La voix qui s’élève des murs de Tadmor

10:37, 01/07/2026, mercredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
La voix qui s’élève des murs de Tadmor

À mon retour de Syrie, les récits terrifiants des tortures subies pendant treize ans par Muhammad Eid Abbasi, le père de la Dre Rania, dans la prison de Tadmor où il avait été incarcéré en 1980, résonnaient encore à mes oreilles. Les atrocités de Sednaya, révélées juste après la libération de la Syrie du régime baasiste qui avait duré soixante ans, le 8 décembre 2024, ont montré au grand jour comment ce régime avait systématisé les massacres, la torture et toutes sortes de violations des droits humains.


Sednaya n’était pas l’unique visage de la terreur


Mais la lumière braquée sur Sednaya a pu donner l’impression que cette oppression s’était produite seulement, ou surtout, là-bas. Ce serait une grave erreur. Dans toute la Syrie existaient des mécanismes systématiques de torture, d’enlèvement et d’anéantissement qui n’avaient rien à envier à Sednaya.


La prison de Tadmor en faisait partie. Si vous écoutiez les récits d’Abbasi sur ce qu’il y a lui-même vécu, vous pourriez ne pas trouver le sommeil pendant des jours. De temps à autre, des transferts avaient lieu de la prison de Tadmor vers Sednaya. On disait alors à leur sujet : "Ils ont été soulagés, ils s’en sont sortis." Autrement dit, la prison de Tadmor est devenue une véritable légende de la cruauté du régime baasiste.


Il y a deux jours, à l’occasion de l’anniversaire d’un massacre perpétré dans cette prison en 1980, la Tadmor Prison Survivors Association, l’Association des survivants de la prison de Tadmor, a publié un communiqué. Ce texte exprime aussi l’espoir que, dans la nouvelle situation née après le 8 décembre, la possibilité de justice soit désormais plus forte. Mais il demande également que cet événement soit rappelé comme une leçon, dans le cadre des crimes contre l’humanité imprescriptibles.


Le 27 juin 1980, aux premières heures du matin, des soldats placés sous le commandement de Rifaat al-Assad sont entrés dans la prison, ont parcouru les dortoirs un à un et ont ouvert le feu à la mitrailleuse sur les détenus qui s’y trouvaient. Des grenades ont été lancées dans certains dortoirs et ceux qui avaient survécu blessés à l’attaque ont aussi été tués. À l’issue de cette opération achevée en quelques heures, la prison avait été transformée en véritable fosse commune. On ne cherchait pas de raison pour le massacre, mais le prétexte du jour était une prétendue tentative d’assassinat visant Assad. On estime qu’environ 1 000 détenus ont été tués dans ce massacre.


L’importance du massacre de Tadmor ne tient pas seulement au nombre de ses victimes. Cet événement est avant tout entré dans l’histoire comme l’un des exemples les plus frappants d’exécution extrajudiciaire, ou d’un massacre commis par l’État lui-même contre des personnes détenues par lui, désarmées et sans défense. Les prisonniers ont été tués sans aucune décision de justice, sans droit à la défense et sans qu’aucune procédure juridique ne soit engagée. C’est pourquoi les organisations internationales de défense des droits humains le considèrent clairement comme une exécution de masse et un crime contre l’humanité.


Ce massacre a également fait de la prison de Tadmor le symbole du régime de répression en Syrie. Déjà tristement célèbre depuis des années pour ses tortures systématiques, ses arrestations arbitraires, ses disparitions forcées et ses pratiques humiliantes visant la dignité humaine, la prison est devenue, après le 27 juin 1980, le symbole le plus visible de la politique de la peur du régime baasiste. Dans la mémoire collective des Syriens, Tadmor n’est plus seulement une prison : c’est le nom d’une oppression organisée par l’État et d’une domination absolue.


Le communiqué de la Tadmor Prison Survivors Association contient cette phrase :

"On ne peut construire un État de droit et une citoyenneté égale sur le silence. Sans confrontation avec les crimes commis, sans clarification du sort des personnes disparues de force et sans justice pour les victimes et leurs familles, il est impossible d’établir une véritable réconciliation sociale durable."

En réalité, cette phrase ne résume pas seulement ce qui s’est passé à Tadmor. Elle résume aussi la plus grande épreuve qui attend aujourd’hui la nouvelle Syrie.


Pour la nouvelle Syrie, justice plutôt que vengeance


Tadmor n’était pas une prison ordinaire. C’était l’un des symboles les plus visibles du régime de la peur qui a régné sur la Syrie pendant plus d’un demi-siècle. C’était un lieu où l’on punissait non seulement les corps, mais aussi les mémoires, les dignités et les espoirs d’avenir. Ce qui s’y est produit n’était pas seulement un ensemble de crimes commis contre certaines personnes, mais un avertissement adressé à toute une société. Entre les murs de Tadmor, l’objectif n’était pas seulement d’emprisonner des hommes : il s’agissait de condamner la société au silence.


Aujourd’hui, après la chute du régime, la Syrie est entrée dans une nouvelle période. Mais chaque révolution se retrouve face à cette question : comment affronter son propre passé ? Tenter d’oublier complètement le passé n’est pas une solution, pas plus que le reproduire sous l’effet d’un désir de vengeance. La solution durable consiste à faire émerger la vérité et à établir la justice.


C’est pourquoi l’élément particulièrement remarquable dans le communiqué des survivants de Tadmor est qu’ils ne réclament pas la vengeance, mais la justice. Le communiqué affirme :


"Notre point de départ n’est pas un sentiment de vengeance, mais notre conviction inébranlable que la justice est la condition fondamentale d’une paix durable."

Cette formule est d’une importance vitale pour la construction de la nouvelle Syrie. Car un pays ne peut bâtir un avenir commun que dans la mesure où il entend la voix des victimes, recherche le sort des disparus et permet aux coupables de rendre des comptes. Dans le cas contraire, les douleurs refoulées continueront, à l’avenir, d’être la source de nouveaux conflits et de nouvelles fractures.


L’une des choses qui frappent tous ceux qui se sont rendus récemment en Syrie est que le peuple commence de nouveau à éprouver un sentiment d’appartenance à son État. Des gens qui ont vécu pendant des années avec un État qui ne les représentait pas, mais qui, au contraire, leur inspirait la peur, ressentent pour la première fois que l’État pourrait leur appartenir. Mais pour qu’un État puisse réellement devenir une "patrie" pour tous ses citoyens, il ne suffit pas de construire des routes, de faire fonctionner les institutions ou de redresser l’économie. Il faut aussi reconnaître les oppressions du passé et satisfaire le sentiment de justice des victimes.


C’est pourquoi la voix qui s’élève de Tadmor est plus qu’une complainte venue du passé : c’est un avertissement pour l’avenir.

La Syrie se trouve aujourd’hui devant une occasion historique. Cette occasion ne consiste pas seulement à dégager les ruines laissées par l’ancien régime, mais aussi à construire une nouvelle communauté politique fondée sur la citoyenneté. La voie à suivre n’est donc pas l’oubli, mais la mémoire ; non pas la dissimulation, mais la mise au jour ; non pas la vengeance, mais la recherche de justice.

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