Trump peut-il sortir de l’orbite israélienne ?

Dans cette chronique, Ibrahim Karagül analyse l’accord entre Washington et Téhéran comme un possible tournant dans les équilibres du Moyen-Orient. Selon lui, les réactions venues d’Israël traduisent une inquiétude stratégique plus profonde : celle de voir les États-Unis chercher une voie régionale moins directement alignée sur les priorités israéliennes. L’auteur défend l’idée qu’une nouvelle architecture géopolitique est en train de se dessiner, portée notamment par la Türkiye et par les grands acteurs de la région. À ses yeux, la question dépasse largement Israël : elle concerne la fin d’un ordre régional hérité du XXe siècle et l’émergence d’un rapport de force nouveau, dans lequel les peuples et les États de cette géographie entendent reprendre l’initiative.
L’accord entre les États-Unis et l’Iran semble avoir profondément contrarié Israël. Si cet accord se confirme, l’inquiétude israélienne pourrait encore s’intensifier, jusqu’à devenir une véritable crainte stratégique.
Nous n’oublierons pas ce que l’histoire a gravé.
Pour protéger une architecture politique centrée sur Israël, une vaste région a été bouleversée : des pays ont été fragmentés, des villes ont été détruites, des millions de vies ont été brisées.
Une mémoire régionale toujours vive
Dans tout le Moyen-Orient, en Asie occidentale, en Afrique de l’Est et du Nord, dans une grande partie de l’Asie du Sud, en mer Rouge, dans le golfe Persique, en Méditerranée orientale et en mer Égée, les conséquences de cette stratégie se sont fait sentir.
Notre géographie est l’un des centres de la civilisation humaine. Sa patience est grande, mais sa mémoire est profonde. Il faut savoir que chaque ville garde une trace, que chaque destruction laisse une dette politique et morale. Les crimes commis, les massacres, les souffrances imposées aux peuples au nom d’intérêts stratégiques liés à Israël devront un jour être regardés en face.
C’est difficile, presque impossible à prédire. Sur ce sujet, aucune certitude n’est possible. Mais s’il existe encore, à Washington, une pensée stratégique capable de regarder au-delà d’Israël, alors elle doit voir le basculement profond de la carte mondiale des puissances. Elle doit comprendre que laisser Israël épuiser la puissance américaine peut devenir une erreur historique.
L’accord avec l’Iran semble favorable à Téhéran. Est-ce cela qui met Israël en colère ?
Si les éléments de l’accord entre Washington et Téhéran ayant filtré dans la presse sont exacts, ils semblent favorables à l’Iran. Ils indiqueraient que les États-Unis ne veulent plus entrer en guerre pour Israël. Washington aurait presque tout accepté, tenterait presque un nouveau départ avec l’Iran, et retournerait même certains des arguments utilisés par Israël pour justifier une confrontation. C’est sans doute ce qui provoque la colère israélienne.
Une nouvelle architecture régionale se dessine
Face à cela, une autre dynamique apparaît : un vaste réveil régional, porté notamment par la Türkiye, par les grands États et les grands peuples de cette géographie, de l’Afrique de l’Est jusqu’aux frontières de l’Inde. Il s’agit d’une montée en puissance qui s’appuie sur l’héritage des grands empires, des grandes civilisations et des grandes nations de cette région.
C’est un pari dangereux : sacrifier la puissance américaine pour protéger Israël, au risque d’isoler davantage Washington dans le monde. Les responsables américains verront-ils qu’une politique guidée par l’extrême droite israélienne peut se retourner contre eux ?
Se soumettre à une logique de guerre permanente finit par affaiblir tous les États qui l’acceptent. À terme, la grande famille humaine rejette ce type d’ordre fondé sur la peur, la domination et l’impunité.
Ceux qui ne voient pas comment Israël réduit l’espérance stratégique des États-Unis se tromperont sur l’avenir du monde. Ils ne perçoivent pas encore à quel point le reste du monde s’organise, cherche de nouvelles alliances, et prépare déjà l’après-ordre mondial occidental.
C’est alors que l’on verra ce qu’ont perdu ceux qui ont livré leur pensée stratégique à la logique israélienne. On verra comment ils ont manqué l’histoire et la puissance. On verra aussi qu’Israël ne pourra pas occuper, dans cette nouvelle géographie, la place qu’il prétendait imposer.
Les États-Unis sauront-ils le comprendre ? Ou perdront-ils le monde en restant prisonniers d’une lecture centrée sur Israël ? Il ne faut pas oublier que l’écart entre les nouvelles puissances et l’Occident se réduit dans les domaines du capital, de la technologie, de la défense et des ressources humaines.
Une part majeure des ressources de la planète se trouve désormais dans les mains ou dans l’environnement stratégique des nouvelles puissances. L’histoire montre qu’il est impossible de dominer durablement le monde par la seule force militaire.
L’accord de Trump avec l’Iran peut peut-être offrir une telle occasion aux États-Unis. Peut-être que la pensée politique américaine détournera enfin les yeux d’Israël pour regarder le monde tel qu’il change. Peut-être comprendra-t-elle le piège stratégique dans lequel elle s’est enfermée. Ou peut-être pas. Cela relève de leur choix. Mais le monde, lui, poursuivra sa route.
Pourquoi Israël attaque-t-il constamment la Türkiye ? D’où vient cette inquiétude ?
Les États-Unis ont été utilisés contre l’Iran. Se laisseront-ils aussi utiliser contre Türkiye ? Feront-ils le calcul du coût d’une telle décision ? Comprendront-ils que cela pourrait mettre fin à leur présence en Asie occidentale ? Je pense qu’ils le comprendront. Je pense qu’ils ne tomberont pas dans ce piège.
Aucun État doté d’un minimum de lucidité n’accepterait de se laisser entraîner jusqu’à devenir insignifiant dans toute une région. Il faut observer ce qui s’est passé lorsque l’Iran a frappé des bases américaines, et constater que les États-Unis comme Israël n’ont pas pu l’empêcher. Ce précédent permet d’imaginer ce qui pourrait encore se produire.
Trump peut-il sortir de l’orbite israélienne ? Peut-il arrêter Israël ? Les États-Unis continueront-ils à se considérer comme l’instrument militaire d’Israël, au prix d’un affaiblissement régional durable ? C’est au peuple américain de poser cette question. Les signaux que l’on voit déjà en Europe devraient aussi être entendus aux États-Unis.
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