En Namibie, la robe Herero, enrobée de mystère, traverse le temps

12:15, 18/12/2024, mercredi
AFP
En Namibie, la robe Herero, enrobée de mystère, traverse le temps
SIMON MAINAAFP
Des mannequins posent lors de la présentation d'une collection du créateur namibien McBright Kavari à Windhoek le 30 novembre 2024.

La grandiose robe traditionnelle des femmes Herero, inséparable de sa coiffe à cornes, a survécu à un génocide et à l'usure du temps en Namibie. Cette tenue, inspirée des premiers occupants allemands, perdure grâce à des couturiers ravivant cette culture.

Une demi-douzaine de portraits de sa défunte mère, parée d'autant de robes turquoises de sa confection, ornent la maison désormais appartenant à McBright Kavari, dans le quartier Herero de Katutura, le principal township de Windhoek, capitale de ce pays d'Afrique australe.


Au fond, se trouve son atelier, un espace de quelques mètres carrés encombré de piles de tissus apparemment ordinaires qu'il transforme en trésors de raffinement : l'Ohorokova, symbole laborieux de l'artisanat.


"Étant moi-même Herero, j'ai senti que, pour garder la robe en vie, il fallait sortir des sentiers battus, la modifier et la rendre attrayante pour les jeunes",
explique-t-il à l'AFP.

Styliste le plus renommé du pays, McBright Kavari a exposé ses créations lors de défilés en Chine, en Éthiopie, au Ghana et en Allemagne, ancienne puissance coloniale responsable du premier génocide du XXe siècle selon un consensus d'historiens.

Au moins 60 000 Herero et 10 000 Nama ont péri entre 1904 et 1908 dans ce territoire d'Afrique australe, victimes de massacres ou de camps de concentration. Ces pertes représentent 80 % de la population Herero d'alors, selon certains spécialistes.


Où qu'il aille présenter ses collections, McBright Kavari emporte toujours une ou deux de ces robes traditionnelles.
"Je veux les montrer au monde entier pour faire connaître notre peuple Herero. Une fois sur le podium, tout le monde est fasciné et veut en savoir plus. C'est aussi très lié à l'histoire"
, explique-t-il.

L'histoire de l'Ohorokova reste en partie mystérieuse. D'inspiration victorienne, elle aurait été introduite auprès des femmes Herero par les missionnaires au début du XIXe siècle. Ces dernières portaient auparavant des tabliers de cuir longs, déjà conçus pour dissimuler le corps.

"Mais nous ne savons pas si c'était un choix d'adopter cette robe, ou si cela s'est imposé par la force. Il y a deux écoles à ce sujet",
résume Maria Caley, conférencière en mode à l'Université de Namibie.

Un paradoxe subsiste : cette tenue au cœur de l'identité Herero trouve son origine auprès de ceux devenus leurs bourreaux. Mais pour Maria Caley, ces robes sont aujourd'hui "complètement différentes" de celles des premières missionnaires.


Cornes pop


"Quand on adopte quelque chose, on le décline à sa façon pour représenter une part de soi-même",
analyse-t-elle.
"Même les traditions ont été inventées à un moment, puis elles évoluent avec le temps."

C'est le cas de l'Otjikaiva, la coiffe traditionnelle massive, qui rappelle un bicorne ou un tricorne.
"Elle était autrefois très ronde et épaisse, pas très large par rapport à la tête, mais elle est devenue fine et stylisée pour rappeler les cornes d'une vache"
, explique Maria Caley.

"Nous sommes un peuple connu pour son bétail, ça en dit plus sur notre identité",
défend McBright Kavari, à propos de ces couvre-chefs monumentaux.

Ses innovations ne s'arrêtent pas là. Le couturier a réduit le nombre de jupons, parfois jusqu'à six couches, et modifié les manches, parfois même en les supprimant.

Yamillah Vetarapi Katjirua, une cliente possédant une trentaine de robes de couleurs variées comme chair, aigue-marine ou lapis lazuli, apprécie
"l'équilibre très bon entre la modernisation et le respect".
Toutefois, elle souligne que
"l'exposition du corps"
ou
"le décolleté"
restent
"traditionnellement presque non négociables".

Cible de nombreuses critiques, notamment pour avoir inséré un serpent sur la coiffe de la représentante namibienne au concours Miss Univers, McBright Kavari rappelle que
"les gens n'acceptent pas facilement le changement".

"Si tout le monde a l'impression qu'il faut se positionner, je pense que ça montre que la culture est vivace",
observe Maria Caley, alors que les Herero n'étaient que 179 000 en Namibie lors du recensement de 2023, soit moins de 6 % de la population.

"Avec le temps",
veut croire McBright Kavari,
"ils comprendront que je suis quelqu'un faisant en sorte que les gens sachent qu'il y a une tribu en Namibie qui parle le Herero."

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