Même si Trump et les équipes de la Maison-Blanche tentent de le dissimuler, les États-Unis ont subi une lourde défaite face à l'Iran.
La situation est devenue si grave que l'ordre établi par les États-Unis au Moyen-Orient et maintenu pendant des années n'est désormais plus viable.
Nous sommes à l'aube d'un nouvel ordre au Moyen-Orient. Pour la Türkiye, celui-ci comporte simultanément d'immenses opportunités et des risques considérables. J'envisage deux chroniques complémentaires. Avant toute chose, il est essentiel de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Je souhaite consacrer ce texte à un bref rappel historique.Les États-Unis ont pris la place des anciennes puissances coloniales comme le Royaume-Uni et la France au Moyen-Orient après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en particulier à partir du milieu des années 1950. Pour le dire plus clairement, les États-Unis se sont
"installés"
dans une région située à des milliers de kilomètres de leur territoire et dont ils connaissaient très peu les profondeurs historiques. Une différence apparaît immédiatement lorsqu'on établit la comparaison. Les relations du Royaume-Uni et de la France avec le Moyen-Orient étaient anciennes et profondes.
Au fil du temps, ils avaient appris à connaître le Moyen-Orient, avaient pénétré ses structures historiques et culturelles et accumulé un important savoir sur la région. Il suffit ici de se souvenir de Lawrence d'Arabie. Bien entendu, ni le Royaume-Uni ni la France n'ont complètement quitté le Moyen-Orient. Ils ont continué, à des degrés divers, à entretenir leurs liens économiques et culturels. Mais le nouveau patron était désormais les États-Unis.Les États-Unis ont également hérité du savoir accumulé par les services de renseignement à l'époque coloniale. Mais il devait forcément y avoir une différence entre produire soi-même ce savoir et en hériter. Le premier permet un approfondissement, tandis que le second est condamné à rester superficiel. En somme, comme je l'ai toujours soutenu, la présence des États-Unis au Moyen-Orient était condamnée à rester précaire.
L'ordre américain fondé sur la puissance militaire et le dollar
Les États-Unis ont comblé cette lacune par deux moyens. Le premier était militaire, le second financier. Les deux étaient intimement liés. Dans les années 1970, le nœud fut solidement noué. Dans le commerce mondial, le pétrole, puis le gaz naturel au cours des périodes suivantes, furent arrimés au dollar américain. Les nombreuses bases américaines disséminées au Moyen-Orient devaient en assurer la protection.
Mais cela ne s'arrêtait pas là. La part du lion des revenus pétroliers revenait naturellement aux entreprises occidentales. Quant à la part laissée aux structures locales sous tutelle, elle était de nouveau absorbée par le commerce obligatoire des armes. Pour maintenir ce commerce, il fallait fournir des "ennemis" aux dirigeants fantoches et aux compradores. À l'extérieur, il s'agissait de la Russie communiste. À l'intérieur, il s'agissait de certains régimes baasistes anti-impérialistes, considérés comme ayant
"dévié"
et hostiles au système, ou encore de mouvements tels que les Frères musulmans.Une ingénierie sophistiquée fut mise en place. Une hostilité irréconciliable et des affrontements sanglants furent structurés entre les régimes baasistes et les Frères musulmans. Tant que les régimes baasistes autoritaires s'adaptaient au système, il n'y avait pas de problème. En Égypte, par exemple, le régime issu du nassérisme avait été ramené dans le rang. Ni Anouar el-Sadate ni Hosni Moubarak ne posaient de problème. Mais il y avait également des dirigeants qui
"sortaient du rang"
, comme Hafez el-Assad, Mouammar Kadhafi et, à partir de la fin des années 1980, Saddam Hussein. Lorsque leur heure viendrait, ils seraient sévèrement punis.Dans le Golfe, qui concentrait la part la plus lucrative des ressources énergétiques, le contrôle américain était absolu à tous égards. Les émirats, les cheikhats et les sultanats ne sortaient pas du rang imposé par les États-Unis. Par peur du Baas et des Frères musulmans, ils s'étaient alignés autour des bottes américaines.
Dans les années 1990, la guerre froide avait pris fin et le soutien soviétique s'était retiré du Moyen-Orient. Certains commencèrent à parler de nationalisation du pétrole, mais surtout de sa vente dans d'autres monnaies que le dollar. Kadhafi et Saddam Hussein défendaient cette idée. Dans des pays comme l'Égypte, l'Algérie et la Tunisie, les régimes issus de ces structures s'étaient profondément corrompus et la haine populaire avait atteint son paroxysme.
Les partitocraties fondées sur des idéologies hybrides, à moitié séculières, à moitié religieuses, populistes et socialisantes, arrivaient désormais en fin de vie. Il fallait s'en débarrasser. C'est dans ce cadre qu'il convient de comprendre l'invasion de l'Irak et le renversement de Saddam Hussein au cours d'une opération menée en deux étapes.
Le scénario était simple. La mission fut confiée aux mouvements islamistes, principalement aux Frères musulmans, ennemis jurés des régimes baasistes. La première expérience eut lieu en Algérie et déboucha sur une guerre civile sanglante. Mais ce scénario fut remodelé dans les années 2010 et remis en œuvre avec davantage de soin. Nous le connaissons sous le nom de Printemps arabe.
L'épicentre du séisme fut la Tunisie. Le mouvement se propagea par vagues, touchant la Libye, l'Égypte et d'autres pays.
Le "Printemps" ne produisit pas partout le même résultat. La Tunisie connut une transition relativement douce. En Égypte, elle fut comparativement plus douloureuse. Finalement, les Frères musulmans arrivèrent au pouvoir. En Libye, Kadhafi fut bien renversé, mais le pays fut de fait fragmenté. Enfin, la Syrie connut un blocage qui dura plus de dix ans. Le Golfe fut lui aussi touché par ces turbulences, mais elles y furent rapidement réprimées.
Dans la seconde phase du scénario figurait l'élimination des mouvements islamistes qui s'étaient mobilisés et, dans certains pays, avaient accédé au pouvoir. Cela fut également réglé en Égypte puis finalement en Tunisie, comme avec les prises de pouvoir d'Abdel Fattah al-Sissi et de Kaïs Saïed.
De l'affaiblissement du Baas à la montée en puissance de l'Iran
Ces opérations menées pour prolonger l'hégémonie américaine et remodeler le terrain ont, paradoxalement, renforcé la capacité de domination de l'Iran au Moyen-Orient. Je pense que les États-Unis ont, dans une certaine mesure, laissé faire cette évolution. On peut également dire qu'après l'élimination du Baas et des Frères musulmans, le vide laissé par la disparition de l'ennemi a été comblé par l'Iran.
Le Croissant chiite constituait un danger commun à la fois pour Israël et pour les Arabes. Dans l'environnement né de cette menace, la voie s'ouvrait devant Israël tandis que les Arabes étaient contenus. Des organisations téléguidées comme Daech et Al-Qaïda furent alors lâchées sur le Moyen-Orient. Elles fonctionnaient comme des couteaux suisses, frappant simultanément les restes du Baas, ceux des Frères musulmans et les éléments favorables à l'Iran.
Après l'écrasement du mouvement des Frères musulmans, le Hamas en Palestine s'était retrouvé sans soutien et avait noué des liens étroits avec l'Iran.
Le 7 octobre n'a pas encore été pleinement compris.
Mais l'affirmation selon laquelle il serait né d'une coopération entre l'Iran et le Hamas, avec la connaissance d'Israël, acquiert un poids qui mérite d'être examiné.Oui, le 7 octobre a constitué un véritable tournant. Dans ma prochaine chronique, si les circonstances le permettent, j'ai l'intention d'examiner la succession d'événements qui, à partir du 7 octobre, mène jusqu'à la guerre avec l'Iran et qui est présentée comme un
"retrait"
des États-Unis, alors qu'elle signale en réalité la mise en place d'un nouvel ordre au Moyen-Orient.
