Les trois chercheurs ont interrogé 1 070 personnes à l'aide d'un appel à témoignages lancé sur Mediapart puis mené 139 entretiens approfondis pour les besoins de leur enquête et le constat est sans appel: des Français de confession musulmane, pratiquants ou non, n'arrivent pas à trouver leur place en France malgré des cursus universitaires réussis (54 % des sondés ont un bac+5).
"La France, tu l'aimes mais tu la quittes",
un titre évocateur qui renvoie à une situation pour le moins équivoque que vivent nombre de Français nés en France mais qui ne se sentent pas vraiment "à leur place dans un pays où l'islamophobie prend souvent le dessus dans l'espace social et professionnel"
selon leur propres témoignages recueillis dans le cadre de l'enquête.Olivier Esteves enseignant à l'université de Lille qui a dirigé l'enquête co-réalisée avec Alice Picard et Julien Talpin, explique à Anadolu, que l'idée de réaliser ce travail a été motivée par un constat qu'il a lui-même vécu "étant enseignant à l'université de Roubaix (Lille), j'ai constaté que plusieurs de mes étudiantes qui portent le Hijab qui sont d'ailleurs de très bonnes étudiantes partaient en Angleterre pour ne plus revenir… des départs qui m'ont interpellés d'où l'idée de cette enquête sur ces personnes françaises souvent musulmanes pratiquantes qui sont très diplômés qui quittent la France pour pouvoir s'épanouir à l'étranger".
Invité par l'IRMC (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain) pour un débat organisé autour de ce travail, Olivier Esteves explique que l'enquête a été réalisée au cours de la période 2021-2022 auprès d'un vaste échantillon de 1070 personnes d'horizons divers mais généralement ayant un lien avec l'Islam (soit des Français d'origine étrangère et de confession musulmane soit des Français convertis à l'Islam).
Interrogé sur le facteur le plus cité comme motif de départ, le chercheur indique que l'élément islamophobie a été cité par plusieurs personnes interrogées. Et de souligner:
On a beaucoup de gens qui évoquent l'identification à la religion musulmane et la pratique de la religion musulmane comme facteurs de leur exclusions notamment au sein de la sphère professionnelle.
"On a aussi des individus qui ne sont pas musulmans pratiquants mais qui, comme ils le disent, ont un 'tête d'arabe' ou un nom qui suggère une certaine appartenance ethnique et ne trouvent pas un emploi en adéquation avec leurs compétences et leurs qualifications universitaires",
indique Esteves. Et de poursuivre: Arrivés à l'étranger ces personnes vont effectivement réaliser leur ascension sociale.
S'agissant des profils des personnes interrogées, le chercheur indique qu'ils "sont nés et ont grandi partout en France, la plupart sont diplômés de l'enseignement supérieur, mais ils ont décidé de s'installer à Londres, Dubaï, New York, Casablanca, Montréal ou Bruxelles...".
Discriminés sur le marché de l'emploi et stigmatisés pour leur religion, leurs noms ou leurs origines, ces Français de culture ou de confession musulmane trouvent à l'étranger l'ascension sociale qui leur était refusée en France. Ils y trouvent aussi le "droit à l'indifférence"
qui leur permet de se sentir simplement français, précise-t-il. En interrogeant ces élites minoritaires, l'enquête détaille leur formation, comment elles se sentent et sont perçues comme musulmanes, les raisons de leur départ, le choix des destinations, l'expérience de l'installation et de la vie à l'étranger, le regard qu'elles portent sur la France, leurs perspectives de retour, souligne encore Esteves.
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