Parlement européen: une résolution sur les Frères musulmans qui vise l'islam

David Bizet
10:24, 09/10/2026, vendredi
Yeni Şafak
Parlement européen: une résolution sur les Frères musulmans qui vise l'islam
Jean-Christophe VERHAEGENAFP
Le Parlement européen adopte une résolution sur les Frères musulmans. Floue et inutile, elle place l'organisation des musulmans sous soupçon.

Le Parlement européen a adopté le 8 octobre 2026 une résolution contre l'entrisme islamiste et les Frères musulmans, par 381 voix contre 167. Portée par la Française Céline Imart (LR), elle amalgame islam et islamisme, rend suspecte la lutte contre les discriminations et vise la Türkiye. Les rapports officiels décrivent pourtant un mouvement réduit et sans projet terroriste. Centre, droite et extrême droite ont voté ensemble, européanisant une vision française d'un islam sous tutelle.

Le Parlement européen a franchi un cap jeudi 8 octobre 2026. Il a adopté une résolution présentée comme une riposte à
"l'entrisme islamiste"
et aux réseaux des Frères musulmans. Le score est net: 381 voix pour, 167 contre et 15 abstentions.
La Française Céline Imart, eurodéputée Les Républicains du groupe PPE, porte ce texte. Sur X, elle a salué l'événement d'une formule:
"C'est fait. Et c'est historique."
Pourtant, derrière le vocabulaire sécuritaire, la
résolution du Parlement européen sur les Frères musulmans
dessine autre chose. Elle place l'expression collective des musulmans d'Europe sous un soupçon permanent.

Ainsi, une vision née dans le débat politique français change d'échelle. Elle devient une doctrine européenne, avec la bénédiction du centre, de la droite et de l'extrême droite.

Ce que contient la résolution du Parlement européen sur les Frères musulmans

Le texte définitif porte la référence
B10-0424/2026
. Il s'intitule
"Nécessité d'une stratégie de l'Union pour lutter contre l'entrisme islamiste et l'influence du réseau des Frères musulmans"
. Juridiquement, il ne crée aucune loi. En revanche, il fixe une feuille de route politique à la Commission et aux États membres.
Le premier volet réclame une
"méthode européenne"
pour repérer les signes d'entrisme (point 6). La liste mêle la confusion entre religion et politique, le
"double discours institutionnel"
et l'opacité financière. Elle y ajoute la proximité avec des réseaux
"déjà identifiés"
, la
"production de rapports militants"
et l'instrumentalisation de la lutte contre la discrimination.
Le deuxième volet concerne l'argent. Le Parlement exige une traçabilité complète des fonds européens, jusqu'aux sous-traitants et aux bénéficiaires finaux. De plus, il demande l'inventaire de tous les fonds versés à des personnes
"soupçonnées"
de liens avec les Frères musulmans ou l'islam politique.

Le troisième volet vise les institutions. Toutes les organisations liées au Conseil des musulmans européens, comme le FEMYSO, doivent perdre l'accès aux institutions et quitter le registre de transparence de l'UE. Ce forum rassemble des organisations européennes de jeunes et d'étudiants musulmans.

Le quatrième volet touche à la sécurité. Le Parlement invite le Conseil à inscrire des entités et des personnes liées aux Frères musulmans sur la liste terroriste de l'UE. Il pose une seule condition: que les critères juridiques soient remplis. Par ailleurs, il réclame une liste européenne de
"prédicateurs de haine"
et une coopération accrue avec Europol et Eurojust.

Quelques amendements sont passés en séance, selon Agence Europe. Le premier, déposé par les conservateurs de l'ECR, est devenu le point 8. Ce point soutient toutes les mesures nationales interdisant le voile intégral, niqab ou burqa, dans l'espace public.

Le second, venu du PPE, forme le point 17. Il lie la promotion d'idéologies islamistes à l'accès aux fonds publics, au soutien institutionnel et aux prestations sociales. Autrement dit, un texte censé viser des réseaux politiques finit par cibler un vêtement et des allocations.

Islam et islamisme: l'amalgame au cœur du texte

Les défenseurs de la résolution répètent qu'ils combattent une idéologie, pas une religion. Le considérant C affirme ainsi que l'islam
"n'est pas intrinsèquement politique ou hostile"
. Le point 3 rappelle aussi que protéger les musulmans contre les discriminations relève d'une
"obligation démocratique".
Cependant, le texte estime que si des musulmans s'organisent pour lutter contre les discriminations qu'ils subissent est
"un échec politique et insitiutionnel"
Selon Agence Europe, le groupe libéral Renew avait posé ces garde-fous comme condition de son soutien. Cependant, la formule du considérant C en dit long. Écrire qu'une religion n'est pas
"intrinsèquement"
hostile, c'est admettre qu'on la soupçonne de l'être. Aucun texte européen n'écrirait cela du christianisme ou du judaïsme.

Une définition floue de l'"entrisme"

Tout repose sur une notion que le droit ne définit nulle part. Le considérant D décrit l'entrisme comme une
"confusion organisée"
entre l'islam religion et l'islam
"projet sociétal"
. Ce projet viserait à faire primer des
"normes collectives"
et des
"allégeances communautaires"
sur le droit commun.

Le problème saute aux yeux. Toute communauté religieuse produit des normes collectives et réclame des aménagements. C'est même le principe de la liberté de culte dans une démocratie.

Le considérant H aggrave encore le flou. Selon lui, la méthode des Frères musulmans repose sur des
"relais"
, des
"alliances"
et des
"faisceaux d'indices"
plutôt que sur une adhésion visible. Autrement dit, nul besoin d'être membre pour être rattaché à la confrérie: quelques indices suffisent.
Le texte étend enfin le soupçon à tout un
"écosystème"
(considérant G). On y trouve des structures culturelles, éducatives, religieuses, caritatives, universitaires, de jeunesse ou de lutte contre la discrimination. Dès lors, où s'arrête la pratique paisible de l'islam ? Le texte ne le dit jamais.

Dénoncer les discriminations devient suspect

Vient ensuite le point le plus grave. Pour les auteurs, la lutte contre les discriminations peut cacher une stratégie islamiste. Le considérant N l'écrit sans détour: elle ne doit pas devenir un
"cheval de Troie"
pour les
"acteurs islamistes organisés".

Imaginez un texte qui cible des juifs luttant contre l'antisémitisme. C'est exactement ce que fait l'Europe avec ce texte.

Le considérant L soupçonne aussi certains réseaux d'emprunter le langage de l'inclusion et de l'antiracisme pour masquer leurs buts. Par ailleurs, le point 6 range la production de
"rapports militants"
parmi les signes d'entrisme. Or documenter l'islamophobie suppose justement de publier des rapports.

Le raisonnement enferme tout le monde. Un musulman silencieux passe pour un bon citoyen. En revanche, un musulman qui dénonce une discrimination devient un suspect. Le chercheur Farid Hafez le résume dans EUobserver: plus les musulmans sont intégrés, plus ils deviennent suspects.

Des "marqueurs" qui mélangent tout

Le considérant E dresse une liste de
"marqueurs"
de radicalisation. On y lit les discours séparatistes, la
"posture victimaire systématique",
l'antisémitisme, la haine antichrétienne et la
"haine à l'égard d'Israël"
. S'y ajoutent les discours complotistes et la
"remise en cause de la laïcité".
Placer l'antisémitisme et la critique de la laïcité sur le même plan: voilà l'amalgame en actes. De plus, le considérant F fait de la tenue religieuse des mineurs un possible
"marqueur de conformité idéologique".
Une fillette voilée devient ainsi un indice d'influence islamiste.

Une résolution inutile, démentie par le renseignement

Les eurodéputés agissent comme si l'Europe affrontait une menace massive. Or les documents produits par les États eux-mêmes racontent une tout autre histoire.

La résolution cite parmi ses références le rapport "
Frères musulmans et islamisme politique en France"
, rendu public le 21 mai 2025. Ses auteurs, le diplomate François Gouyette et le préfet Pascal Courtade, ont travaillé avec les services de renseignement. Pourtant, le texte européen en ignore les principales conclusions.
Que dit ce rapport ? D'abord, le
"cercle restreint"
de la confrérie ne compterait que quelques centaines de membres. En France, des observateurs l'estiment à 400 personnes, 1 000 au maximum. Ensuite, les lieux de culte affiliés à Musulmans de France représentent 7 % des 2 800 mosquées du pays.
De plus, le document constate un affaiblissement de la matrice idéologique du mouvement. Il la juge
"dépourvue de substance réelle depuis le milieu des années 2010"
. Selon l'AFP, ses auteurs indiquent aussi qu'aucun document récent ne montre une volonté d'instaurer un État islamique ou la charia en France.

Le rapport souligne enfin le recul continu de la confrérie au Maghreb et au Moyen-Orient. Il note que le budget de Musulmans de France a fondu de moitié en cinq ans, selon la fédération elle-même. On est donc loin d'une armée de l'ombre.

Les responsables de la sécurité écartent la thèse terroriste

Les plus hauts responsables français vont dans le même sens. En janvier 2026, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez s'est exprimé sur une possible inscription sur la liste terroriste. Il a appelé à la plus grande prudence. Selon lui,
"nous ne sommes pas dans le cas d'un mouvement terroriste".
Pascal Courtade, coauteur du rapport, a tenu un discours voisin devant les députés, le 17 novembre 2025. Il a déclaré ne connaître aucune
"stratégie constituée d'influence de la mouvance auprès des partis politiques"
. Le chercheur du CNRS Franck Frégosi tire la même leçon: aucun agenda caché ne vise à instaurer un califat en Europe.

L'Autriche, précédent d'un fiasco

Ailleurs en Europe, l'expérience appelle aussi à la prudence. D'après le rapport français lui-même, les services néerlandais jugent l'influence de la mouvance limitée. La résolution cite pourtant la législation autrichienne parmi ses modèles.

En Autriche, l'opération Luxor a mobilisé 940 policiers en novembre 2020 contre des dizaines de musulmans. Ensuite, la cour d'appel de Graz a jugé plusieurs perquisitions illégales.

Par ailleurs, elle a refusé de qualifier les Frères musulmans d'organisation terroriste. Le tribunal y voyait plutôt un mouvement de masse de plusieurs millions de fidèles. Trois ans plus tard, aucune personne n'avait été condamnée, selon le Bridge Initiative de l'université Georgetown.

En somme, la menace invoquée n'existe pas sous la forme décrite. C'est pourquoi la résolution ne répond à aucun besoin de sécurité. Elle répond à un besoin politique.

Une religion privée du droit de s'organiser

Le cœur du problème se situe ici. L'Union européenne reconnaît officiellement le rôle des religions organisées. En effet, l'article 17 du traité sur le fonctionnement de l'UE prévoit un dialogu
e "ouvert, transparent et régulier"
avec les Églises et les associations religieuses.

Les chrétiens en profitent pleinement. Ainsi, les évêques catholiques disposent de la COMECE, leur commission installée à Bruxelles auprès de l'UE. De leur côté, les Églises protestantes et orthodoxes se retrouvent au sein de la Conférence des Églises européennes.

Les organisations juives sont, elles aussi, structurées. Le Congrès juif européen intervient régulièrement auprès des institutions. De plus, un Parlement juif européen a vu le jour en 2012, dans les murs du Parlement européen.

Pourtant, personne n'y voit de l'
"entrisme"
. C'est le fonctionnement normal d'une démocratie pluraliste.

Deux poids, deux mesures

Pour les musulmans, la règle change. Le point 3 qualifie d'
"échec politique et institutionnel"
la reconnaissance de
"réseaux islamistes organisés comme interlocuteurs représentatifs"
. Or le texte ne dit jamais comment distinguer un tel réseau d'une simple fédération musulmane.
Le point 11 va plus loin. Il demande aux institutions de se méfier avant toute invitation, consultation ou partenariat avec des structures
"susceptibles"
de relever de l'entrisme. Un simple soupçon suffit donc à fermer une porte.

En pratique, toute structure musulmane qui parle au nom de ses membres devient suspecte. Fédération de mosquées, forum de jeunes, association antiraciste: chacune peut tomber dans la case "Frères musulmans". Et cette case mène désormais, sur le papier, vers la liste terroriste.

Le PPE avait annoncé la couleur dès juin 2026. Sa résolution de parti, adoptée à Vienne, ne protège la liberté religieuse des musulmans qu'à titre individuel, relève Farid Hafez. Les revendications collectives en sont exclues.

Autrement dit, un chrétien peut appartenir à une Église. En revanche, un musulman doit croire seul et en silence.

Palestine: la solidarité transformée en marqueur de radicalisation

Le texte trahit une autre obsession. Le considérant E range la
"haine à l'égard d'Israël"
parmi les marqueurs de radicalisation. Dans le contexte actuel, cette formule pèse très lourd.

Depuis octobre 2023, Israël mène à Gaza une guerre qu'une commission d'enquête de l'ONU a qualifiée de génocide en septembre 2025. Par ailleurs, la colonisation s'accélère en Palestine occupée (Cisjordanie).

Partout en Europe, des citoyens dénoncent ces crimes. Avec une telle grille, leur engagement peut désormais passer pour un signe d'islamisme.

Certes, le point 4 précise qu'il reste possible de critiquer
"légitimement"
la politique d'Israël. Cependant, le texte ne dit jamais où finit la critique et où commence la
"haine"
. Ce flou laisse aux administrations le soin de trier, au cas par cas.
Le considérant T avance un autre argument: le Hamas, inscrit sur la liste terroriste de l'UE, serait
"historiquement issu"
des Frères musulmans.

Pourtant, le rapport français relève qu'en 2017 le Hamas a cessé de se présenter comme une émanation de la confrérie. Ce même rapport note que presque tous les responsables musulmans interrogés critiquaient Israël et le deux poids, deux mesures de la diplomatie française. Selon le quotidien suisse Le Temps, il recommandait même de reconnaître l'État palestinien.

Enfin, les soutiens de la résolution ne se cachent pas. Le Congrès juif européen a salué son adoption. De son côté, l'organisation Combat Antisemitism Movement annonce un événement commun avec Céline Imart au Parlement européen.

La lutte contre
"l'islamisme"
se confond ici avec la protection politique d'Israël.

Les rouages européens qui rendent ce texte dangereux

Une résolution du Parlement n'a pas force de loi. Certains en concluent qu'elle ne change rien. Toutefois, c'est une erreur, car le système européen avance par étapes successives.

Une commande politique adressée à la Commission

Selon l'accord-cadre qui la lie au Parlement, la Commission doit répondre par écrit aux résolutions dans un délai de trois mois. Elle devra donc dire ce qu'elle compte faire de cette
"méthode européenne".
De plus, le point 29 transmet le texte à Europol, à Eurojust, aux gouvernements, aux parlements nationaux et aux autorités de sécurité intérieure.

L'argent, levier de la mise au pas

Le Parlement est aussi une autorité budgétaire. Or l'Union négocie son prochain cadre financier pour la période 2028-2034. Les eurodéputés pourront donc conditionner les subventions aux associations, au nom de la lutte contre l'entrisme.

Le point 23 va dans ce sens. Il demande d'utiliser le système d'exclusion des financements européens, dit EDES, contre ceux qui
"promeuvent l'entrisme islamiste"
. Une notion floue deviendrait ainsi un motif d'inscription sur une liste noire budgétaire.

Les premières cibles sont nommées. Le considérant J cite le FEMYSO, le Réseau européen contre le racisme (ENAR), Al Sharq Forum, Islamic Relief Worldwide et l'université de Gaziantep. Pourtant, le considérant O reconnaît que le FEMYSO ne reçoit plus de fonds directs depuis 2019.

D'ailleurs, le texte reproche au FEMYSO d'avoir organisé, le 21 septembre 2026, une
"Journée européenne d'action contre l'islamophobie"
au Parlement. Couper ces fonds et ces accès revient à faire taire ceux qui documentent l'islamophobie.

La liste terroriste, une porte entrouverte

La liste terroriste de l'UE repose sur une position commune adoptée en 2001. Toute inscription exige d'abord la décision d'une autorité nationale compétente. Elle suppose ensuite l'unanimité des Vingt-Sept. Le Parlement ne peut donc inscrire personne lui-même.

Cependant, il installe l'idée dans le débat. L'Assemblée nationale française avait voté une demande similaire en janvier 2026. Les Pays-Bas ont suivi avec une motion parlementaire en mars. Chaque texte cite le précédent, et l'ensemble finit par ressembler à un consensus.

Surtout, le point 14 demande au Conseil de regarder au-delà des structures officielles. Il vise les
"entités associées",
les
"organisations écrans"
, les
"réseaux de jeunes"
et les
"plateformes idéologiques".

Avec des critères aussi larges, de simples militants associatifs pourraient subir un gel des avoirs ou des poursuites.

Visas, Schengen et surveillance des réseaux

Le point 16 réclame une liste européenne de
"prédicateurs de haine"
. Il demande aussi de contrôler les visas et titres de séjour des personnes
"liées"
à quelqu'un figurant sur cette liste. Universitaires, orateurs et partenaires de projets sont explicitement cités.
Le point 26 va plus loin. Il invite les États à utiliser les outils Schengen et les bases de données européennes pour suivre les
"déplacements",
les
"invitations"
, les
"événements"
et les
"partenariats"
. En pratique, une conférence ou une invitation pourrait suffire à déclencher une surveillance.

Enfin, le point 27 renforce le rôle d'Europol dans le partage d'informations sur ces réseaux. Or les critères de la méthode européenne restent vagues: double discours, rapports militants, proximité avec des réseaux identifiés. Concrètement, ils permettront de surveiller des personnes qui n'ont commis aucune infraction.

La Türkiye nommément visée

La résolution ne vise pas que des associations. Son considérant Z accuse la Türkiye d'avoir apporté un
"soutien important"
aux Frères musulmans. Il lui reproche d'accueillir la conférence annuelle du Conseil des musulmans européens. Le texte pointe enfin les liens entre la Diyanet et l'Union turco-islamique DITIB en Allemagne.
En conséquence, le point 24 demande un contrôle renforcé des financements étrangers,
"en particulier"
lorsqu'ils impliquent des acteurs liés au Qatar ou à la Türkiye. Le considérant J range même l'université de Gaziantep parmi les bénéficiaires suspects de fonds européens.

Les fédérations liées à la Türkiye en Allemagne, en Autriche ou en France ont donc toutes les raisons de s'inquiéter. Elles gèrent des centaines de mosquées fréquentées par des citoyens européens. Désormais, leur vie religieuse peut être lue comme le relais d'une influence étrangère.

Le texte reviendra ensuite en France sous forme d'argument. En effet, le Sénat a déjà adopté, le 5 mai 2026, la proposition de loi de Bruno Retailleau contre
"l'entrisme islamiste"
. Ses partisans pourront désormais invoquer l'Europe. Paris exporte une idée, puis la réimporte avec un label européen.

Une vision coloniale française devenue européenne

Le texte porte une marque d'origine. La notion d'
"entrisme"
, appliquée aux musulmans, vient du débat français. Ses références citent d'ailleurs le rapport du ministère français de l'Intérieur et la résolution de l'Assemblée nationale du 22 janvier 2026.
Le vocabulaire le confirme. La
"remise en cause de la laïcité"
figure parmi les marqueurs de radicalisation du considérant E. Or la plupart des États membres ne connaissent pas la laïcité à la française. Un principe national devient ainsi un critère de suspicion européen.

Cette approche a une histoire. Dans l'Algérie coloniale, l'État français n'a jamais réellement appliqué la loi de séparation de 1905 au culte musulman. L'administration nommait et rémunérait les imams. Elle surveillait aussi les prêches et contrôlait les mosquées.

L'islam toléré était alors un islam encadré, docile et sans parole politique. La logique d'aujourd'hui s'en rapproche nettement. Un islam acceptable serait un islam sans représentants, sans associations revendicatives et sans solidarité internationale.

Les droites identitaires françaises défendent cette vision depuis des décennies. Désormais, elle a une portée européenne. Une eurodéputée LR l'a portée, le RN, Reconquête et Identité-Libertés l'ont votée, et le camp présidentiel français l'a soutenue.

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Centre, droite et extrême droite unis

Le détail du vote, publié sur
HowTheyVote.eu
, ne laisse aucune place au doute. Ainsi, le PPE a voté pour à 143 voix contre une. Les Patriotes pour l'Europe, groupe du RN, et les conservateurs de l'ECR ont voté pour à l'unanimité. L'Europe des nations souveraines a fait de même, à une abstention près.

Le groupe Renew, où siège le parti d'Emmanuel Macron, a apporté 62 voix. Seuls trois de ses membres ont voté contre. À l'inverse, les socialistes, les Verts et la gauche radicale ont rejeté le texte presque unanimement.

Les chiffres révèlent un point clé. Sans Renew, la droite, l'extrême droite et quelques non-inscrits disposaient déjà d'une majorité. Le centre n'a donc pas fait basculer le vote. Il lui a plutôt offert une caution "modérée", en échange de quelques phrases rassurantes.

La délégation française, miroir de ce bloc

Côté français, 48 eurodéputés ont voté pour, 20 contre et 2 se sont abstenus. Les 26 élus RN présents ont tous voté pour. Quant aux cinq élus LR, dont Céline Imart, François-Xavier Bellamy et Nadine Morano, ils ont fait de même.

Le camp présidentiel a suivi sans état d'âme. Valérie Hayer (Renaissance), Nathalie Loiseau (Horizons) et Sandro Gozi (MoDem) figurent parmi les votes favorables. Seuls Pascal Canfin et Bernard Guetta se sont abstenus. Sans surprise, Marion Maréchal, Sarah Knafo et leurs alliés ont voté pour.

En face, les huit élus LFI présents, dont Rima Hassan, ont voté contre. Six socialistes, cinq écologistes et Thomas Pellerin-Carlin (Place publique) les ont rejoints. Raphaël Glucksmann, lui, n'a pas pris part au vote.

L'écologiste Mélissa Camara y voit un nouveau signe du glissement d'une partie de la droite européenne. Selon elle, cette droite court derrière les groupes réactionnaires et banalise leur discours, rapporte Agence Europe.

Des musulmans tolérés, à condition de se taire

Ce vote confirme une convergence ancienne. Sur la question musulmane, le centre, la droite et l'extrême droite partagent désormais le même projet. Ils acceptent le musulman croyant, pourvu qu'il reste seul, discret et sans revendication.

Le texte dessine d'ailleurs le portrait du bon musulman. Son point 9 invite à soutenir les représentants musulmans qui défendent les valeurs démocratiques et la
"résistance aux pressions islamistes".
Autrement dit, l'Europe choisira elle-même ses interlocuteurs musulmans, comme jadis l'administration coloniale choisissait ses imams.

Le contexte rend ce choix d'autant plus grave. Selon l'Agence des droits fondamentaux de l'UE, 47 % des musulmans interrogés ont subi une discrimination raciale en cinq ans. Ils n'étaient que 39 % en 2016. Pourtant, la plupart ne signalent rien, faute de croire à un changement.

Au moment où la discrimination progresse, le Parlement européen désigne sa dénonciation comme un possible signe d'entrisme. Le message adressé aux musulmans d'Europe est limpide: subissez, mais ne protestez pas.

La vision française d'un islam sous tutelle a trouvé une majorité au Parlement européen.

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