Lafarge: le procès historique qui secoue l'État français

16:16, 12/12/2025, vendredi
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Lafarge: le procès historique qui secoue l'État français
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Le drapeau français apparaît sur l’écran d’un téléphone portable devant le logo de Lafarge, à Ankara, le 6 novembre 2025.

Le procès de Lafarge, ouvert le 4 novembre 2025 à Paris, marque une étape majeure dans l’histoire judiciaire française. La multinationale est poursuivie pour financement du terrorisme, violation d’embargo et mise en danger d’autrui pour ses activités en Syrie entre 2012 et 2014. Les audiences révèlent des tensions autour du rôle des services de renseignement français, accusés d’avoir bénéficié d’informations transmises par l’entreprise. Plusieurs avocats demandent la levée du secret-défense pour éclaircir ces liens. Ce procès inédit doit se poursuivre jusqu’au 19 décembre.

Le 4 novembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris a ouvert un procès qualifié
"d’historique"
.
Lafarge SA
comparaît comme personne morale aux côtés de huit individus, dont quatre anciens dirigeants français, deux intermédiaires syriens et deux responsables sécurité, jordanien et norvégien.

Les débats rouvrent des questions sensibles concernant les relations entre Lafarge et les services de renseignement français.


Procès Lafarge et renseignement français: une zone d'ombre persistante


Lors de la deuxième audience, Me Quentin de Margerie, avocat de l’ancien PDG Bruno Lafont, a affirmé que les
services français
avaient utilisé les informations fournies par Lafarge. Il a demandé la
levée du secret-défense
sur les documents liés aux échanges entre l’entreprise et les services. Selon lui, les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères doivent clarifier leur rôle dans la décision de maintenir l’activité en Syrie.

Un
agent de la DGSI
, entendu anonymement en visioconférence, a assuré que
"la DGSI n’a jamais sollicité d’informations auprès des employés de Lafarge".
Pourtant, l’avocate de Christian Herrault a réclamé la déclassification de plusieurs documents, affirmant que des échanges réguliers avaient eu lieu entre la DGSI et Jean-Claude Veillard, ex-responsable sécurité. Elle soutient que
"des preuves de réunions multiples entre Veillard et la DGSI existent".

Le renseignement militaire torpille la défense de Lafarge


Entendu comme témoin au procès, l'ancien patron du renseignement militaire français, le général Christophe Gomart, a confirmé avoir collecté des informations grâce à un de ses employés, mais nié avoir été averti des paiements aux djihadistes.


Ces éléments nourrissent une question politique sensible: l’État savait-il que Lafarge poursuivait son activité en Syrie malgré des paiements à des groupes armés ? Et ces informations auraient-elles été jugées stratégiques pour la France ?


Les débats rappellent les révélations publiées par Anadolu le 7 septembre 2021. L’agence avait mis en lumière des documents montrant que Lafarge avait financé Daech en informant régulièrement les services français, sans réaction préventive de leur part.


Une affaire judiciaire longue et complexe


L’affaire éclate publiquement en 2016 après des enquêtes journalistiques ciblant
LafargeHolcim
. En 2017, une information judiciaire est ouverte, visant notamment le financement du terrorisme. En 2018, les juges retiennent la complicité de crimes contre l’humanité, avant que la cour d’appel n’annule cette qualification en 2019.

En 2021, la Cour de cassation rétablit la possibilité de poursuites pour complicité de crimes contre l’humanité. Aux États-Unis, Lafarge accepte en octobre 2022 une amende de 778 millions de dollars après avoir plaidé coupable de soutien à Daech. La société affirme
"regretter profondément"
les agissements de ses anciens dirigeants.

En France, les poursuites se poursuivent pour violation d’embargo, financement d’une entreprise terroriste, mise en danger d’autrui et complicité de crimes contre l’humanité. En janvier 2024, la Cour de cassation valide définitivement la possibilité de juger une multinationale pour crimes internationaux commis via une filiale étrangère.


Une défense qui invoque l’implication de l’État français


Le 5 novembre 2025, la deuxième journée du procès a été marquée par les plaidoiries de la défense. Me Quentin de Margerie a dénoncé une
"relation cynique et opportuniste"
entre Lafarge et les services français. Il affirme que les autorités ont tiré avantage des informations transmises par l’entreprise.

Les huit personnes poursuivies sont:


  • quatre anciens dirigeants français:
    Bruno Lafont, Christian Herrault, Bruno Pescheux et Frédéric Jolibois
  • deux intermédiaires syriens:
    Firas Tlass et Amro Taleb
  • deux responsables sécurité:
    Ahmad al-Jaloudi et Jacob Waerness

Tous sont accusés d’avoir facilité la poursuite de l’activité syrienne via des paiements à des groupes armés entre 2012 et 2014.


Lafarge, en tant que personne morale, risque une amende d’1,125 million d’euros et des sanctions complémentaires. Les prévenus encourent jusqu’à dix ans de prison et 225 000 euros d’amende.


Le procès, qui doit durer jusqu’au 19 décembre, éclaire les mécanismes de contournement, les décisions internes et le rôle du renseignement dans un contexte de guerre.


À ce stade, aucune preuve ne démontre l’implication directe de l’État. Mais le silence officiel et les témoignages entendus entretiennent la suspicion. Pour plusieurs observateurs, le dossier dépasse désormais le cadre économique pour toucher à la raison d’État et à la géopolitique.


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