Analyse: Marine Le Pen et son clan, grands gagnants de l'affaire Bardella
16:00, 16/10/2026, vendredi
Yeni Şafak

Bertrand GUAY AFP
Marine Le Pen et Jordan Bardella côte à côte le 2 septembre 2026.Mediapart révèle des propos antisémites tenus par Jordan Bardella en 2013. Notre analyse montre que l'affaire sert d'abord Marine Le Pen. Elle achève un dauphin déjà abîmé par ses ratés télévisés et rappelle aux électeurs un choix simple : Marine ou Jordan. Parallèlement, le clan Le Pen lance une OPA sur le parti, avec Philippe et Nolwenn Olivier aux manettes et Marion Maréchal en embuscade. Le congrès d'Orléans fixera la suite.
Le 28 septembre, Mediapart révèle des propos antisémites tenus par Jordan Bardella en 2013. Le président du RN dément et parle de
"faux grossiers"
. Pourtant, une question s'impose: à qui profite l'affaire ? L'affaire Bardella
renforce Marine Le Pen, et la fuite n'a rien d'un accident. Aucune preuve ne l'établit à ce stade. Mais la logique politique, elle, est limpide.Affaire Bardella: ce que révèle Mediapart
Mediapart publie d'abord des messages de 2013. Le site y décrit un. Jordan Bardella avait alors 18 ans. Il dément et
annonce deux plaintes
, pour diffamation et pour faux.Le 1er octobre, le média enfonce le clou. Il dévoile des entretiens avec 18 personnes, des dizaines de mails, deux conversations Messenger fournies par Meta et un constat d'huissier.
Ces éléments authentifient les messages, selon
Le Club des Juristes
. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin accuse alors le patron du RN de mentir "éhontément".Un premier mensonge démontré
Pour se défendre, Jordan Bardella affirme sur CNews qu'il ne militait pas physiquement en 2012-2013. Il dit n'avoir eu aucun contact avec les militants pendant deux ans.
Or un
reportage de RFI
, diffusé le 1er novembre 2013, le contredit. On y voit un "Jordan", 18 ans, distribuer des tracts du FN à Gagny. Il y explique militer depuis un peu plus d'un an.De plus,
Les Jours
exhument un texte signé par lui en novembre 2013. Il s'y présente comme "engagé" au FN. Sur ce point précis, il a donc menti.Ce mensonge fragilise toute sa défense. Le RN, lui, persiste dans ses dénégations. Le député Jean-Philippe Tanguy accuse d'anciens militants antisémites exclus dans les années 2010. Bardella, lui, évoque
"des gens derrière assez puissants"
qui voudraient déstabiliser la campagne. La formule mérite qu'on s'y arrête.Qu’il ait menti ou non importe peu. Le RN n’est que l’autre nom du FN, créé par des antisémites notoires, dont d’anciens membres de la Waffen-SS. La question primordiale est:
à qui profite l'affaire Bardella ?
La proximité distanciée de Marine
Regardez la chronologie. Au premier jour, Marine Le Pen vole au secours de son dauphin. Elle dénonce une "barbouzerie" et promet de démonter les accusations,
rapporte franceinfo
.Après l'authentification, elle se fait plus discrète. Elle maintient sa confiance, mais par un court message à La Tribune dimanche. Ainsi, le soutien existe, mais il ressemble à une tutelle.
Ce scénario porte un message simple: Marine n'est pas Jordan. Marine incarne la solidité. Jordan devient le lieutenant fragile qu'il faut protéger voir éjecter.
Pourquoi un tel calcul ? Parce que Jordan Bardella devenait gênant. En mars 2026, un sondage
Elabe
donnait 35 % au candidat RN avec Bardella, contre 31,5 % avec Marine Le Pen. Début juin, un autre sondage le plaçait encore devant elle, selon L'Essentiel de l'éco
. La cheffe avait donc une raison de reprendre la main.
Jordan Bardella, un dauphin à côté de la plaque
L'affaire tombe sur un homme déjà abîmé. Depuis deux ans, plateaux télé et tribunes patronales montrent les mêmes failles. Les dossiers sont mal maîtrisés, les promesses floues, les réparties tombent à plat.
Face à Gabriel Attal, le mythe écorné
Le 23 mai 2024, France 2 organise un débat entre Bardella et le Premier ministre Gabriel Attal. Devant 3,6 millions de téléspectateurs, le président du RN reconnaît un aveu gênant. Il n'a pas lu le texte sur la réforme du marché européen de l'électricité avant de voter contre. Il peine aussi à défendre sa
"double frontière".
Attal l'achève sur l'immigration, son sujet fétiche:
"Votre projet, c'est un banco, vous grattez et il n'y a rien en dessous !"
Pour le communicant Philippe Moreau-Chevrolet, le mythe de son invincibilité en débat sort "écorné"
. Le politologue Olivier Rouquan juge qu'Attal a
"dominé son adversaire"
, selon Public Sénat
. Et se faire dominer par un des candidats les moins charismatiques, ce n'est pas l'étoffe des champions.Flop devant le Medef
En 2026, les patrons deviennent le terrain de chasse de Bardella. Le 8 janvier, il est reçu discrètement par Guillaume Faury, PDG d'Airbus, selon une enquête de franceinfo.
Le 20 avril, il déjeune plus de deux heures avec le bureau exécutif du Medef, face à Patrick Martin. C'est une première pour le RN, souligne LCP. Six jours plus tard, il titre dans le JDD:
"Je n'ai pas l'entreprise honteuse."
Pourtant, l'opération séduction convainc mal.
Pascal Demurger, patron de la Maif, y voit "une erreur tactique"
. Un titre de franceinfo résume le doute des chefs d'entreprise: "C'est difficile de se faire une idée du programme économique du RN".
Les chiffres trahissent aussi l'amateurisme. Bardella évoque
"près de 70 000"
défaillances d'entreprises au premier trimestre 2026. Or la France en a compté 69 957 sur toute l'année 2025. Info.fr juge la comparaison arithmétiquement intenable. Un conseiller de Bardella, cité par UnHerd, a même cette phrase cruelle: il serait "un conservateur classique, si seulement on pouvait lui faire lire des livres".
Puis vient le 7 juillet. Marine Le Pen redevient candidate, et le dossier patronal change de mains.,Le 27 août, le Medef réunit les candidats à la présidentielle à Roland-Garros. C'est Marine Le Pen qui monte sur scène pour le RN, pas Bardella.
Elle y défend la retraite à 62 ans et 125 milliards d'euros d'économies. Le même jour, Le Figaro révèle le départ de François Durvye, le conseiller économique de Bardella. Ainsi, le seul terrain où le dauphin avait pris de l'avance lui est retiré.
Le contraste avec 2024 est frappant. Au grand oral patronal du 20 juin 2024, Bardella avait déjà buté sur le chiffrage. Patrick Martin avait alors conclu:
"quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup",
rapporte Public Sénat. Deux ans plus tard, ce n'est même plus lui qui parle aux patrons au nom du RN.
"Où trouve-t-il cette énergie ?"
En décembre 2025, Bardella est invité dans
Quelle époque !
sur France 2. Léa Salamé lui fait jouer le "grand photocall"
. Devant le portrait de Nicolas Sarkozy, il salue son "énergie".
Devant celui de Donald Trump, il demande: "Où est-ce qu'il trouve toute cette énergie ?"
Léa Salamé relève un
"manque d'imagination".
Roselyne Bachelot lance: "Oh, le cirage de pompes !"
Natacha Polony approuve, et le public rit. Bardella se vexe: "Je vous trouve bien inélégante."
La séquence fait des millions de vues, jusque sur Reddit. Bardella dénonce ensuite un montage. Cependant, Roselyne Bachelot dément tout trucage sur franceinfo.
Recadré par Marine Le Pen elle-même
En 2025, lors d'une visite en Nouvelle-Calédonie, Marine Le Pen glisse une pique.
"Je ne suis pas sûre que Jordan connaisse très bien les problèmes de la Nouvelle-Calédonie"
, lâche-t-elle. Le jour même, il doit se justifier: "Je comprends très bien les questions d'outre-mer".
L'humiliation est publique, et elle vient de sa mentore. Reuters note d'ailleurs que Marine Le Pen se montre de plus en plus irritable envers lui.
Marine Le Pen officialisait que, derrière son profil de gendre idéal, Jordan Bardella n'avait aucune maitrise de ses dossiers.
Le diagnostic revient d'un média à l'autre. L'
Associated Press
rappelle qu'il n'a jamais exercé de fonction nationale. Selon l'agence, beaucoup estiment qu'il porte le costume sans en avoir encore la carrure.Par ailleurs, la chercheuse Cécile Alduy, de Stanford, résume:
"Jordan Bardella est la création de Marine Le Pen."
Libération l'avait déjà qualifié de "marionnette de Marine Le Pen"
. Le dauphin n'est donc plus un associé. Il redevient un second.Marine Le Pen, grande gagnante de l'affaire Bardella
Cette hypothèse ne repose pas sur une intuition. En effet, plusieurs signaux convergent.
D'abord, les chiffres. Un sondage Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL, publié le 12 octobre, donne Marine Le Pen entre 35 % et 37 % au premier tour. Surtout, 51 % la jugent capable d'être une bonne présidente, soit 6 points de plus depuis le début de l'été. Bardella n'obtient que 47 %.
Le même sondage la crédite de 54 % sur sa capacité à tenir ses engagements, contre 50 % pour lui. Ainsi, l'affaire abîme le dauphin et grandit la candidate. De même, une enquête
Ifop-Fiducial
de septembre ne relève aucun "effet Bardella"
sur son score, d'après Sud Radio.Ensuite, les analystes. Dans une analyse de
Reuters
, le politologue Gilles Ivaldi (Sciences Po) tranche: Bardella n'est "plus l'atout majeur"
qu'il était pour Marine Le Pen. Éric Zemmour, qui connaît la maison, prédit sa marginalisation: "C'est fini tout ça."
Dans le camp Le Pen, Renaud Labaye, proche collaborateur de la candidate, assure que l'affaire n'a
"absolument aucun impact sur le terrain"
. Autrement dit, le parti tient. Seul Bardella paie.Enfin, la chronique du Temps va plus loin. Elle juge qu'une
"trahison est envisageable"
au sommet du RN. Il faut cependant le dire: aucun analyste n'affirme publiquement que la fuite vient du clan Le Pen. Mais beaucoup le pensent. L'OPA du clan Le Pen sur le RN
En novembre 2022, Jordan Bardella devient le premier président du parti à ne pas s'appeler Le Pen. Il salue alors une
"petite révolution culturelle".
Quatre ans plus tard, cette révolution tourne court.En Bourse, une OPA, ou offre publique d'achat, sert à prendre le contrôle d'une société. Le RN vit une opération de ce type, mais à l'envers.
La famille fondatrice reprend, poste après poste, l'entreprise confiée à un gérant. Ainsi, la candidature, la stratégie et la communication repassent sous le contrôle du clan. Le parti fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, mort en janvier 2025, redevient une affaire de famille.
La matriarche reprend les commandes
Tout bascule le 7 juillet 2026. La cour d'appel de Paris rend Marine Le Pen éligible. Le soir même, sur TF1, elle reprend sa place de candidate. Jordan Bardella redevient le futur Premier ministre d'un "ticket" qu'elle seule conduit.
Ensuite, elle fait le ménage. Fin août, François Durvye, conseiller économique de Bardella, quitte la campagne. Ce polytechnicien avait aidé à rédiger le livret économique du parti.
Marine Le Pen assume sur BFMTV:
"Non, parce que je l'ai souhaité. Donc je ne le déplore pas."
Un proche résume: "Il n'est pas d'accord avec la ligne"
, rapporte Public Sénat
.La ligne, justement, c'est la sienne. Elle promet la retraite à 62 ans, et à 60 ans pour les carrières longues. Public Sénat la décrit comme un
"néo-gaullisme social"
. Dès lors, la ligne libérale de Bardella passe à la trappe.Le beau-frère stratège, la nièce à la com
Philippe Olivier
est le pilier discret du clan. Il a épousé Marie-Caroline, la sœur aînée de Marine Le Pen. Militant du FN dès 1979, il suit Bruno Mégret lors de la scission de 1998. Puis il revient dans l'ombre de Marine Le Pen vers 2005.Depuis 2018, il est son conseiller spécial. En 2022, il écrit ses discours et dirige la campagne des législatives. Eurodéputé depuis 2019, il est réélu en 2024 sur la liste... de Jordan Bardella. Le stratège du clan siège donc au cœur de l'appareil du dauphin.
Sa fille,
Nolwenn Olivier,
27 ans, dirige désormais la communication de la campagne. L'AFP parle d'une "promotion inattendue"
. Autrement dit, l'image de la candidate passe par la famille. Détail qui pèse: Nolwenn Olivier a été la compagne de Jordan Bardella de 2020 à 2024. C'est par elle que le dauphin était entré dans la famille.Sa mère,
Marie-Caroline Le Pen
, a conduit la liste RN aux sénatoriales dans la Sarthe. Marine y a même réservé son premier déplacement de campagne, le 8 juillet. Le pari échoue pourtant. Le 27 septembre, Marie-Caroline Le Pen n'est pas élue.Marion Maréchal, l'héritière en embuscade
Reste l'autre nièce.
Marion Maréchal
, 36 ans, petite-fille du fondateur, a quitté le RN pour Éric Zemmour en 2022. Elle est revenue dans le giron après la dissolution de 2024. "Dans la famille, nous avons le pardon facile"
, justifie sa tante.Aujourd'hui eurodéputée, elle préside son propre mouvement, Identité-Libertés. Trois de ses députés sont apparentés au groupe RN à l'Assemblée. Le 9 septembre, elle promet d'être
"évidemment présente"
aux grands rendez-vous de la campagne. Elle ne réclame
"ni statut", "ni fonction", "ni titre".
Pourtant, Marine Le Pen veut lui donner plus de visibilité
. Selon Libération, Bardella s'y serait vivement opposé en lâchant: "C'est elle ou moi."
Il dément et parle de "bruits de couloir".
Marine Le Pen, elle, balaie les rumeurs de rupture d'un mot: "bullshit".
En clair, Marion Maréchal n'a pas besoin de poste. Son nom suffit. Elle incarne la relève familiale si le dauphin tombe.
Les hommes de Bardella sur le banc de touche
Pendant ce temps, le camp Bardella recule. Le 14 septembre, Marine Le Pen dévoile son équipe : Julien Sanchez à la direction, Renaud Labaye et Yoann Gillet en adjoints, une série de porte-parole.
Le site spécialisé
Contexte
titre sans détour : Marine Le Pen étoffe son équipe "sans proches de Jordan Bardella".
Ce constat rejoint celui du Temps. Selon la chronique, Bardella
"perd un à un tous ses proches au sommet de l'équipe de campagne"
. Le départ de Durvye en est l'exemple le plus visible. Le président du parti reste dans la vitrine. Mais les clés du magasin ont changé de mains.Le nom Le Pen contrôle de nouveau la candidature, la stratégie et l'image.
"Le Pen, ça veut dire le chef en breton"
, aime rappeler Marine Le Pen. Le RN a bien un chef, et ce chef porte le nom de la famille.Une affaire qui rend Marine Le Pen indispensable
Une partie des masses populaires qui votent RN aime l'image lisse et jeune de Jordan Bardella. Et ce, malgré son incompétence notoire. C'est pourquoi le RN doit les réorienter vers Marine.
Le "ticket" est déjà posé: elle à l'Élysée, lui à Matignon. De plus, le RN doit désigner officiellement son candidat lors du congrès d'Orléans, les 24 et 25 octobre. L'affaire tombe donc au meilleur moment pour verrouiller le casting.
Cependant, l'opération comporte un risque. Une étude Cluster17 du 8 octobre montrerait une baisse pour les deux figures du RN, d'après
Le Média
. La manœuvre peut donc encore se retourner contre sa bénéficiaire.L'affaire Bardella n'abat pas le RN. Elle le recentre sur Marine Le Pen et sur son clan. Jordan reste utile, mais il n'est plus le patron.
La suite se jouera à Orléans. Les militants y verront qui tient vraiment le parti. Nouvelle Aube suivra ce congrès de près.
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