Ankara est-elle sur le point de changer de cap en Syrie ?

Yahya Bostan
Yahya BostanAuteur Nouvelle Aube
09:52, 16/09/2025, mardi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Ankara est-elle sur le point de changer de cap en Syrie ?
L’attaque israélienne contre Doha bouleverse sérieusement la géopolitique régionale. Ses répercussions concernent directement les pays du Golfe, Israël mais aussi la Türkiye. On commence déjà à en voir les déclinaisons concrètes : débats autour d’une éventuelle
"OTAN arabe"
, sommet conjoint OCI-Ligue arabe à Doha, etc. Dans ce contexte, je pressens qu’Ankara se prépare elle aussi à ajuster son approche sur le dossier syrien. Mais avant d’y venir, arrêtons-nous un instant sur les zones d’ombre liées à Doha.

Des doutes profonds au Qatar


Comment Israël a-t-il pu mener cette opération ? Dans sa presse, Tel-Aviv a insisté sur sa
"supériorité technologique"
: avions furtifs, munitions de précision, armements sophistiqués... Mais lorsque l’on a appris que la délégation du Hamas avait échappé à la frappe, le récit s’est effondré.

Israël maintient l’idée d’une attaque
"par voie aérienne"
. Son premier message fut d’ailleurs :
"Nous n’avons pas violé l’espace aérien saoudien ou émirati."
Or, selon le
Wall Street Journal
, douze avions israéliens auraient en réalité tiré des missiles balistiques de longue portée depuis la mer Rouge.

Problème : aucun radar n’a détecté d’avions.
"S’il y en avait eu, le Qatar et l’Arabie saoudite les auraient vus, au moins lors du lancement"
, rappellent les sceptiques. Le Premier ministre qatari l’a dit clairement :
"Une arme que nous n’avons pas pu identifier a été utilisée."
De là, l’hypothèse d’une opération de sabotage interne prend du poids. Quand on connaît le modus operandi du Mossad en Iran, ce scénario n’a rien d’improbable. Ces zones d’ombre méritent d’être creusées.

Les leçons pour Ankara


Quand Netanyahu vise
"le Qatar et d’autres pays"
, c’est évidemment la Türkiye qu’il désigne à mots couverts. Attaquer militairement Ankara dépasse ses moyens, mais les menaces indirectes se multiplient : cybersécurité, infiltration
("cinquième colonne"),
sabotages, tentatives d’assassinat, manipulation de failles internes, utilisation du PKK/SDG, tensions en Méditerranée orientale et à Chypre... Sur plusieurs de ces terrains, Israël est déjà actif.
La Türkiye doit se préparer à une intensification.

Vers une "OTAN arabe" avec Ankara ?


L’enseignement principal de Doha pour les monarchies du Golfe est clair : Washington ne veut pas – ou ne peut pas – contrer l’agressivité israélienne. Cela ouvre la voie à de nouvelles alliances et à une architecture sécuritaire inédite.


Les analystes estiment que les États du Golfe ne se tourneront pas frontalement vers la Chine ou la Russie, de peur d’inquiéter les États-Unis.
En revanche, un rapprochement accru avec la Türkiye ou le Pakistan devient plausible.

J’évoquais déjà récemment l’hypothèse d’une
"OTAN arabe"
. Le lendemain, la presse régionale révélait que l’Égypte explorait la création d’une force de défense conjointe. Certes, les intérêts divergents et la faiblesse militaire de certains partenaires
(sauf Gaza)
compliquent le projet. Mais s’il aboutit, ce serait une illustration concrète du monde multipolaire en gestation.

Le Caire a entamé des consultations. La question est :
Ankara a-t-elle été sollicitée ?
Mes sources n’ont pas confirmé. Quoi qu’il en soit, les monarchies du Golfe n’ont pas le choix : elles devront traiter directement avec Ankara, dont l’industrie de défense pèse déjà dans l’architecture sécuritaire européenne. Si cette expertise s’exporte dans le Golfe, l’influence turque s’étendra encore davantage – au grand agacement d’Israël, qui cherche justement à contenir Ankara en Syrie et en Méditerranée orientale.

La Türkiye sans terrorisme : une bonne et une mauvaise nouvelle


Le processus de
"Türkiye sans terrorisme"
s’inscrit aussi dans cette dynamique. Bonne nouvelle d’abord : le PKK est désormais surveillé au-delà de Kandil, notamment à Sinjar et dans le camp de Makhmour. Le président Erdoğan avait dit :
"Pour nous, Sinjar vaut Kandil."
Or, d’après les informations locales, 11 000 membres des forces de sécurité irakiennes se sont déployés à Sinjar, et toutes les positions du PKK à la frontière syro-irakienne ont été transférées à Bagdad. C’est un pas positif majeur.

Mauvaise nouvelle en revanche :
les Forces démocratiques syriennes (FDS) ne respectent pas leur accord du 10 mars avec Damas.
Pire, elles viennent de l’annuler en ce qui concerne l’intégration partielle du programme scolaire syrien. Dans le Deir ez-Zor et autour d’Alep, les affrontements se multiplient. Tout indique que les FDS s’apprêtent à couper les ponts avec Damas. Les déclarations du président syrien Shar’a –
"Pas un pouce de notre terre ne sera abandonné"
– s’inscrivent directement dans ce bras de fer.

Le refus de Trump de condamner l’attaque de Doha n’a fait que donner des ailes aux FDS.
Si Washington épouse sans réserve la logique israélienne, négocier encore avec les Américains sur ce dossier a-t-il encore un sens ?

Les prochains entretiens du président Erdoğan à l’Assemblée générale de l’ONU pourraient être décisifs.


Ankara semble être arrivée à un point où elle s’apprête à abandonner l’option diplomatique en Syrie. Les premiers signes commencent à apparaître en coulisses.
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