Nouveaux billets de banque au Soudan, arme de guerre qui accable les civils

10:05, 22/01/2025, mercredi
AFP
Nouveaux billets de banque au Soudan, arme de guerre qui accable les civils
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Des personnes manifestent pour demander au gouvernement soudanais soutenu par l'armée de repousser la date limite d'échange des billets de banque en livres soudanaises après que les autorités aient changé deux des billets en circulation, invalidant les anciens, dans la ville de Port Soudan, au nord-est de la mer Rouge, le 31 décembre 2024.

Le gouvernement soudanais a récemment introduit de nouveaux billets de banque dans les zones sous son contrôle, perturbant le commerce et les transports et aggravant les divisions dans un pays déjà ravagé par la guerre et la famine.

Les anciens billets de 500 et 1 000 livres soudanaises ont été remplacés dans sept régions sous contrôle de l'armée nationale, en guerre depuis 21 mois contre les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR).


Le gouvernement affirme vouloir
"protéger l'économie et combattre les agissements criminels"
, mais de nombreux Soudanais estiment que cette mesure fait plus de mal que de bien.

À Port-Soudan, capitale provisoire du pays, l'incapacité des banques à fournir suffisamment de nouveaux billets a déclenché des manifestations devant les bureaux du gouvernement.

"Je vais à la banque quatre ou cinq fois par semaine (...) mais il n'y en a pas",
confie à l'AFP une femme de 37 ans, sous couvert d'anonymat.

Les vendeurs ambulants, les conducteurs de rickshaws, les stations-service et les petits commerçants refusent désormais d'accepter les anciens billets, paralysant ainsi le commerce et les transports.
"Impossible d'acheter de petites choses auprès des vendeurs ambulants",
déplore-t-elle.

La guerre a laissé l'économie en lambeaux, détruit les infrastructures, poussé la moitié de la population au bord de la famine et provoqué une chute dramatique de la livre soudanaise. Avant la guerre, un dollar valait 500 LS contre 2 500 aujourd'hui sur le marché noir.

L'introduction des nouveaux billets vise à "faire entrer de l'argent dans le système bancaire, garantir sa circulation via des canaux officiels, prévenir la contrefaçon et l'utilisation de fonds pillés", a déclaré le ministre des Finances, Jibril Ibrahim.


Manoeuvre


Pour des experts, il s'agit plutôt d'une manoeuvre.


"L'armée cherche à affaiblir les FSR avec une monnaie plus dominante",
explique Matthew Sterling Benson, directeur de recherche sur le Soudan à la London School of Economics and Political Science (LSE).

Après les pillages des banques par les FSR, l'armée
"veut contrôler les flux financiers"
et priver les paramilitaires de ressources, poursuit-il. Elle cherche également à accroître son trésor de guerre, estime l'analyste soudanais Hamid Khalafalla.

Dans une économie majoritairement informelle, ces fonds
"serviront à financer la guerre en cours, notamment pour payer les soldats et acquérir des armes".

Les FSR, qui envisagent de créer leur propre monnaie, ont interdit l'utilisation des nouveaux billets dans leurs zones et accusé l'armée de
"complot visant à diviser le pays".

Dans un pays fragmenté,
"la mesure a catalysé la marche vers une scission",
analyse Kholood Khair, du groupe de réflexion Confluence Advisory, spécialisé dans les affaires soudanaises.

L'armée contrôle le nord et l'est du Soudan, tandis que les paramilitaires dominent la région du Darfour, à l'ouest, ainsi que des pans du centre et du sud. Le Grand Khartoum reste divisé entre les factions en guerre.


"Situation critique"


Pour Nazik Kabalo, qui coordonne l'aide dans plusieurs régions du Soudan, cette décision perturbe les chaînes d'approvisionnement, aggravant les souffrances de la population.


"Si vous n'avez pas de liquidités, vous ne pouvez pas acheter des produits de première nécessité",
explique-t-elle, les agriculteurs et commerçants dépendant essentiellement des transactions en espèces.

Le gouvernement a encouragé les applications bancaires numériques comme Bankak, mais de nombreux Soudanais n'y ont pas accès en raison des fréquentes pannes de télécommunications.

Dans les zones contrôlées par les FSR, cette mesure pénalise surtout les civils, les paramilitaires utilisant majoritairement des devises étrangères via des réseaux transnationaux.


Les civils risquent d'y devenir encore plus isolés économiquement,
"et cela crée une situation critique pour une population menacée de famine",
souligne M. Benson.

La famine sévit déjà dans cinq régions, selon des agences de l'ONU, et devrait s'étendre à cinq autres districts du Darfour d'ici mai, ainsi qu'à certaines parties des monts Nouba, au sud.

Pour Mme Khair, l'armée et les FSR cherchent à "marquer des points".


"L'armée veut provoquer une crise de gouvernance chez ses adversaires en privant les gens de monnaie et de services pour qu'ils se retournent contre les FSR",
explique-t-elle.

Elle introduit de nouveaux billets et prive les habitants des zones contrôlées par les FSR de services. En réponse, les FSR envisagent de créer leur propre monnaie.


Au final,
"ce sont les civils qui trinquent",
déplore-t-elle.

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