Trump peut-il sortir de l’orbite israélienne ?

La rédaction
12:48, 18/06/2026, jeudi
Yeni Şafak
Trump peut-il sortir de l’orbite israélienne ?
Nouvelle Aube
Ibrahim Karagül analyse l’accord entre Washington et Téhéran comme le signe possible d’un basculement régional, où les États-Unis pourraient revoir leur alignement stratégique sur Israël.

Dans cette chronique, Ibrahim Karagül analyse l’accord entre Washington et Téhéran comme un possible tournant dans les équilibres du Moyen-Orient. Selon lui, les réactions venues d’Israël traduisent une inquiétude stratégique plus profonde : celle de voir les États-Unis chercher une voie régionale moins directement alignée sur les priorités israéliennes. L’auteur défend l’idée qu’une nouvelle architecture géopolitique est en train de se dessiner, portée notamment par la Türkiye et par les grands acteurs de la région. À ses yeux, la question dépasse largement Israël : elle concerne la fin d’un ordre régional hérité du XXe siècle et l’émergence d’un rapport de force nouveau, dans lequel les peuples et les États de cette géographie entendent reprendre l’initiative.

L’accord entre les États-Unis et l’Iran semble avoir profondément contrarié Israël. Si cet accord se confirme, l’inquiétude israélienne pourrait encore s’intensifier, jusqu’à devenir une véritable crainte stratégique.


À moins qu’il ne s’agisse d’un jeu d’ombres ou d’une mise en scène politique, les réactions venues d’Israël montrent que Washington aurait conclu cet accord
"malgré Israël"
. Cela nourrit l’idée, déjà très répandue dans le monde, qu’un questionnement profond s’ouvre sur la relation entre les États-Unis et Israël.

Nous n’oublierons pas ce que l’histoire a gravé.


Disons-le clairement :
la puissance d’Israël repose avant tout sur l’appui des États-Uni
s. Depuis trente ans, à commencer par l’invasion de l’Irak, les grandes guerres menées dans notre région l’ont été avec la puissance américaine, mais dans un cadre stratégique qui servait largement les priorités israéliennes.

Pour protéger une architecture politique centrée sur Israël, une vaste région a été bouleversée : des pays ont été fragmentés, des villes ont été détruites, des millions de vies ont été brisées.


Le prix que les États-Unis et l’Europe ont fait payer à cette région au nom d’Israël ne sera pas oublié.
Presque aucun État, presque aucun peuple de notre géographie n’a été épargné. Notre région a connu deux grandes destructions au cours des deux derniers siècles : la première avec la Première Guerre mondiale et ses conséquences ; la seconde, à partir des années 1950, avec la reconfiguration régionale imposée autour d’Israël. De ce point de vue,
le "coût israélien"
a été pour nous comparable à celui d’une guerre mondiale.

Une mémoire régionale toujours vive


Dans tout le Moyen-Orient, en Asie occidentale, en Afrique de l’Est et du Nord, dans une grande partie de l’Asie du Sud, en mer Rouge, dans le golfe Persique, en Méditerranée orientale et en mer Égée, les conséquences de cette stratégie se sont fait sentir.


Les peuples et les États de ces régions ne veulent plus payer ce prix. Mais ils n’oublieront pas non plus ce qu’ils ont subi.

Notre géographie est l’un des centres de la civilisation humaine. Sa patience est grande, mais sa mémoire est profonde. Il faut savoir que chaque ville garde une trace, que chaque destruction laisse une dette politique et morale. Les crimes commis, les massacres, les souffrances imposées aux peuples au nom d’intérêts stratégiques liés à Israël devront un jour être regardés en face.


Une rupture est-elle possible entre les États-Unis et Israël ? Il ne faut pas répondre trop vite.

Si les informations disponibles sont exactes — et il faut rester prudent sur ce sujet —, l’administration Trump aurait conclu un accord avec l’Iran sans en informer Israël dans le détail. La réaction de Netanyahu, qui aurait présenté cet accord comme
"le vôtre"
, les déclarations de responsables de l’extrême droite israélienne affirmant qu’Israël est un État souverain et que cet accord ne l’engage pas, ainsi que la colère des milieux pro-israéliens les plus radicaux aux États-Unis, peuvent être les signes d’un désaccord profond entre Washington et Tel-Aviv sur l’Iran.

Selon certaines informations, Israël aurait demandé officiellement les détails de l’accord à l’administration Trump, qui aurait refusé de les transmettre. Aux États-Unis, le débat commence aussi à émerger :
faut-il placer les intérêts américains avant les intérêts israéliens ?

La vraie question est donc la suivante : une fracture peut-elle apparaître dans les relations américano-israéliennes ? Trump peut-il résister à la pression israélienne ? Les États-Unis peuvent-ils continuer à accepter que leurs intérêts soient subordonnés à ceux d’Israël ? Jusqu’où Washington peut-il tolérer que sa crédibilité mondiale soit affaiblie par ce soutien inconditionnel ?

C’est difficile, presque impossible à prédire. Sur ce sujet, aucune certitude n’est possible. Mais s’il existe encore, à Washington, une pensée stratégique capable de regarder au-delà d’Israël, alors elle doit voir le basculement profond de la carte mondiale des puissances. Elle doit comprendre que laisser Israël épuiser la puissance américaine peut devenir une erreur historique.


Les États-Unis doivent mesurer à quel point leur crédit s’est affaibli, y compris en Europe.
Israël est aujourd’hui l’un des États les plus contestés au monde.
Plus Washington s’identifie à cette image, plus il hérite de ce rejet. Or ce rejet des États-Unis est déjà très élevé à l’échelle mondiale.

L’accord avec l’Iran semble favorable à Téhéran. Est-ce cela qui met Israël en colère ?


Nous ne savons pas dans quelle mesure Trump ira réellement jusqu’à demander le retrait israélien du Liban, ni dans quelle mesure Israël l’écoutera. Mais l’extrême droite israélienne affirme que Trump réprimande régulièrement Netanyahu. Cela soulève une autre question :
les États-Unis commencent-ils à chercher, dans cette région, une voie qui ne serait plus entièrement dictée par les priorités israéliennes ?

Si les éléments de l’accord entre Washington et Téhéran ayant filtré dans la presse sont exacts, ils semblent favorables à l’Iran. Ils indiqueraient que les États-Unis ne veulent plus entrer en guerre pour Israël. Washington aurait presque tout accepté, tenterait presque un nouveau départ avec l’Iran, et retournerait même certains des arguments utilisés par Israël pour justifier une confrontation. C’est sans doute ce qui provoque la colère israélienne.


Une nouvelle architecture régionale se dessine


Nous voyons aussi se former une recherche de puissance régionale autour d’Israël : en mer Rouge avec le Somaliland, dans le golfe Persique avec les Émirats arabes unis, en Méditerranée orientale avec l’administration chypriote grecque, et en mer Égée avec la Grèce.
Israël tente de construire, avec des acteurs fragiles ou dépendants, une architecture de puissance régionale.

Mais on ne construit pas un ordre régional solide sur des alliances faibles, sur la force militaire américaine et sur des rapports de peur.
Dès que l’appui militaire américain s’affaiblira, l’ensemble de cette architecture deviendra vulnérable.

Face à cela, une autre dynamique apparaît : un vaste réveil régional, porté notamment par la Türkiye, par les grands États et les grands peuples de cette géographie, de l’Afrique de l’Est jusqu’aux frontières de l’Inde. Il s’agit d’une montée en puissance qui s’appuie sur l’héritage des grands empires, des grandes civilisations et des grandes nations de cette région.


Pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale, les véritables acteurs de cette géographie se relèvent. Ils déplacent le centre du monde.
Alors que l’Europe entre dans une phase de recul, eux avancent avec le mouvement de l’histoire et tissent, pas à pas, une nouvelle architecture régionale.

Certains pays européens ont commencé à le voir. Même s’ils ont soutenu Israël à Gaza, même s’ils ont suivi les recommandations américaines, ils comprennent que l’histoire ne coulera plus dans le même sens. La question est de savoir quand la pensée politique américaine le comprendra à son tour.
Les États-Unis continueront-ils à affaiblir leur propre puissance pour préserver Israël ?

C’est un pari dangereux : sacrifier la puissance américaine pour protéger Israël, au risque d’isoler davantage Washington dans le monde. Les responsables américains verront-ils qu’une politique guidée par l’extrême droite israélienne peut se retourner contre eux ?


Se soumettre à une logique de guerre permanente finit par affaiblir tous les États qui l’acceptent. À terme, la grande famille humaine rejette ce type d’ordre fondé sur la peur, la domination et l’impunité.


Ceux qui ne voient pas comment Israël réduit l’espérance stratégique des États-Unis se tromperont sur l’avenir du monde. Ils ne perçoivent pas encore à quel point le reste du monde s’organise, cherche de nouvelles alliances, et prépare déjà l’après-ordre mondial occidental.


La Türkiye et les architectes de cette nouvelle géographie avancent à grands pas vers le monde de demain. Tout État qui cherche une place dans le nouvel équilibre régional ou mondial voudra être associé à cette montée en puissance.

La géographie héritée de la guerre froide et de l’ordre ancien ne reviendra pas. Ce ne sera plus une région
"gérable"
depuis l’extérieur. Ceux qui s’opposeront à cette nouvelle carte de puissance perdront progressivement leur influence sur l’axe central du monde.

C’est alors que l’on verra ce qu’ont perdu ceux qui ont livré leur pensée stratégique à la logique israélienne. On verra comment ils ont manqué l’histoire et la puissance. On verra aussi qu’Israël ne pourra pas occuper, dans cette nouvelle géographie, la place qu’il prétendait imposer.


L’Occident n’a plus besoin de son ancienne "garnison israélienne".

Les États-Unis sauront-ils le comprendre ? Ou perdront-ils le monde en restant prisonniers d’une lecture centrée sur Israël ? Il ne faut pas oublier que l’écart entre les nouvelles puissances et l’Occident se réduit dans les domaines du capital, de la technologie, de la défense et des ressources humaines.


Une part majeure des ressources de la planète se trouve désormais dans les mains ou dans l’environnement stratégique des nouvelles puissances. L’histoire montre qu’il est impossible de dominer durablement le monde par la seule force militaire.


Israël a été, pour l’Europe puis pour les États-Unis, une sorte de garnison du XXe siècle. Un avant-poste occidental construit selon les conditions de ce siècle-là. Mais ces conditions n’existent plus. L’ordre dans lequel l’Occident dominait le monde entier est terminé. Sa puissance s’affaiblit, ses institutions perdent de leur autorité. Dans ce nouveau siècle, l’Occident n’a plus le même besoin stratégique d’Israël.

Les courants les plus radicaux en Israël peuvent prétendre
"combattre pour l’Occident"
afin de se donner une nouvelle valeur stratégique. Mais cette affirmation ne pèse plus beaucoup face au mouvement des peuples et à la transformation du monde.

Si les Occidentaux veulent encore remettre leur avenir entre les mains d’une logique de guerre, libre à eux. Mais dans un avenir proche, les peuples exprimeront inévitablement une autre voie, au-delà des dirigeants et des réseaux politiques enfermés dans une dépendance à Israël.

L’accord de Trump avec l’Iran peut peut-être offrir une telle occasion aux États-Unis. Peut-être que la pensée politique américaine détournera enfin les yeux d’Israël pour regarder le monde tel qu’il change. Peut-être comprendra-t-elle le piège stratégique dans lequel elle s’est enfermée. Ou peut-être pas. Cela relève de leur choix. Mais le monde, lui, poursuivra sa route.


Pourquoi Israël attaque-t-il constamment la Türkiye ? D’où vient cette inquiétude ?


Ces derniers temps, Israël vise directement la Türkiye. En affirmant que
"la Türkiye reconstruit l’Empire ottoman",
il cherche à inquiéter les pays arabes et à orienter la puissance militaire américaine contre Ankara. Il veut aussi bâtir un front anti-turc avec l’administration chypriote grecque et la Grèce. Certains responsables vont jusqu’à menacer ouvertement Türkiye.

Mais la vague qu’ils auront à affronter sera immense. Ces discours et ces manœuvres ne suffiront pas. La nouvelle architecture régionale réduira leur marge de manœuvre et les placera dans une situation d’étouffement stratégique. Jamais l’expression
"la géographie est une arme"
n’a été aussi vraie qu’aujourd’hui. Et ils savent très bien que cette arme peut désormais se retourner contre eux.

Les États-Unis ont été utilisés contre l’Iran. Se laisseront-ils aussi utiliser contre Türkiye ? Feront-ils le calcul du coût d’une telle décision ? Comprendront-ils que cela pourrait mettre fin à leur présence en Asie occidentale ? Je pense qu’ils le comprendront. Je pense qu’ils ne tomberont pas dans ce piège.


Aucun État doté d’un minimum de lucidité n’accepterait de se laisser entraîner jusqu’à devenir insignifiant dans toute une région. Il faut observer ce qui s’est passé lorsque l’Iran a frappé des bases américaines, et constater que les États-Unis comme Israël n’ont pas pu l’empêcher. Ce précédent permet d’imaginer ce qui pourrait encore se produire.


Trump peut-il sortir de l’orbite israélienne ? Peut-il arrêter Israël ? Les États-Unis continueront-ils à se considérer comme l’instrument militaire d’Israël, au prix d’un affaiblissement régional durable ? C’est au peuple américain de poser cette question. Les signaux que l’on voit déjà en Europe devraient aussi être entendus aux États-Unis.


Quant à nous, nous ne construisons pas ce grand saut historique, cette montée en puissance et cette nouvelle architecture géographique uniquement contre Israël. Il s’agit d’une quête mondiale, d’un repositionnement sur l’axe central de la planète.
Dans ce grand mouvement, Israël n’est qu’un élément secondaire. Un obstacle parmi d’autres dans une recomposition beaucoup plus vaste.
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