra, les réfugiés partiront."
Le 24 mai 2023, entre les deux tours de la présidentielle, Kemal Kılıçdaroğlu, candidat du CHP, signe un protocole avec lui. Il promet le renvoi des réfugiés en un an. En novembre 2023, Özdağ révèle la partie secrète de l'accord: trois ministères pour son parti, dont celui de l'Intérieur. Imagine-t-on le PS offrir la place Beauvau à Éric Zemmour ?
Entre les deux tours, Kılıçdaroğlu martèle le mot d'ordre "Suriyeliler gidecek", "Les Syriens partiront". En face, c'est l'AKP d'Erdoğan qui a accueilli plus de trois millions de Syriens fuyant la guerre.
Des maires contre les étrangers
À Bolu, le maire CHP Tanju Özcan fait voter en 2021 des factures d'eau multipliées par onze pour les étrangers, et un mariage civil à 100 000 livres pour les non-citoyens, contre 600 à 1 850 livres pour les Turcs. Sa justification:
"Ils ont dépassé les limites de l'hospitalité. Si j'en avais le pouvoir, j'enverrais les agents municipaux les expulser par la force."
En mai 2022, il fait placarder des panneaux en arabe sommant les Syriens de partir. Imaginez-vous une mairie socialiste du 93 faire ainsi ? La chasse aux panneaux en arabe
Après leur victoire aux municipales de mars 2024, plusieurs maires CHP s'attaquent aux enseignes en arabe. À Afyonkarahisar, Burcu Köksal les fait retirer. À Bolu, Tanju Özcan aussi, en scellant au passage des commerces syriens. Le 24 avril 2024, la direction du CHP doit rappeler à l'ordre ses propres maires: l'arabe, rappelle le vice-président Gökan Zeybek, est la langue du Coran.
En Türkiye, la xénophobie ne se trouve pas là où la gauche française la cherche. Soutenir le CHP par réflexe, c'est parfois soutenir, sans le savoir, l'équivalent turc de ce qu'elle combat en France.
Le vieux démon du paternalisme
Le reproche le plus lourd qu'on adresse à la gauche française n'est pas d'avoir été trop révolutionnaire. C'est d'avoir été paternaliste envers les peuples qu'elle jugeait en retard. Sur la Türkiye, elle est en train de récidiver.
Le 28 juillet 1885, Jules Ferry, figure du camp républicain, l'assume à la Chambre:
"Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures."
Elles ont, dit-il, "le devoir de civiliser"
. Quarante ans plus tard, le 9 juillet 1925, le socialiste Léon Blum reprend l'idée: "Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture."
Le 12 mars 1956, le gouvernement du socialiste Guy Mollet obtient les pouvoirs spéciaux en Algérie, avec les voix des communistes. En juillet 1956, 400 000 soldats y sont déployés. Garde des Sceaux de ce gouvernement, François Mitterrand refuse presque systématiquement la grâce: 45 condamnés algériens sont guillotinés sous sa responsabilité, selon Benjamin Stora et François Malye.
Fraternalisme franco-turc
Le 24 octobre 1956, Aimé Césaire quitte le Parti communiste. Dans sa lettre à Maurice Thorez, il dénonce
"l'assimilationnisme invétéré"
et le "chauvinisme inconscient"
de la gauche française. Et il invente un mot: "Inventons le mot : c'est du "fraternalisme". Car il s'agit bel et bien d'un frère, d'un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main."
Le grand frère a changé d'adresse. Relisons Césaire en pensant à Ankara. Une partie de la gauche française explique aux Turcs pour qui voter, comment juger, quelle mémoire honorer, comment traiter leurs minorités. Elle le fait avec la certitude tranquille du grand frère.
Or les Turcs votent. En 2023, les Turcs de France eux-mêmes ont donné 67 % de leurs voix à Erdoğan au second tour. Traiter ce choix comme une erreur à corriger, c'est exactement le
"fraternalisme"
que Césaire dénonçait. La droite a ses Arabes, une partie de la gauche a ses Turcs: le mépris n'a pas disparu, il a changé de cible. Si LFI veut incarner la gauche de rupture, elle doit rompre avec ce mépris.
Une faute électorale
Au premier tour de 2022, 69 % des électeurs musulmans ont voté pour Jean-Luc Mélenchon, selon l'Ifop. Environ 700 000 personnes liées à la Türkiye vivent en France, et plus de la moitié des personnes d'origine turque ont acquis la nationalité française. Ce sont souvent les mêmes quartiers, les mêmes familles, les mêmes colères que celles qui font la force de LFI. Parler de leur pays d'origine comme d'un
"régime islamiste",
c'est leur dire qu'on les défend ici, mais qu'on les méprise là-bas.Gouverner, c'est parler à Ankara
LFI veut gouverner. Au pouvoir, elle ne choisirait pas ses interlocuteurs. Le commerce franco-turc a atteint un record de 23,8 milliards d'euros en 2025, porté par Renault et Stellantis. La Türkiye contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, et pèse sur la mer Noire, l'Ukraine, la Libye et les migrations vers l'Europe.
Elle accueille en novembre 2026 la COP31, le sommet climatique que LFI place au cœur de son programme. Et sur Gaza, elle a signé les mesures de Bogotá qu'une gauche au pouvoir voudrait voir appliquer.
Un gouvernement insoumis aurait besoin d'Ankara dès le premier jour. Autant ne pas avoir brûlé les ponts avant.
Erdoğan et Mélenchon, de nombreux points communs
Beaucoup aimeraient voire Erdogan et Mélenchon opposés éternellement. Ils ont pourtant de nombreux points communs. Sur l'essentiel de la politique internationale, ils disent la même chose. Commençons par Gaza. En mars 2024, Mélenchon déclare:
"À Gaza, c'est une politique méthodique de génocide qui est en cours."
Quelques mois plus tard, en août 2024, la Türkiye d'Erdoğan dépose sa demande pour se joindre à la plainte pour génocide portée par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice. Le mot est le même, le combat aussi.Sur l'ordre mondial, même refus de l'hégémonie américaine. Erdoğan répète depuis des années que
"le monde est plus grand que cinq"
, contre le monopole des membres permanents du Conseil de sécurité, et se rend au sommet des BRICS à Kazan en octobre 2024. Mélenchon, lui, défend un "non-alignement coopératif"
et une ONU moins dominée par Washington. L'un est membre de l'OTAN mais en désaccord permanent avec les États-Unis, l'autre veut en sortir. Les chemins diffèrent, la direction est la même: un monde multipolaire.Sur l'Amérique latine, les deux hommes ont choisi le même camp. En janvier 2019, quand Washington reconnaît Juan Guaidó, Erdoğan téléphone à Nicolás Maduro:
"Maduro, mon frère, tiens bon."
Mélenchon, de son côté, n'a jamais caché son admiration pour Hugo Chávez et la révolution bolivarienne.Sur l'islamophobie, ils ont pris les mêmes coups. Le 10 novembre 2019, Mélenchon défile à Paris dans la marche contre l'islamophobie, ce que ses adversaires ne lui ont jamais pardonné. En octobre 2020, Erdoğan dénonce la politique de Paris envers les musulmans de France, au prix d'une crise diplomatique.
Même sur l'économie, ils se retrouvent. Erdoğan a tenu tête pendant des années à sa propre banque centrale, contre la hausse des taux. En septembre 2026, Mélenchon s'en prend aux hausses de taux de la Banque centrale européenne et réclame l'annulation de la dette qu'elle détient. Tous deux refusent que des banquiers centraux dictent leur loi aux élus.
Ankara au secours des flottiles
En septembre 2025, la Global Sumud Flotilla fait route vers Gaza. À bord, l'eurodéputée insoumise Rima Hassan, l'eurodéputée Emma Fourreau et le député LFI François Piquemal. La plus grosse délégation nationale est turque : 50 participants. Le 16 septembre, dix-sept États signent une déclaration pour exiger la sécurité de la flottille.
La Türkiye en fait partie, avec l'Espagne, le Brésil et l'Afrique du Sud. La France, non. Après l'interception israélienne, Erdoğan condamne
"dans les termes les plus forts"
la "piraterie"
d'Israël. Ce jour-là, les élus de LFI ont été mieux défendus par Ankara que par Paris.
Le 18 mai 2026, Israël intercepte une nouvelle flottille pour Gaza au large de Chypre et détient plus de 400 militants. Trois jours plus tard, c'est la Türkiye qui les sort de là. Son ministère des Affaires étrangères affrète trois vols Turkish Airlines depuis l'aéroport de Ramon, dans le sud d'Israël, et rapatrie à Istanbul 422 participants de 44 nationalités.
Parmi eux, 37 Français. Paris, de son côté, promet l'
"accompagnement"
de son ambassade pour la suite du voyage. Hakan Fidan résume la position turque: protéger ses citoyens et "assumer notre responsabilité envers les civils de Gaza".
Nous avons cherché un mot de remerciement à la Türkiye venant d'un responsable de gauche reconnu en France. Nous n'en avons pas trouvé.
On sait saluer le courage des siens. On oublie ceux qui ont affrété les avions. La question mérite d'être posée: quand on se tait sur l'aide d'Ankara pour ne pas froisser son électorat ou sa ligne, défend-on Gaza, ou défend-on son parti ?
Et si la gauche française regardait vers le Sud ?
Lula, Sánchez, Morales ou Díaz-Canel ne sont ni naïfs ni vendus. Ils ont simplement tiré les conséquences de leurs propres principes.
L'anti-impérialisme ? La Türkiye refuse les sanctions unilatérales et défend la souveraineté des États du Sud. La Palestine ? Elle a coupé tout commerce avec Israël et signé les mesures de Bogotá aux côtés de Cuba et de la Bolivie. Les Kurdes ? Ils choisissent eux-mêmes la politique et l'État, d'Ankara à Damas. La justice ? Elle condamne, acquitte, désavoue parfois le parquet, comme partout ailleurs.
La gauche française, elle, reste prisonnière d'une grille de lecture héritée du colonialisme. Sur la Türkiye, elle parle la langue de la droite qu'elle combat, et tourne le dos aux gauches du monde qu'elle admire. Revoir sa position sur la Türkiye, ce n'est pas renier ses valeurs. C'est les appliquer jusqu'au bout. Si LFI veut incarner la gauche de rupture, elle doit revoir sa copie concernant la Türkiye.
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