La puissance américaine, la loyauté britannique et Israël

Kadir Üstün
Kadir ÜstünAuteur Nouvelle Aube
08:52, 09/10/2026, vendredi • Rédaction de Nouvelle Aube - Yeni Şafak Français français
La puissance américaine, la loyauté britannique et Israël

Le retrait par les États-Unis de leurs bombardiers B-1 de la base britannique de RAF Fairford, utilisés contre l'Iran, a déclenché un débat intéressant sur l'alliance entre Washington et Londres. Deux analyses distinctes, publiées le 7 octobre dans le New York Times (NYT) et le Wall Street Journal (WSJ), offrent des éclairages importants sur ce que signifie la guerre contre l'Iran pour la politique étrangère américaine. Cette décision, prise à titre préventif sur la base de renseignements faisant état d'un projet d'attaque iranienne par drones contre la base, est interprétée par les libéraux comme une nouvelle démonstration des limites de la puissance américaine. Les conservateurs, quant à eux, accusent le Royaume-Uni de faire preuve de complaisance envers les groupes terroristes et défendent l'idée que le pays est devenu un partenaire peu fiable.

Ces deux articles représentent également deux approches différentes de la place qu'occupe Israël dans la politique étrangère américaine et dans les relations de Washington avec ses alliés. Le fait que les États-Unis soient contraints, avec la guerre contre l'Iran, non seulement de réduire leur présence dans la région, mais aussi de réorganiser leur dispositif en Europe, est perçu par les médias libéraux comme un recul stratégique et un échec. Les médias conservateurs, en revanche, déplorent une trop grande indulgence de l'Europe envers l'Iran et soutiennent que les pressions exercées par Londres sur Israël au sujet des colons s'inscrivent dans cette même logique.
Malgré leurs divergences, ces deux perspectives mettent en évidence les difficultés que la réduction de la présence militaire américaine, tant au Moyen-Orient qu'en Europe, provoque au sein de l'alliance occidentale.

L'affaiblissement de la puissance américaine et le manque de fiabilité du Royaume-Uni


Il est évident que l'administration Trump, qui souhaitait se retirer du Moyen-Orient mais s'est retrouvée contrainte d'entrer en guerre contre l'Iran à cause d'Israël, peine à maîtriser la perception de son retrait régional et des problèmes de sécurité rencontrés au Royaume-Uni. Alors que l'administration Trump présente l'incident britannique comme une simple mesure de précaution, le NYT l'aborde sous l'angle des conséquences imprévues. Le quotidien soutient que les interventions de Trump au Venezuela et en Iran, loin de démontrer l'ampleur de la puissance américaine, traduisent un affaiblissement et un repli, comme l'illustrent la fermeture de bases dans le Golfe et les restrictions d'utilisation de la base britannique. Soulignant les lourdes difficultés logistiques auxquelles sont confrontés les porte-avions et les avions de combat, contraints de se ravitailler à de très grandes distances, le NYT laisse entendre que cette situation a encouragé l'Iran à menacer les États-Unis, y compris sur le sol européen.

L'analyse du WSJ, en revanche, affirme que, dans l'affaire de la base britannique, le gouvernement de Londres a depuis quelque temps fermé les yeux, au nom de la diplomatie avec Téhéran, sur les menaces intérieures d'origine iranienne. En inscrivant également dans ce contexte le soutien à la Palestine et les mesures de sanctions visant les colonies israéliennes illégales, l'analyse présente pratiquement la loyauté envers Israël comme un élément central de la politique étrangère américaine. Si une partie des conservateurs américains reproche à l'Europe d'exercer des pressions inutiles sur Israël, on sait également que la base électorale trumpiste manifeste son mécontentement face aux difficultés économiques provoquées par l'entrée en guerre contre l'Iran à cause d'Israël. On sait aussi que la conception du WSJ, qui considère Israël comme un élément indispensable de la politique étrangère américaine, est loin de faire l'unanimité auprès du grand public. Même si le WSJ qualifie le Royaume-Uni de partenaire peu fiable, la "relation spéciale" entre les deux pays se poursuit naturellement, et aucun problème ne semble affecter le partage de renseignements au plus haut niveau dans le cadre des "Five Eyes" (alliance de renseignement réunissant les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande). Il est toutefois clair que la nouvelle politique étrangère américaine pousse l'ensemble des alliés occidentaux, y compris le Royaume-Uni, à revoir leurs positions.


La quête d'indépendance stratégique


Le fait que Trump se plaigne de l'absence d'aide des membres de l'OTAN pour rouvrir le détroit d'Ormuz, alors même qu'il ne les avait pas consultés avant d'entrer en guerre contre l'Iran, illustre les divergences stratégiques au sein de l'alliance occidentale.
Lors d'une réunion organisée par Chatham House, un important groupe de réflexion britannique, il a été souligné que les relations avec les États-Unis ne pouvaient plus être entretenues sur la base des anciennes certitudes. Un rapport élaboré par la Chambre des lords britannique indique que l'administration Trump n'a pas coordonné son attaque contre l'Iran avec Londres et que les pressions commerciales exercées sur ses alliés, ainsi que son mépris manifeste pour les institutions internationales telles que les Nations unies, compliquent les relations entre les deux pays. Sans le formuler explicitement, le Royaume-Uni cherche à établir avec les États-Unis une relation fondée sur une moindre dépendance. Le fait que même le Royaume-Uni, qui a longtemps été le principal soutien des politiques américaines au Moyen-Orient, s'engage, comme d'autres pays européens, dans une quête d'indépendance stratégique aura des conséquences à long terme sur la politique étrangère américaine.

Il ne serait pas exagéré d'affirmer que la politique étrangère américaine traverse une transformation majeure, qui modifiera profondément l'alliance occidentale. Les positions différentes adoptées par l'Europe et Washington dans les guerres en Ukraine et en Iran, ainsi que certaines mesures limitées prises à l'égard d'Israël, ne serait-ce que pour sauver les apparences, illustrent les conséquences de la politique étrangère trumpiste. Même si une administration démocrate succède à Trump, il est certain que les alliés européens et moyen-orientaux ne regarderont plus Washington de la même manière. Déjà engagés dans la recherche d'alliances alternatives et dans le développement de capacités stratégiques autonomes, les alliés des États-Unis tentent également de tirer parti de cette période de transition en constituant entre eux des alliances plus restreintes. Dans le même temps, on peut affirmer que l'idée selon laquelle les fluctuations de la politique étrangère américaine ne sont pas temporaires, mais durables, semble désormais s'imposer.

L'incapacité de Washington à élaborer un discours cohérent sur la question de sa base au Royaume-Uni, ainsi que les positions diamétralement opposées du NYT et du WSJ, ne constituent qu'un exemple mineur de l'imprévisibilité de la politique étrangère américaine. Il est significatif que Marco Rubio, tout en appelant à Athènes l'alliance occidentale à
"revenir à ses fondamentaux"
, ne parvienne pas à surmonter les graves différends qui opposent Washington à chacun de ses alliés européens, notamment la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni. D'un côté, les États-Unis réduisent leur présence militaire au Moyen-Orient et en Europe tout en envoyant à leurs alliés le message qu'ils doivent désormais se débrouiller seuls. De l'autre, ils déclarent que des partenaires comme le Royaume-Uni ne sont plus fiables. Prêt à assumer un isolement diplomatique total sur la question israélienne, Washington ne parvient pas non plus à proposer une solution globale en tant que chef de file de l'alliance occidentale. Le principal défi soulevé par la guerre contre l'Iran peut ainsi être défini comme la volonté des États-Unis de placer les priorités d'Israël au cœur de leur propre stratégie, tout en exigeant de leurs alliés un soutien inconditionnel.
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