Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'Union Européenne en Türkiye, nous explique, dans Le Monde, que Recep Tayyip Erdoğan chercherait à
"monnayer"
son appui sécuritaire à l’Europe. Autrement dit, dès que La Türkiye devient indispensable, il faudrait aussitôt soupçonner Ankara de calcul, de chantage ou d’arrière-pensées. Dès que La Türkiye défend ses intérêts, on parle d’autoritarisme. Dès que Paris, Berlin ou Washington font la même chose, on appelle cela du "réalisme stratégique".
C'est vraiment un réflex colonial qui dure depuis des années.
Monsieur Pierini reproche à La Türkiye de vouloir jouer un rôle central dans l’architecture sécuritaire européenne. Pourtant, c'est bien la Türkiye qui protège réellement le flanc sud-est de l’OTAN. De même, elle contient le terrorisme à ses frontières. De plus, développe une industrie de défense autonome pendant que l’Europe découvrait, dans la panique, qu’elle ne savait même plus produire suffisamment de munitions. Il faut aussi rappeler que la Türkiye est un des rares pays qui parlent à Kiev, à Moscou, à Washington, à Téhéran, à Bakou ou à Doha, sans demander la permission à Bruxelles. Cela fait de lui un pays incontournable.
L’Occident donne des leçons depuis les ruines de sa crédibilité
Par ailleurs, avant de distribuer des certificats de démocratie, l’Occident ferait mieux de regarder son propre effondrement moral. Car, aujourd’hui, ses fameuses valeurs existent surtout dans les discours officiels, les brochures institutionnelles et les communiqués diplomatiques.
Par exemple, aux États-Unis, l’Amérique de Trump piétine l’État de droit dès que cela sert ses intérêts. Elle sanctionne, menace, extrade, arrête, transfère, humilie. À l’intérieur, elle transforme la politique migratoire en chasse permanente, réduit les droits civiques à une variable électorale et traite une partie de sa propre population comme un problème de sécurité. Pourtant, lorsque Washington agit ainsi, on parle de
"souveraineté".
Lorsque Ankara protège ses frontières, on crie au scandale.Ensuite, il y a Gaza. Là, où l’Occident a perdu ce qui lui restait de crédibilité. Face au génocide, il a choisi le silence, la justification ou la complicité. Les mêmes gouvernements qui parlent de droits humains depuis des décennies ont couvert les bombardements, relativisé les massacres, criminalisé la solidarité avec les Palestiniens et transformé la victime en suspect. Ils sont incapables d'arrêter un suspect de génocide sur leur sol. Certains comme Gabriel Attal, candidat à la présidentielle française, déclare fièrement qu'il recevra Netanyahu en grande pompe à l'Elysée.
Dès lors, quelle leçon peuvent-ils encore donner à La Türkiye ?
De même, en Allemagne, des manifestants pro-palestiniens sont régulièrement matraqués, encerclés, interdits, humiliés.
Le simple fait de dénoncer Gaza suffit parfois à être traité comme une menace publique.
Que dire de la France ? Dans ce pays, ce n’est guère mieux : interdictions de rassemblements, pressions administratives, répression policière, polémiques hystériques autour d’un keffieh, d’un voile, d’un burkini ou d’un simple morceau de tissu sur une plage. Voilà donc la grande patrie des libertés :
un pays où l’on célèbre la liberté en théorie, mais où l’on panique devant une femme qui se couvre.
Et pendant ce temps, la police tue, les familles réclament justice, et certains responsables politiques vont jusqu’à imaginer des dispositifs qui renversent presque la charge morale : ce ne serait plus à l’État de répondre de l’action de ses forces, mais aux proches des victimes de prouver qu’ils ont le droit de pleurer.
Qu’on ne vienne donc pas parler à La Türkiye comme à une élève indisciplinée.
La Türkiye n’a pas à s’excuser d’avoir combattu le terrorisme
Monsieur Pierini évoque l’opposition turque comme si elle représentait automatiquement la vertu démocratique. Or cette opposition, notamment sur la question syrienne, a parfois tenu un discours d’une brutalité glaçante. On a entendu des promesses de renvoi massif, des Syriens réduits à des chiffres, des êtres humains traités comme des colis que l’on placerait dans des bus. Et cela, curieusement, dérange beaucoup moins certains Européens que les discours d’Erdoğan sur la souveraineté nationale. Cette gauche a même promis d'ouvrir les frontières turques pour que
"les migrants qui souhaitent se casser en Europe le fasse dans des bonnes conditions".
De même, lorsqu’il est question du PKK, l’amnésie occidentale devient indécente. Le PKK est une organisation terroriste qui a tué des milliers de civils, de soldats, de policiers, d’enseignants, de mères et d’enfants. Il ne s’agit pas d’un détail, ni d’un désaccord politique, ni d’une note de bas de page. Et pourtant, les partisans du PKK peuvent circuler librement en Europe et surtout en France. Ils peuvent tenir un stand devant le conseil de l'Europe. Dès lors, faudrait-il comprendre qu'il y a des "bons" et des "mauvais" terroristes ? Ou des terroristes que vous ne pouvez pas contrôler et d'autres qui sont à votre service ?
D’ailleurs, en Türkiye, la lutte contre le PKK n’a pas commencé avec Erdoğan. Tous les gouvernements turcs, de droite comme de gauche, ont combattu cette organisation. La différence, c’est qu’Erdoğan a réussi à affaiblir considérablement sa capacité d’action à l’intérieur du pays. Et, surtout, il a tenté autre chose : la voie politique. Avez-vous interrogé une seule fois l'opposition sur sa vision sur la question kurde ou le PKK? Poobablement non parce que vous savez que ça ne colle pas avec votre récit.
Aussi, on oublie trop vite les pourparlers de 2013-2015, le processus de paix et la volonté de construire une Türkiye sans terrorisme. Qui a saboté cette possibilité ? Vous avez peur de dire "PKK" ?. Après les ouvertures, il a choisi les armes, les tranchées urbaines, l’intimidation et la reprise de la violence. Par conséquent, demander à Ankara de faire comme si rien ne s’était passé revient à demander à un État de renoncer à protéger ses citoyens. A l'heure actuelle, Erdogan est le seul leader qui est allé "trop loin" pour ouvrir un dialogue avec les terroristes pour qu'ils déposent les armes. Pourquoi le CHP ne soutint pas cette initiative ?
Ajoutons à cela l’enrôlement d’enfants, les pressions exercées sur les familles, les réseaux d'enrôlement et les structures armées qui se dissimulent derrière des sigles prétendument politiques.
Mais, là encore, l’Occident préfère détourner les yeux lorsque les victimes sont turques. Ces mêmes personnes qui parlent de la question kurde estime que la LFI est un parti politique qui trahit la France parce qu'elle veut "plus de liberté"?. Vous vous rendez compte de votre supercherie ?
Imamoglu, la justice et l’hypocrisie commode
Quant au procès d’Ekrem Imamoglu, il est présenté en Europe comme une simple affaire de répression politique. C’est commode, mais c’est incomplet. Les plaintes ne sont pas tombées du ciel. Certaines viennent de milieux liés au CHP. Il existe des témoignages, des aveux allégués, des dossiers financiers, des marchés publics et des sommes considérables en jeu. D'ailleurs, l'ex-président du CHP, Kemal Kilicdaroglu, présenté comme le sauveur en 2023 par les médias français, promet de "balayer la corruption au sein du CHP".
Si même les CHP reconnaissent que le parti s'est empêtré dans des affaires sales, alors, que devait faire la justice turque ? Fermer les yeux parce que l’accusé appartient à l’opposition ? Suspendre une enquête parce que Paris ou Bruxelles préfèrent un récit plus confortable ? Si un responsable politique est accusé de corruption, la justice doit enquêter. C’est justement cela, l’État de droit.
De même, lorsque des maires arrêtés reconnaissent ou évoquent des systèmes de pots-de-vin, lorsque des déclarations attribuées à des responsables locaux parlent de millions d’euros versés pour obtenir une candidature, la question devient sérieuse. Dans l’affaire d’Antalya, les accusations autour de sommes colossales, y compris les chiffres évoqués publiquement concernant des candidatures internes, ne peuvent pas être balayées d’un revers de main au nom de l’étiquette "opposition".
Ainsi, Muhittin Bocek, le maire évoque une réclamation d'au moins 10 millions d'Euros de la part du clan Imamoglu pour qu'il valide sa candidature.
La démocratie ne consiste pas à immuniser l’opposition. Elle consiste à soumettre tout le monde à la loi.
Monsieur Pierini devrait donc s’occuper de ses oignons. La Türkiye n’a pas de leçons à recevoir de capitales qui répriment les pro-palestiniens, interdisent des vêtements, ferment les yeux sur Gaza, humilient les migrants, protègent leurs intérêts industriels derrière de grands discours moraux et redécouvrent la souveraineté uniquement lorsqu’elle est européenne.
Que cela plaise ou non, La Türkiye est une puissance militaire, diplomatique et économique. Elle n’est plus le pays auquel on dictait sa conduite depuis les salons parisiens. Elle négocie, elle produit, elle combat, elle arbitre, elle résiste. Elle cherche ses intérêts tout en protégeant ceux de ses alliés.
Et si l’Europe a besoin d’elle aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’Erdoğan "monnaye" quoi que ce soit. C’est parce que l’Europe a longtemps dormi pendant que La Türkiye se préparait.


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