Gilets jaunes Acte IV: plainte contre le préfet, cap sur la Concorde
15:56, 06/11/2026, vendredi
Yeni Şafak

Nadia MezianeNouvelle Aube
Les porte-paroles de la coordination nationale des Gilets jaunes, (de gauche à droite) Benjamin Ball, Azelma Sigaux et David Libeskind , face à la presse devant la préfecture de police de Paris, le 6 novembre 2026.Ce vendredi 6 novembre, la coordination nationale des Gilets jaunes est ressortie sans accord de la préfecture de police de Paris. Elle annonce une plainte pénale contre le préfet pour entrave au droit de manifester. La préfecture voulait l'orienter vers le cortège syndical République-Nation. Les porte-parole maintiennent pourtant leur rassemblement place de la Concorde samedi 7 novembre, de 14 h à 19 h, et appellent à la désobéissance civile face à une "dérive autoritaire".
La coordination nationale des
Gilets jaunes
refuse de plier. Ce vendredi 6 novembre, ses porte-parole sont ressortis de la préfecture de police de Paris sans accord. Ils annoncent une plainte pénale contre le préfet de police et maintiennent leur rassemblement place de la Concorde, ce samedi 7 novembre, de 14 h à 19 h. Leur mot d'ordre tient en un verbe: désobéir.Une "négociation" qui tourne à la fin de non-recevoir
Convoqués vendredi matin, les porte-parole venaient défendre leur lieu de rassemblement. Ils ont trouvé un mur. Pendant une heure, un gradé de la Direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC) a écouté leurs arguments, puis a refusé la Concorde.
"Le principe, c'est quand même de négocier"
, rappelle David Libekind, l'un des porte-parole. Il constate une "fin de non-recevoir"
, confirmée selon elle dans le bureau même. "Ce n'est pas du tout des négociations"
, tranche-t-il.D'après Actu Paris, la préfecture aurait d'ailleurs interdit le rassemblement déclaré. Pour la coordination, rien ne justifie ce refus. La Concorde serait
"un lieu sans danger pour l'ordre public, ni pour les manifestants ni pour les policiers"
.La préfecture renvoie les Gilets jaunes vers le cortège syndical
Le motif avancé par la DOPC surprend. Une manifestation de l'intersyndicale part samedi à 14 h, sur un parcours République-Nation
validé par la préfecture
. La DOPC a donc estimé que les Gilets jaunes devaient s'y joindre.Or, les revendications divergent. L'intersyndicale défend le pouvoir d'achat et la hausse des salaires. En revanche,
les Gilets jaunes portent un programme plus politique
: démocratie directe, référendum d'initiative citoyenne (RIC), blocage des prix et suppression de Parcoursup."On nous impose d'aller à une manifestation qui ne nous concerne pas"
, déplore David Libeskind. Le mouvement soutient pourtant la hausse des salaires, précise-t-il. Mais il refuse de se fondre dans un cortège qui n'est pas le sien.Une plainte pénale contre le préfet de police "en personne"
La riposte est aussi judiciaire. La coordination a déposé jeudi 5 novembre une plainte pénale contre le préfet de police de Paris pour
"entrave au droit de manifester".
Patrice Faure occupe ce poste depuis octobre 2025. Selon les porte-parole, la plainte vise le préfet "en personne".
En effet, la coordination dénonce des entraves répétée
s "depuis plusieurs semaines"
. L'article 431-1 du Code pénal réprime d'ailleurs l'entrave concertée à la liberté de manifester. Par ailleurs, le mouvement appelle tous les manifestants blessés ou empêchés à saisir eux-mêmes le procureur de la République. Il les invite à porter plainte pour atteinte à la liberté individuelle de manifester.
Magistrats et avocats déjà mobilisés
La coordination n'est pas isolée. Le Syndicat de la magistrature, la Ligue des droits de l'Homme (LDH) et le Syndicat des avocats de France (SAF) ont saisi le Conseil d'État dès le 22 octobre, selon le
Club des juristes
. Ils contestaient la consigne présidentielle visant les manifestations non syndicales.Le juge des référés a rejeté ces recours le 23 octobre, sans audience. Il a estimé que les propos présidentiels ne valaient pas instruction aux préfets. Toutefois,
son ordonnance
pose une limite nette : aucun préfet ne peut motiver une interdiction par la seule référence à ces propos.Macron et un droit de manifester réservé aux syndicats
Pour Benjamin Ball, la décision de la préfecture découle directement de l'Élysée. Le 22 octobre, Emmanuel Macron a annoncé que seules les manifestations organisées par des syndicats seraient autorisées le samedi suivant. Il visait des organisateurs
"qui n'ont aucune légitimité pour cela".
La porte-parole Azelma Sigaux résume ainsi ces propos:
"Les gens n'auront plus le droit de manifester sauf s'ils sont syndicalisés, en gros."
Elle rappelle que manifester reste un droit constitutionnel. Benjamin Ball pointe, lui, la responsabilité du chef de l'État. Les parcours sont
"imposés par le président de la République lui-même"
, accuse-t-il. Dès lors, accepter ces tracés "coup après coup"
reviendrait à cautionner l'autoritarisme qu'il dénonce.Un air de déjà-vu pour les soutiens de la Palestine
Cette méthode a un précédent. Le 12 octobre 2023, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin demandait aux préfets d'interdire les manifestations pro-palestiniennes. Le Conseil d'État avait alors rappelé que seuls les préfets pouvaient trancher,
au cas par cas
.La haute juridiction avait même regretté la
"rédaction approximative"
de ce télégramme. Hier, les soutiens de Gaza ; aujourd'hui, les Gilets jaunes: le pouvoir trie les manifestants qu'il juge légitimes. Gilets jaunes: pourquoi la place de la Concorde
Le choix du lieu n'a rien d'anodin.
"Nous voulons prendre la Concorde au sens figuré"
, explique Benjamin Ball, qui oppose la concorde à "la discorde générale"
. Ainsi, le mot d'ordre est: "Nous désobéirons".
Benjamin Ball appelle à
"une unité nationale du peuple, des opprimés, du prolétariat"
. Il oppose "les 99,99 %"
aux "0,01 % de milliardaires"
. Selon lui, ces derniers emploient "un président de la République et un gouvernement"
pour "nous racketter en masse".
De plus, la coordination invoque la pression de sa base. D'après elle, 82 % des 31 000 personnes sondées veulent aller à la Concorde. Environ 13 à 14 % ne se prononcent pas, et le reste préfère suivre la préfecture.
"Il y a deux camps"
Le discours se durcit à mesure que l'échéance approche.
"Il y a le camp de la démocratie et de la République, celui dans lequel nous sommes, et il y a le camp de la dérive autoritaire, celui d'Emmanuel Macron"
, tranche Benjamin Ball.Azelma Sigaux pousse la réflexion plus loin. Elle invite chacun à se demander ce qu'il aurait fait face à une dérive autoritaire dans les années 1940. Elle cite la journaliste Salomé Saqué:
"Ce que vous êtes en train de faire maintenant, c'est ce que vous auriez fait."
Puis elle conclut: "Si les gens décident de résister, ils viennent avec nous ; si les gens décident de collaborer, je pèse bien mes mots, eh bien ils restent avec Macron."
Sit-in à la Concorde: la non-violence comme réponse
Reste la question de la sécurité. Interrogée sur un risque d'affrontements, la coordination mise sur la non-violence.
"Nous, on s'assiera par terre"
, annonce la coordination.La balle sera donc dans le camp des forces de l'ordre.
"Est-ce qu'elles tabasseront des gens assis par terre comme elles ont mutilé des enfants ?"
, interroge-t-elle. Il assume aussi le risque d'une interpellation: "Si jamais ils nous embarquent, dont acte."
Selon la coordination, le rassemblement serait même
"plus sécurisé
" ainsi. En effet, des manifestants iraient à la Concorde quoi qu'il arrive, avec ou sans consigne. Mieux vaut donc, à ses yeux, s'y rendre ensemble et en nombre.Le 5 novembre, une manifestation "empêchée" selon la coordination
La veille, l'intersyndicale avait cédé. La préfecture avait interdit son trajet Bastille-Concorde et imposé République-Nation, un choix validé par le tribunal administratif. Ce jeudi, 600 000 personnes ont manifesté en France selon le ministère de l'Intérieur (chiffre provisoire), contre 1,6 million selon la CGT.
Pourtant, la coordination juge cette stratégie perdante. L'intersyndicale avait promis de maintenir Bastille
"quoi qu'il arrive"
, rappelle un la coordination, avant d'accepter le tracé imposé. Selon lui, des policiers ont ensuite arraché des banderoles et matraqué des manifestants pacifiques.À 17 h, des manifestants seraient encore restés bloqués place de la République. Les forces de l'ordre leur auraient lancé:
"Vous êtes fatigués, rentrez chez vous."
Conclusion du porte-parole: "Il n'y a pas eu vraiment de manif."
C'est pourquoi Azelma Sigaux appelle l'intersyndicale à annuler son parcours de samedi. Elle l'invite à faire
"preuve de solidarité et de convergence"
, comme depuis le début du mouvement.Un acte IV sous haute tension
Ce samedi marque l'acte IV d'un mouvement né en octobre contre la vie chère. Ses samedis s'essoufflent toutefois : 550 000 manifestants le 17 octobre, 410 000 le 24 et 320 000 le 31, selon le ministère de l'Intérieur.
Deux rendez-vous coexisteront ainsi à Paris: un cortège syndical autorisé et un sit-in contesté à la Concorde. Le second testera la réponse du pouvoir face à la désobéissance civile.
Ce bras de fer dépasse une simple affaire de parcours. Il pose une question de fond: qui décide, en France, du droit de manifester ? Le préfet, le président ou les citoyens ?
Samedi, la réponse viendra peut-être de la place elle-même. Des manifestants assis par terre face aux forces de l'ordre: l'image dira beaucoup de l'état des libertés publiques. Nouvelle Aube suivra le rassemblement et les suites de la plainte.
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