Israël: le problème n'est pas Netanyahu, c'est l'ensemble de la classe politique

David Bizet
17:55, 20/08/2026, jeudi
Yeni Şafak
Israël: le problème n'est pas Netanyahu, c'est l'ensemble de la classe politique
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L'hémicycle de la Knesset à Jérusalem, où 106 députés sur 120 soutiennent le génocide mené à Gaza et la colonisation en Palestine occupée (Cisjordanie).

À la Knesset, 106 députés sur 120 soutiennent la guerre à Gaza et la colonisation en Palestine occupée (Cisjordanie). Le décompte inclut "l'opposition" de Lapid, Gantz et Liberman. Les enquêtes d'opinion confirment une société profondément alignée. Les intellectuels juifs les plus autorisés, d'Omer Bartov à Gideon Levy et Peter Beinart, tirent le même constat. Ce n'est pas un gouvernement extrémiste qu'il faut regarder, mais une classe politique et une société entières radicalisées.

Depuis deux ans, la couverture occidentale du conflit à Gaza s'accroche à un récit rassurant. Un
"gouvernement extrémiste"
mènerait la guerre, contre le gré d'une
"opposition modérée"
et d'une société israélienne partagée. Ce récit ne tient plus.

À la Knesset, le parlement israélien, 106 députés sur 120 soutiennent la guerre menée à Gaza, la colonisation en Palestine occupée (Cisjordanie), l'annexion des territoires ou l'expulsion des Arabes israéliens. Seuls 14 élus s'y opposent frontalement. Dix d'entre eux appartiennent à des partis arabes.

Le problème dépasse même le parlement. En effet, les enquêtes d'opinion montrent une société profondément alignée sur cette politique. Des historiens juifs, à Tel-Aviv, à Providence ou à New York, tirent aujourd'hui le même constat. Ce n'est pas un gouvernement qui a dérivé. C'est un système politique et social entier.

25e Knesset: le décompte parti par parti

La 25e Knesset a été élue le 1er novembre 2022. Les 120 sièges ont été pourvus au scrutin proportionnel, avec un seuil de 3,25 %. Les élus ont prêté serment le 15 novembre 2022, pour un mandat de quatre ans. Le prochain scrutin législatif se tiendra le 27 octobre 2026.

Trois blocs structurent l'hémicycle. La coalition gouvernementale de Benyamin Netanyahou compte 64 sièges. Une
"opposition"
dite modérée en rassemble 44. Les partis arabes et de la gauche non sioniste totalisent 12 sièges. Le calcul du "106 sur 120" traverse ces trois blocs.

Likoud: Netanyahou visé par la CPI depuis 2024

Le
Likoud
reste la première force parlementaire, avec 32 sièges. Son chef,
Benyamin Netanyahou
, dirige le sixième gouvernement Netanyahou depuis décembre 2022.
La
Cour pénale internationale (CPI)
a émis, le 21 novembre 2024, un mandat d'arrêt contre lui. Elle vise également son ancien ministre de la Défense,
Yoav Gallant
. Les charges retenues portent sur des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis à Gaza. La famine utilisée comme méthode de guerre figure parmi les faits reprochés.
Le programme de la coalition de Netanyahu
Nouvelle AubeDavid Bizet
Le programme de la coalition de Netanyahu
Le 28 octobre 2023, Netanyahou a comparé les Palestiniens de Gaza aux
"Amalécites"
. Ce peuple biblique doit être exterminé sans épargner
"ni homme, ni femme, ni enfant"
, selon le récit du Livre de Samuel. La citation a été versée par l'Afrique du Sud dans sa plainte pour génocide devant la Cour internationale de justice.

Sionisme religieux et Force juive : l'extrême droite de l'extrême droite

Le
Sionisme religieux
, dirigé par
Bezalel Smotrich
, compte 7 sièges. Son leader occupe le poste de ministre des Finances. "Il n'y a pas de peuple palestinien parce qu'il n'y a pas d'histoire palestinienne", affirme-t-il régulièrement. En août 2024, il est allé plus loin. Il a qualifié de "justifié et moral" le fait "d'affamer 2 millions de personnes" à Gaza.
Force juive
, dirigée par
Itamar Ben-Gvir
, aligne 6 sièges. L'ancien avocat des colons est aujourd'hui ministre de la Sécurité nationale. Il détient donc l'autorité sur la police israélienne et sur les prisons. La justice israélienne l'a condamné à huit reprises, notamment pour incitation au racisme et soutien au Kach, mouvement classé organisation terroriste par l'État hébreu lui-même.

Yesh Atid: "l'opposition"qui revendique des frontières bibliques

Yesh Atid
pèse 24 sièges. Son leader,
Yair Lapid
, est présenté comme le chef de l'opposition. C'est aussi le visage libéral d'Israël dans les capitales occidentales.
Le 24 février 2026, il a pourtant tenu un discours qui a peu circulé en France. Devant la presse, il a affirmé:
"Le sionisme se fonde sur la Bible. Les frontières bibliques de la terre d'Israël sont claires. Donc les frontières sont les frontières de la Bible."
Cette déclaration a une portée précise. Les
"frontières bibliques"
incluent l'ensemble de la Palestine historique, une partie de la Jordanie, du Liban, de la Syrie et de l'Égypte. Elle place l'opposition dite libérale dans un cadre géographique maximaliste. Elle éclaire aussi le vide d'alternative offert aux Palestiniens.

Bleu et Blanc, Israël Beytenou: les "modérés" expulseurs de Palestiniens

Bleu et Blanc
, dirigé par
Benny Gantz
, compte 8 sièges. L'ancien chef d'état-major a occupé le portefeuille de la Défense sous le gouvernement d'union pendant la guerre à Gaza. Il a notamment porté la loi interdisant la restitution des dépouilles de Palestiniens à leurs familles.
Le programme de "l'opposition" israélienne
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Le programme de "l'opposition" israélienne
Avigdor Liberman
, à la tête d'
Israël Beytenou
et de ses 6 sièges, défend depuis plus de vingt ans un plan dit
"d'échange de populations".
Le principe est simple. Il consiste à transférer les zones à majorité arabe du territoire israélien vers un futur État palestinien croupion. Traduit en clair, cela reviendrait à retirer la citoyenneté israélienne aux Arabes du pays.

Les partis religieux: 23 sièges silencieux mais alignés

Trois formations religieuses complètent le bloc majoritaire.
Shas
, mené par
Aryeh Deri,
aligne 11 sièges.
Judaïsme unifié de la Torah
pèse 7 sièges.
Nouvel Espoir
, dirigé par
Gideon Saar
, actuel ministre des Affaires étrangères, ajoute 4 sièges. Noam apporte 1 siège supplémentaire, avec une ligne ultra-conservatrice.

L'addition parle d'elle-même. Coalition Netanyahou et "opposition" alignée sur la colonisation totalisent 106 sièges. Le consensus dépasse largement le clivage majorité-opposition mis en scène dans les médias occidentaux.

Les 14 députés qui refusent la guerre et la colonisation

Le camp qui s'oppose frontalement au génocide à Gaza, à l'expulsion des Palestiniens et à la colonisation reste squelettique. Il compte 14 élus sur 120, soit 11,6 % de la Knesset.

Trois formations le composent. Les
Démocrates
apportent 4 sièges.
Hadash-Ta'al,
alliance judéo-arabe, en fournit 5.
Ra'am,
parti arabe à tendance islamique, complète avec 5 sièges. Sur ces 14 députés, 10 appartiennent à des formations arabes. Autrement dit, la contestation de la guerre repose presque exclusivement sur les élus arabes israéliens.

Ce que disent les intellectuels juifs eux-mêmes

Le constat le plus dur ne vient pas de la presse arabe ou des chancelleries hostiles à Israël. Il vient de la communauté intellectuelle juive elle-même, en Israël comme en diaspora.

Omer Bartov: "Israël commet un génocide"

Omer Bartov est un historien israélo-américain. Il enseigne les études sur l'Holocauste et le génocide à l'université Brown, aux États-Unis. Il a servi comme officier dans l'armée israélienne. Il a grandi dans un foyer sioniste. Son autorité académique sur le sujet est incontestée.

En novembre 2023, dans une tribune du New York Times, il jugeait qu'il n'y avait pas encore la preuve d'un génocide. Au fil des mois, sa position a changé. Le 15 juillet 2025, il a publié dans le même journal une tribune intitulée
"Je suis un chercheur en génocide. Je le reconnais quand je le vois."
Sa conclusion est nette.
"Ma conclusion inéluctable est devenue qu'Israël commet un génocide contre le peuple palestinien"
, écrit-il. Il précise qu'il a résisté à cette conclusion aussi longtemps qu'il l'a pu. L'invasion de Rafah en mai 2024, la destruction systématique de Gaza et le déplacement forcé de plus d'un million de Palestiniens ont fait basculer son analyse.

Gideon Levy: "Nous sommes tous complices"

Gideon Levy est éditorialiste au quotidien israélien Haaretz depuis 1982. Il siège au comité de rédaction. Il n'a jamais quitté Tel-Aviv. Sa parole engage donc pleinement la société qu'il décrit.

Dès avril 2022, avant même le 7 octobre, il publiait une tribune au titre sans détour:
"Tous les Israéliens sont complices de l'occupation."
Il y écrivait que la distinction entre
"petite minorité violente de colons"
et
"grande majorité modérée"
relevait du mensonge à soi-même.
Depuis 2023, ses papiers vont plus loin encore. En avril 2025, il constate que
"l'incitation israélienne au génocide à Gaza est devenue mainstream".
En mars 2026, sur Democracy Now, il cite des sondages montrant
"93 % de soutien"
à la poursuite de la guerre parmi le public juif israélien.
"Tout le monde dans ce pays est devenu fou"
, titre-t-il. Selon lui, l'idée qu'un simple changement de Premier ministre suffirait à changer la politique israélienne relève de l'illusion.

Peter Beinart: "Nos institutions ont perdu leur boussole morale"

Peter Beinart est un journaliste juif américain, éditeur de la revue Jewish Currents. Il enseigne à la City University of New York. Longtemps sioniste libéral, il a rompu publiquement avec cette ligne.

En janvier 2025, il a publié
"Être juif après la destruction de Gaza: un examen de conscience."
L'appel qu'il lance à sa propre communauté est frontal.
"Quelque chose s'est catastrophiquement mal passé dans notre communauté",
écrit-il,
"quand un gouvernement israélien qui prétend parler au nom du peuple juif, et des dirigeants juifs américains, peuvent regarder un État juif, avec des armes américaines, détruire la plupart des bâtiments, la plupart des hôpitaux, la plupart des écoles"
de Gaza, et justifier cela avec les
"justifications les plus fragiles possibles".

Beinart, Bartov et Levy ne parlent pas depuis les marges. Ils occupent des positions institutionnelles centrales dans le monde académique et médiatique juif. Leur convergence, malgré des trajectoires différentes, dessine un constat difficile à écarter.

Une société qui a basculé, pas seulement une classe politique

La Knesset ne flotte pas au-dessus de la société israélienne. Elle en reflète l'humeur.

Les enquêtes d'opinion menées depuis octobre 2023 par l'Institut de la démocratie d'Israël, l'université de Tel-Aviv et plusieurs instituts privés convergent. Une large majorité du public juif israélien soutient la poursuite des opérations militaires à Gaza. Une majorité comparable soutient l'expansion des colonies en Palestine occupée (Cisjordanie).

Un sondage réalisé en 2024 par Tamir Sorek, sociologue à l'université d'État de Pennsylvanie, a fait particulièrement débat. Il indiquait que
82 % des juifs israéliens interrogés soutenaient le "transfert" des résidents de Gaza
hors de l'enclave. Ce type de chiffre ne décrit plus une adhésion à un gouvernement particulier. Il décrit une reconfiguration profonde du corps électoral.

Les voix dissidentes sous pression

Cette bascule laisse peu de place à la contestation intérieure. La députée Ofer Cassif, de Hadash-Ta'al, a fait l'objet d'une procédure de destitution en février 2024 pour avoir soutenu la plainte sud-africaine à La Haye. La procédure a échoué de justesse. Elle a cependant envoyé un signal clair à l'ensemble de la représentation nationale.

Plusieurs universitaires israéliens critiques du gouvernement rapportent des campagnes de délégitimation, des pertes de contrats, des menaces personnelles. Gideon Levy raconte régulièrement l'isolement social de sa position. Amira Hass, journaliste vivant à Ramallah, décrit un ostracisme comparable.

La marge de dissidence rétrécit donc en même temps que le consensus s'élargit. C'est pourquoi les voix qui parlent depuis l'intérieur de la communauté juive, comme celles de Bartov, Levy ou Beinart, prennent aujourd'hui une importance particulière. Elles disent ce que la société israélienne dominante refuse d'entendre.

Ce que ce diagnostic change pour la diplomatie internationale

Trois conséquences politiques découlent de ce constat.

Premièrement, la guerre à Gaza n'est pas l'affaire d'un seul partie ou d'une minorité.
Faire tomber Netanyahou ne changera pas la politique israélienne.
Ses successeurs déclarés partagent l'essentiel de sa doctrine sur les Palestiniens. Les capitales occidentales qui parient sur
"l'après-Netanyahou"
se préparent à une déception.
Deuxièmement,
le "camp de la paix" israélien décrit dans les années 1990 n'existe plus.
Il a été laminé électoralement, marginalisé médiatiquement, réduit à quelques dizaines de milliers de militants. Les intellectuels juifs cités plus haut le reconnaissent tous. Le mouvement La Paix maintenant a perdu sa capacité d'entraînement. Meretz n'a pas franchi le seuil électoral en 2022.

Troisièmement, la pression doit changer de nature. Puisque le système politique intérieur ne produit plus d'alternative crédible, ce sont les mécanismes externes qui deviennent centraux. La Cour internationale de justice, la CPI, les décisions d'embargo sur les armes, les procédures juridiques nationales dans les pays européens ou latino-américains constituent désormais l'essentiel des leviers disponibles.

La Türkiye et plusieurs États arabes plaident dans ce sens depuis 2023. L'Afrique du Sud a ouvert la voie judiciaire à La Haye. La Colombie, l'Irlande, l'Espagne et la Norvège ont pris des initiatives diplomatiques significatives. Cette dynamique, portée par le Sud global et une partie de l'Europe, contraste avec la paralysie du Conseil de sécurité de l'ONU, où le veto américain protège systématiquement le gouvernement israélien.

Un cadre pour lire les élections du 27 octobre 2026

Le scrutin législatif du 27 octobre 2026 arrive dans ce contexte. Les sondages annoncent un affaiblissement du Likoud et une possible reconfiguration des blocs. Cependant, aucun scénario réaliste ne fait apparaître une majorité opposée à la colonisation.

Les partis en tête des intentions de vote appartiennent tous au bloc des 106. Un changement de coalition ne signifiera donc pas un changement de doctrine. Les négociations post-électorales porteront surtout sur le partage du pouvoir entre familles idéologiques proches.

À la Knesset, 106 députés sur 120 soutiennent la guerre à Gaza, la colonisation en Palestine occupée (Cisjordanie), l'annexion ou l'expulsion des Arabes israéliens. Seuls 14 élus s'y opposent frontalement, dont 10 appartiennent à des partis arabes.

Les voix juives les plus autorisées sur le sujet, d'Omer Bartov à Gideon Levy en passant par Peter Beinart, portent aujourd'hui le même diagnostic. Ce n'est pas Netanyahou seul qu'il faut regarder. C'est une classe politique quasi entière, adossée à une société majoritairement radicalisée depuis 2023. Reconnaître cette réalité, aussi difficile soit-elle, est la condition pour construire une réponse internationale à la hauteur.

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