Danger : les cloches de l’ingérence

10:18, 07/01/2026, mercredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
Danger : les cloches de l’ingérence

Chaque fois que je me rends en Iran, deux réalités attirent simultanément mon attention : le faible niveau de vie de la population et la domination de l’atmosphère politique et religieuse. Ce qui est frappant, c’est que ces deux éléments ne se repoussent pas. Au contraire, ils s’enlacent étroitement et finissent par se confondre. Tous ceux qui observent l’Iran de l’intérieur, avec un regard authentique, parviennent au même constat.


En revanche, les observateurs étrangers qui se contentent d’une lecture superficielle commettent toujours la même erreur. Ils ne comprennent pas la profondeur et la solidité de l’identité iranienne. À partir de là, ils imaginent un scénario presque mécanique : la situation précaire du peuple finirait par entrer en conflit avec le système imposé par les mollahs, et un beau jour le soleil de la démocratie se lèverait comme une évidence.


L’identité nationale iranienne, une force incomprise


Je me souviens d’une conversation à Tabriz. Nous parlions en turc avec un Iranien farouchement opposé au régime. Il a longuement dénoncé les abus des dirigeants, l’enrichissement continu des mollahs, le gaspillage de l’argent des citoyens dans des aventures confessionnelles à l’étranger. Il critiquait sans retenue. Mais jamais ses propos n’ont dépassé les frontières de l’Iran. Pas la moindre allusion à l’espoir placé dans des États étrangers, pas la plus petite admiration pour une culture extérieure.


À un moment, quelqu’un autour de la table a lancé, par plaisanterie :
"Les pastèques arrivent d’Iran en Türkiye, et elles sont toutes mauvaises"
. Sans réfléchir une seconde, il a répliqué :
"C’est normal, nous achetons nos médicaments en Türkiye !"
Cet Iranien hostile au régime n’a donc pas laissé la moindre ombre salir même la réputation des pastèques de son pays.

J’ai vécu des dizaines d’anecdotes similaires avec des Iraniens du monde entier. Ils savent distinguer avec une grande finesse leurs critiques internes et toute tentative d’intervention extérieure contre leur nation. Ce point essentiel explique pourquoi l’administration iranienne actuelle continue de tenir debout, malgré la pression exercée sur la société, les indicateurs économiques désastreux, et les pertes très sérieuses subies dans la région.


Et leçons d’histoire ignorées


Depuis plusieurs jours, des manifestations se poursuivent dans presque toutes les villes iraniennes. Elles reflètent une insatisfaction liée avant tout aux difficultés économiques. En suivant ces événements, j’écoute attentivement les voix venues des États-Unis et d’Israël. Leur soutien enthousiaste aux protestataires montre à quel point ils manquent d’empathie et de compréhension.


Ils ne se rendent pas compte que ces messages d’encouragement produisent l’effet inverse au sein du peuple iranien. Ils ignorent aussi que chaque
"bravo"
rappelle douloureusement l’année 1953. À cette époque, le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh par un coup d’État perfide organisé conjointement par la CIA et le MI6 est resté gravé dans la mémoire collective.

Ces puissances ne lisent pas l’histoire. Elles ne parviennent même pas à faire preuve d’une empathie minimale envers leurs interlocuteurs. Dans un tel contexte, comment les Iraniens pourraient-ils percevoir l’opération menée samedi dernier par l’Amérique au Venezuela ?


La perception iranienne face à l’opération Maduro


Faut-il croire que les Iraniens ont pensé
: "Ah, si seulement on emmenait nos dirigeants de la même façon"
? Ou bien ont-ils surtout souhaité que leur propre pays ne subisse jamais un sort semblable ? Toute personne connaissant un peu l’Iran et les Iraniens répondra sans hésiter :
c’est évidemment la seconde option.

Malheureusement, les dernières nouvelles venues d’Iran donnent l’impression que le scénario de 1953 se rejoue. À l’époque, les événements avaient commencé dans les rues de Téhéran sous forme d’actions de vandalisme dirigées par un chef de gang surnommé
"Şaban Bîmoh
", c’est-à-dire Şaban l’idiot. Ce personnage, Şaban Caferî, avait finalement été transféré aux États-Unis où
il a vécu en Californie jusqu’à sa mort en 2006 à l’âge de 85 ans.

Une sociologie nourrie par la douleur


Le statu quo iranien, rassemblé autour du guide religieux Ali Khamenei, a tiré sa force de l’identité profondément enracinée du peuple. La culture iranienne s’est construite sur une agitation permanente, alimentée par une atmosphère de deuil. L’identité collective s’est identifiée à la victimisation historique de l’Ahl al Bayt. Grâce à cette assimilation, l’Iran est parvenu jusqu’à aujourd’hui.


Les embargos imposés et les obstacles internationaux ont créé sur les citoyens iraniens une sorte d’effet presque masochiste. Dans une société où la douleur est devenue une nourriture spirituelle, l’adaptation moderne d’une telle perception religieuse révèle ses résultats les plus visibles dans la sociologie iranienne.


Le danger réel de l’ingérence


Il est difficile de prévoir jusqu’où ce statu quo pourra se maintenir. Mais une chose est certaine : toute ingérence étrangère contre l’Iran entraînerait tous les pays de la région dans une tempête incontrôlable. La Türkiye en serait la première concernée, mais aucun État voisin n’y échapperait.


Attendre que le régime se réforme de lui-même relève presque de l’illusion. Cela reviendrait à espérer qu’un homme paralysé se lève soudainement pour courir un marathon.
Et croire à une transition miraculeuse sans effort interne n’a jamais été autre chose qu’un rêve confortable pour les puissants.
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