Que s’est-il passé au Maroc ?

10:55, 11/10/2025, samedi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Que s’est-il passé au Maroc ?

Si j’avais écrit cet article la semaine dernière, le titre aurait été : Que se passe-t-il au Maroc ? Pendant plusieurs jours, des manifestations ont agité les rues : des activistes ont pris la parole au micro, des revendications de réformes dans les domaines de la santé et de l’éducation se sont multipliées, certains bâtiments publics ont partiellement été incendiés dans quelques villes, et il y a eu des arrestations. Le temps que vienne le tour du Maroc dans cette série d’analyses, les événements — réprimés par la police, il est vrai — s’étaient déjà calmés.

Ceux qui observent la région de près savaient d’ailleurs qu’un tel mouvement, dans un pays comme le Maroc, s’essoufflerait avant de prendre de l’ampleur.


Situé à l’extrême ouest du Maghreb, entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée, le Maroc entretient de solides liens à la fois avec l’intérieur du continent africain et avec l’Europe. C’est l’un des pays les plus singuliers du monde musulman : attractif et authentique sur le plan touristique, animé et coloré sur le plan social, et soutenu, sur le plan politique, par des équilibres très particuliers.


Les rois du Maroc, dont la lignée remonte à Hassan — et donc au Prophète — jouissent d’une influence et d’un prestige considérables auprès de la population. La dynastie actuelle, fondée dans la première moitié du XVIIᵉ siècle, a su traverser les siècles, s’adapter aux mutations et aux idées nouvelles apportées par la modernité, tout en conservant le respect du peuple. Bien entendu, la diffusion de cette légitimité repose sur un ensemble d’instruments que l’État manie avec habileté : les relations d’intérêts entre le pouvoir et les groupes religieux, le contrôle strict des mosquées, un vaste réseau d’informateurs, et de larges prérogatives accordées à la police.


Pour entretenir un contact direct avec la population, la monarchie ne néglige pas les démonstrations de piété. Le soutien généreux apporté aux confréries, aux zawiyas et aux lieux soufis disséminés dans tout le pays, la présence visible des membres de la famille royale lors du Mawlid an-Nabi, les prières de Tarawih ou de l’Aïd accomplies devant les caméras, les leçons religieuses données pendant le Ramadan au palais royal — connues sous le nom de Durus Hassaniyya, en hommage au roi Hassan II et comparables aux "leçons de cour" ottomanes —, ou encore le sacrifice accompli personnellement par le roi lors de l’Aïd al-Adha, sont autant de rituels qui renforcent l’attachement populaire.


Le cercle dirigeant centré autour du roi est connu sous le nom de Mahzen. Ce terme désigne en réalité une structure de pouvoir profonde, que l’on pourrait assimiler à un "État dans l’État". Le Mahzen constitue la véritable élite qui détient les rênes du pays : politique, économie, affaires étrangères, et presque tout le reste relèvent in fine de sa décision.


Certes, le Maroc dispose officiellement d’un parlement, de partis politiques — y compris d’opposition —, d’élections et de tous les symboles d’une monarchie constitutionnelle. Mais la dernière parole revient toujours au roi et au Mahzen.


Habiles dans l’art de gouverner et de communiquer avec le peuple, les souverains marocains laissent volontiers les "sales besognes" aux gouvernements et aux ministres, de sorte que la colère populaire se dirige vers eux plutôt que vers le trône. Ainsi, le roi conserve son image de "sage arbitre" et de "chef éclairé".


Un exemple marquant : le 22 décembre 2020, à Rabat, l’accord établissant la normalisation complète des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël fut signé au nom du royaume par le Premier ministre de l’époque, Saadeddine Othmani, issu du Parti de la Justice et du Développement (PJD), de tendance islamiste et d’origine berbère. En confiant la signature à Othmani, le roi Mohammed VI neutralisa d’un seul geste les positions idéologiques du camp islamiste, qui jusque-là s’opposait fermement à toute reconnaissance d’Israël.


Peu après, Othmani dut quitter le pouvoir, remplacé par Aziz Akhannouch, milliardaire et figure emblématique du Mahzen.


Dans ce système politique bien rodé, les sujets touchant à la vie privée du souverain — vidéos tournées à Paris, rumeurs sur la famille royale, ou les raisons du retrait de l’ancienne reine Lalla Salma Bennani après son divorce — ne provoquent jamais de véritables secousses dans l’opinion publique, ni n’ébranlent la confiance envers la monarchie.


La santé du roi étant connue pour se détériorer rapidement, son fils, le prince héritier Moulay Hassan, est appelé à lui succéder sous le nom de Hassan III. Né en 2003, le jeune prince héritier devra prouver, en temps voulu, s’il saura diriger avec la même maîtrise le système consolidé par son grand-père et son père. L’avenir le dira.

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